29 juillet 2006 : Décès de l'historien, "tristesse" de Dominique de Villepin
Nécro (Antoine de Gaudemar)
Pierre Vidal-Naquet

Historien, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales.

Auteur de nombreux ouvrages sur la Grèce antique et d'ouvrages engagés, notamment de L'affaire Audin, Editions de Minuit, Paris, 1958 ; Raison d'Etat, Editions de Minuit, Paris, 1962 ; Les assassins de la mémoire, Un Eichmann de papier et autres essais sur le révisionnisme, Les Juifs, la mémoire et le présent, La Découverte, 1991, Le Seuil, Paris, 1995 , Assassins of Memory: Essays on the Denial of the Holocaust, 1993 ; auteur également de nombreuses préfaces et notamment de la préface de l'ouvrage document de Bernard Fride* : Une mauvaise histoire juive, Ramsay, Paris, 1991. Réflexions sur le génocide, La Découverte, 1995 ; Les crimes de l'armée française - Algérie 1954-1962, La Découverte, 2001.

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En 1983 Bernard Fride veut montrer à sa femme l'itinéraire qui a été le sien à Nancy pendant l'Occupation. Rien ne rappelle rue de Villers que de cet asile pour les vieillards des enfants sont partis pour la mort.
A la synagogue de Nancy la plaque commémorative de la déportation ne mentionne que deux noms ceux du grand rabbin Haguenauer et de Gustave Nordon qui l'un et l'autre ont pris à leur tour, en 1944, le chemin d'Auschwitz. Le reste de la population déportée est vouée à l'anonymat.
« Citoyens au-dessus de tout soupçon » Haguenauer et Nordon ont droit l'un à une rue l'autre à un pont. Des Juifs étrangers qui ont fourni l'essentiel de la déportation rien n'est dit. Pourquoi cette discrétion? Le livre de Bernard Fride est une tentative de réponse.
Préface à Une mauvaise histoire juive, p. 10

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Lorsque, après l'avènement d'Hitler, un certain nombre de Juifs - y compris, soit dit en passant, des rabbins et des notables - ont voulu engager une campagne de boycott de l'Allemagne nazie, campagne qui fut prise très au sérieux par les hitlériens parce qu'ils croyaient à leurs slogans sur la toute-puissance des Juifs, Gustave Nordon s'opposa à cette campagne, expliqua que tout allait bien, ou à peu près en Allemagne, qu'il s'agