Yves Charles Zarka

Yves-Charles, Chalom, Zarka est né en 1950 à Tunis. Philosophe sépharade il est, notamment, directeur de recherche au cnrs. Il enseigne la philosophie politique moderne et contemporaine à l'université Paris-I. Il est directeur de la revue Cités (puf).
Yves Charles Zarka est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages, notamment de, HOBBES ET LA PENSEE POLITIQUE MODERNE, puf, Paris, 1998 ; CONTRE CARL SCHMITT, puf, Paris, 2003 ; DIFFICILE TOLERANCE (avec Cynthia Fleury), puf, Paris, 2004 ; FAUT-IL REVISER LA LOI DE 1905 ? LA SEPARATION DE LA RELIGION, puf, Paris, 2005 ; Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt, puf, Paris, 2005.

Démocratie et pouvoir médiatique

Un détail nazi
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Le fait qu'un vif débat ait lieu actuellement en France est à soi seul le signe d'un changement d'état d'esprit. J'espère lue de ce débat sortira une définition plus exacte, une léfinition critique du rapport que nous devons avoir au texte du juriste allemand. Mais, si le débat est si vif, c'est aussi pour d'autres raisons. Je me contenterai ici d'en mentionner une. Il y a eu traditionnellement un courant pro-schminien l'extrême droite. Cela ne surprendra personne. Carl Schmitt est revendiqué par le courant auquel il a appartenu. Mais le phénomène nouveau, ou relativement nouveau, est que l'adhésion aux thèses de Schmitt vienne aujourd'hui des milieux intellectuels de la gauche et de l'extrême ~auche.
Alors qu'il était absolument impossible que dans les années 1960 ou 1970 de tels courants se réfèrent à un penseur qui a eu partie liée avec le nazisme, aujourd'hui il en va tout autrement. Comment comprendre la séduction qu'exerce la pensée de Schmitt sur les milieux intellectuels de gauche ?
La raison principale en est, je crois, la crise très profonde de la pensée de gauche postmarxiste. Par rapport à une pensée marxiste démonétisée, décrédibilisée, désormais incapable de susciter la moindre adhésion intellectuelle, un bon nombre de positions schmittiennes apparaissent comme pouvant offrir un substitut. Tout se passe comme si Schmitt fournissait une version renouvelée, revigorée, exprimée en d'autres termes, de thèses et de thèmes antérieurement soutenus dans le cadre de la pensée (et du combat) marxiste.
Il en va ainsi pour la critique du libéralisme, du parlementarisme, de la représentation, de la formalité des droits de l'homme, mais également pour la centralité du thème de la lutte ou de la guerre dans l'histoire, la question de l'ennemi (l'ennemi de classe, l'étranger), etc. Sur tous ces points, et d'autres, Schmitt apparaît comme un auteur susceptible de prendre le relais de Marx, de fournir un appareil conceptuel de substitution pour défendre les mêmes positions ou combattre les nêmes adversaires. C'est le ressort interne qui me paraît soutenir l'intérêt et la séduction que sa pensée exerce sur une partie de la gauche et de l'extrême gauche intellectuelles.
L'époque des maîtres-penseurs n'est pas dépassée. Elle devient même vraiment inquiétante lorsque celui qui est promu au rang de maître-penseur d'une partie des intellectuels est celui-là même qui, quelques décennies plus tôt, a conduit ceux qui l'ont suivi, pour reprendre l'expression du grand juriste allemand Erich Kaufmann, « dans la fange du nihilisme et de sa variante national-socialiste »(Cf. Cités, n°17, 2004, p. 156).
Un détail nazi, p. 92-93

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Dans sa justification de la législation raciale qui oppose race allemande et race juive sur le plan du droit privé international, Schmitt avance trois arguments.

Premièrement, la pensée du droit national-socialiste est entièrement défensive et pas du tout agressive. Elle se restreint au peuple allemand et ne prétend aucunement s'imposer à d'autres peuples, encore moins "à l'humanité tout entière ou à l'ensemble du monde. Son intégration et sa compatibilité avec le DPI ne sauraient donc poser des problèmes comparables à ceux qui résultent de la législation bolchevique depuis 1919. Celle-ci implique une collision des normes insurmontable avec les États non communistes dans la mesure où elle prétend valoir universellement. La législation soviétique, établie au nom de la classe de la révolution universelle, se pose comme exclusive des législations des autres États. La pensée juridique bolchevique est donc agressive et impérialiste, puisqu'elle prétend englober l'humanité. En revanche, il n'en va pas du tout de même, selon Schmitt, pour la pensée juridique raciale du national-socialisme qui ne vise qu'à protéger et à défendre ce qui est allemand: « Ainsi donc, le droit national-socialiste n'a pas la prétention de déterminer qui est Anglais, Français ou Japonais; mais il considère en revanche que le droit de déterminer ce qui est allemand, ce qui est substance allemande, et ce qui est nécessaire à la protection du sang allemand, est et reste l'affaire du peuple allemand lui-même.
La défense et la protection du "sang allemand" impliquent de prendre les mesures législatives nécessaires pour éviter la contagion, la dégénérescence, la souillure et le déclin de la race allemande qui trouvent leur cause dans la race juive. C'est pourquoi le dispositif central de la législation raciale concerne la distinction des Allemands et des Juifs.

Deuxièmement, Schmitt entend montrer que cette législation raciale est non seulement défensive et non impérialiste, mais en outre respectueuse des législations des autres peuples. Ce respect se manifeste par la limitation la plus grande de l'usage de la "réserve de l'ordre public". Le cas d'école qu'il envisage est tout à fait extraordinaire et stupéfiant. Le voici:
« Si les tribunaux, confrontés à un mariage juif qui, selon les règles du droit international privé, obéit aux déterminations de la loi juive, c'est-à-dire au Choul'han ' Aroukh, adoptaient jusqu'à présent le point de vue que le divorce extraordinairement facile du Choul'han ' Aroukh, qui permet au mari de rompre le mariage par simple envoi d'une lettre de divorce, ne correspond pas à la vie des mœurs du peuple allemand, et en se référant à l'ordre public, refusaient l'application de telles déterminations en Allemagne, je pense néanmoins qu'aujourd'hui la plupart des juristes national-socialistes appliqueraient purement et simplement un autre jugement: ils déclareraient vraisemblablement qu'ils n'ont pas à se mêler de dispositions internes au droit juif: »
Il va de soi que l'exemple n'est pas pris au hasard, même si Schmitt ajoute qu'il n'est pas question ici de savoir si «les sujets de l'État allemand de sang juifs» sont soumis actuellement au droit du Choul'han ' Aroukh. Le cas d'école est néanmoins extraordinaire, il sous-entend que la race juive doit avoir son droit propre, qui ne peut être celui du peuple allemand. Ce droit d'ailleurs existe, c'est celui du Choul'han , Aroukh.
La législation raciale, dans son prétendu caractère défensif, est en fait exclusive. Elle fonde le droit sur le sang et la race, et exclut de ce droit ce qui relève d'un autre sang et d'une autre race. Nous avons là l'expression la plus directe du double aspect de la législation raciale appliquée aux Juifs: en principe elle confère un statut légal, fût-il discriminatoire, aux Juifs et, en même temps, elle les exclut du droit parce que n'appartenant pas à la race allemande. Ainsi, pour Schmitt, les distinctions raciales permettent d'éviter l'usage de la « réserve de l'ordre public ». Les tribunaux allemands ne devraient plus y avoir recours lorsqu'il s'agit de juger les ressortissants qui ne sont pas des citoyens allemands de sang allemand.

Troisièmement, la spécificité de la pensée juridique national-socialiste ne doit pas être effacée par des catégories neutres et formelles: « Il serait injuste de relativiser et de dépouiller ainsi de son poids spécifique la grande et nouvelle pensée de la conception national-socialiste du droit, la pensée de la race, en s'aidant de catégories neutres et formelles du droit international privé. » Le droit racial (Rassenrecht) allemand doit toujours être reconduit à son principe qui est de protéger la race allemande de la contagion, de la souillure et du déclin. Il n'est donc pas possible de mettre sur le même plan les interdictions religieuses touchant le mariage par exemple et les interdictions raciales. En effet, dans le premier cas (interdictions religieuses), il s'agit de tracer une voie précise vers un type de mariage recommandé par le droit ; dans le second cas (interdictions raciales), il s'agit d'empêcher un type précis de mariage et d'en encourager d'autres. La législation raciale sur le mariage et la santé des mariages a pour but, contrairement à la législation religieuse, la protection du mariage et de la descendance.
Ibidem, p. 29-32

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Pour rendre sensible cette distinction entre ennemi relationnel et ennemi substantiel, il faut revenir un instant à la conception de l'ennemi chez celui que Schmitt considérait comme son maître le plus important, celui dont il pensait être comme le retour au xxe siècle - à savoir, Hobbes. Celui-ci a, en effet, une conception exclusivement relationnelle de l'ennemi. Cela veut dire que chez lui l'ennemi ne peut être caractérisé ni par sa nature, ni par sa substance, ni par aucun caractère qui le distinguerait des autres.
L'hostilité est de part en part relationnelle, elle dépend des relations interindividuelles et interétatiques. Il ne s'agit pas d'une tendance inscrite ni dans la nature humaine en général, ni dans celles des États.
Si une dynamique de l'hostilité peut s'instaurer, c'est dans la mesure où les hommes ou les États se trouvent entraînés dans un désir illimité de puissance qui les oppose, dont la raison est la volonté pour chacun d'assurer sa sécurité propre pour l'avenir. L'accumulation indéfinie de la puissance carac:érise en effet la relation dominante entre individus (hommes ou États) lorsqu'il n'y a pas de pouvoir commun, et dans le cas des États il n'y a jamais de pouvoir commun.
La guerre doit donc être comprise chez Hobbes en termes de sécurité, de puissance et d'intérêt. C'est la raison pour laquelle elle est exclusivement relationnelle. Elle dépend des circonstances, des moments, des rapports des puissances. Qui est mon ennemi aujourd'hui deviendra peut-être mon ami demain!

Or, contrairement à cette conception purement relationnelle de l'ennemi, il y a chez Schmitt une figure substantielle de l'ennemi que l'on retrouve jusqu'au Glossarium. Un passage du Concept de politique semble déjà en comporter les linéaments. Parlant de l'ennemi public, Carl Schmitt le carac- térise à un moment de la manière suivante:
"Il se trouve simplement qu'il est l'autre, l'étranger, et il suffit, pour définir sa nature, qu'il soit dans son existence même et en un sens particulièrement fort, cet être autre, étranger et tel qu'à la limite des conflits avec lui soient possibles qui ne sauraient être résolus, ni par un ensemble de normes générales, établies à l'avance, ni par la sentence d'un tiers, réputé non concerné et impartial."

Il y a dans ce texte une référence à l'ennemi qui semble lui donner une teneur substantielle. Les textes de la période nazie, qui vont suivre la publication du Concept de politique, vont lui donner une figure concrète: l'ennemi substantiel, c'est l'ennemi de race, le Juif. On retrouvera encore cette figure de l'ennemi substantiel dans le Glossarium.
Schmitt écrit en effet, à la date du 25 septembre 1947 : «Car les Juifs restent toujours des Juifs. Tandis que le communiste peut s'améliorer ou changer [...]. C'est précisément le Juif assimilé qui est le véritable ennemi. Il n'y a aucune utilité à démontrer que le slogan des Sages de Sion est un faux. »
Le Juif assimilé est le véritable ennemi, parce qu'un Juif ne peut pas s'assimiler, il ne peut que se déguiser. L'ennemi substantiel est un ennemi de race, c'est-à-dire de sang. Nous avons vu sa figure se dessiner parfaitement dans les textes où Schmitt se donne pour objet de justifier la législation national-socialiste comme législation raciale.
Ibidem, p. 38-39

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Le nazisme n'est pas un accident de l'Histoire. La forme qu'il a prise une fois qu'il s'est emparé du pouvoir ne l'est pas non plus. Il en va de même pour la mise en œuvre de l'extermination de ce qu'il faut bien appeler l'ennemi substantiel. Avant les actes et les pratiques, il y a les idées où ils sont conçus et acceptés. J'ai essayé de montrer comment la théorie de l'ennemi substantiel, comme ennemi de race, avait joué un rôle important dans la justification des lois du nazisme. Il faudra attendre le franchissement d'une étape supplémentaire pour que la lutte à mort contre l'ennemi de race conduise à mettre la solution finale à l'ordre du jour. Ce qui s'établit et se justifie dans l'esprit passe ensuite souvent dans la réalité pour le meilleur ou pour le pire. Ici il s'agit du pire, de ce que l'homme a fait de pire.

Il y a quelqu'un qui a dit cela avant moi, bien mieux que moi et beaucoup plus légitimement que moi. Je voudrais terminer ce livre en lui laissant la parole. Il s'agit de Primo Levi. Personnellement, quand j'écoute ce qu'il dit dans le texte qui va suivre, je ne puis m'empêcher de penser à Carl Schmitt, le nazi.
"Beaucoup d'entre nous, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que "l'étranger c'est l'ennemi". Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente; elle ne se manifeste que par des actes isolés, sans lien entre eux, elle ne fonde pas un système. Mais lorsque celà se produit, lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure d'un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Lager ; c'est-à-dire le produit d'une conception du monde poussée à ses plus extrêmes conséquences avec une cohérence rigoureuse ; tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent. Puisse l'histoire des camps d'extermination retentir pour tous comme un signal d'alarme." (Primo Levi, Si tu es un homme, Paris, Pocket, 2000, p. 7-8).
Ibidem, p. 49-50

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Démocratie et pouvoir médiatique

COMMENT les médias sont-ils devenus un pouvoir, probablement le plus grand des pouvoirs ? Comment l'effet qui en résulte sur l'esprit démocratique - le règne de la médiocrité et la mise en place de formes rampantes de despotisme - s'est-il institué ?

Les médias sont devenus l'un des lieux majeurs où se joue l'avenir de la démocratie. Tocqueville, l'indépassable penseur de la démocratie moderne, montre, dans La Démocratie en Amérique, que la société démocratique est constamment confrontée à une redoutable alternative entre la liberté et la servitude.

Si l'on prolongeait cette redoutable alternative, que Tocqueville limitait au plan politique, pour rendre compte du rôle des médias dans les sociétés démocratiques, on pourrait dire que les médias sont des agents directs du goût dépravé pour l'égalité, c'est-à-dire de l'égalité au plus bas niveau possible. C'est l'une des raisons du caractère considérable de leur audience et de leur capacité à porter la démocratie vers la servitude plutôt que vers la liberté. Pour rendre compte du rôle des médias et de leur influence sur les sociétés démocratiques, il importe d'examiner trois niveaux :
- celui des circuits économiques, des mécanismes de pouvoir et des procédures de contrôle qui mettent en place des stratégies de captation et de manipulation de l'opinion ;
- celui proprement médiologique du mode par lequel le véhicule ou l'instrument médiatique transforme le contenu qu'il communique ou transmet. Les médias ne laissent pas intact ce qu'ils médiatisent, ils le sélectionnent, le modifient, le transforment dans des proportions qu'on a peine à imaginer, et cela dans tous les domaines de la société, de la politique, mais aussi de la culture (science, littérature, philosophie, etc.). Cette transformation se réalise selon deux voies : la négation de l'œuvre dans le produit et l'établissement du divertissement comme norme pour évaluer les créations culturelles ;
- celui de la séduction et de la capture du public, c'est-à-dire les modalités du contrôle et de l'augmentation de l'Audimat. C'est ici le plan d'une analyse socio-anthropologique qui pourrait montrer comment les médias adhèrent à des tendances existantes de la société démocratique pour les porter dans le sens d'une égalisation au plus bas, au plus trivial et au plus vulgaire.

Je ne dis pas que les médias, en eux-mêmes et en général, font courir un risque à la démocratie. Je dis que les médias doivent être soumis aux principes de la démocratie, non l'inverse. Ce ne sont pas les médias en général que je critique, mais leur constitution en pouvoir, et même en pouvoir illimité, leur domination de l'espace public, leur fonctionnement autoréférentiel, qui affecte et dégrade les libertés individuelles et collectives, aussi bien que les œuvres de la culture, plus largement ce que j'appelle l'esprit de la démocratie.

Il importe de faire des distinctions ; la presse, la radio et la télévision n'ont pas le même statut. Ces divers moyens diffèrent à la fois par les contenus qu'ils peuvent véhiculer, par leur audience et donc par leur capacité à agir sur l'opinion. Mais on ne peut pas non plus établir des distinctions absolument tranchées. D'abord, sur le plan des réseaux d'influence et des mécanismes de pouvoir, ce sont souvent les mêmes acteurs médiatiques que l'on repère dans la presse, à la radio et à la télévision. Journalistes, politiciens, hommes de culture ou de pseudo-culture circulent d'un organe à l'autre, d'un espace à l'autre, et constituent une caste fermée qui ne conçoit de débat qu'entre ses membres, lesquels promeuvent mutuellement leurs productions (livres, films, émissions diverses, etc.), quelque insignifiantes qu'elles soient.

Cette caste médiatico-politico-culturelle ne se reproduit que par cooptation. C'est elle qui conjugue la révérence des puissants, la prudence devant l'argent, le conformisme et les connivences. Parmi les médias, la télévision est devenue très rapidement hégémonique, c'est elle qui donne le ton. Enfin, les médias comportent un certain nombre de modalités de fonctionnement qui leur sont communes. On considère généralement que la pluralité des médias et la concurrence qu'ils se livrent sont des garants à la fois de la diversité de l'information et de la possibilité pour des individus de se former par eux-mêmes une opinion autonome. Est-on cependant si sûr que la pluralité et la concurrence aient nécessairement cet effet de diversification ?

L'Audimat, qui est, pour reprendre une expression de Pierre Bourdieu, le dieu caché de l'univers des médias, induit les acteurs du champ médiatique à une conduite mimétique dont les buts ne sont ni l'objectivité, ni l'exactitude, ni la profondeur, mais la recherche du scoop, du sensationnel dans la reproduction de l'identique plutôt que dans la diversification. On comprend donc comment et pourquoi les journaux télévisés ou parlés sont si ressemblants les uns aux autres, à des différences quasi imperceptibles près. L'emprise des médias sur la société contribue de manière décisive à la formation d'une nouvelle censure, d'une censure douce, sans contrainte et insensible dans la plus grande part.

Tocqueville montrait déjà comment la société démocratique américaine - mais on peut généraliser cette thèse à l'ensemble des sociétés démocratiques - était portée à la formation d'une opinion majoritaire, ce qu'on appelle l'opinion publique : "La majorité a donc aux Etats-Unis une immense puissance de fait et une puissance d'opinion presque aussi grande ; et lorsqu'elle est une fois formée sur une question, il n'y a pour ainsi dire point d'obstacles qui puissent, je ne dirai pas arrêter, mais même retarder sa marche, et lui laisser le temps d'écouter les plaintes de ceux qu'elle écrase en passant. Les conséquences de cet état de choses sont funestes et dangereuses pour l'avenir."

Cette analyse de la formation d'une opinion dominante fait partie des explications que Tocqueville donne de l'un des vices naturels les plus importants des sociétés démocratiques : l'établissement d'une tyrannie de l'opinion. Cette conception de la formation d'une opinion dominante est doublement intéressante. Elle montre que l'opinion publique est une norme contraignante et pourtant insensible qui s'impose à l'opinion individuelle sans qu'elle la perçoive et qui ne laisse pas de place pour la contradiction. Elle est accompagnée d'une analyse de la constitution d'une nouvelle forme de la censure et d'un nouvel esprit de cour.

Le caractère irrésistible et exclusif de l'opinion publique la transforme en censure insensible ou symbolique à laquelle des individus se soumettent sans s'en rendre compte. La démocratie comporte toujours cette possibilité de voir se former une tyrannie de l'opinion qui est une tyrannie impersonnelle, une tyrannie sans tyran.

Les médias sont-ils nécessairement un pouvoir ? Si ce n'est pas le cas, comment se sont-ils constitués en pouvoir sans contre-pouvoir, en pouvoir sans limites ? On peut très bien concevoir un fonctionnement des médias qui les ramène à leur vocation initiale de communication, d'information et de critique de la vie publique. Lorsqu'on envisage les médias dans leur fonction première, qui est instrumentale, il est possible de leur restituer toute leur positivité comme organes susceptibles d'éveiller des débats et d'en montrer les enjeux en vue d'éclairer l'opinion. Ils deviennent un pouvoir lorsqu'ils se détournent de cette vocation initiale d'information et de critique pour devenir autoréférentiels, lorsqu'ils recherchent avant tout l'accroissement de leur audience.

C'est par ce biais que des médias deviennent un pouvoir qui tend à s'accroître sans cesse. Ils assument ainsi de moins en moins leur fonction d'expression du débat public où la société s'informe et s'entend elle-même. D'instances critiques, ils deviennent des instances de pouvoir. Loin de constituer un élément décisif pour la vie publique, culturelle et démocratique, ils conduisent à un délitement de l'esprit démocratique.
Yves Charles Zarka, Le Monde, 31 janvier 2002, p. 15, LE MONDE | 30.01.02 | 12h24 | analyse

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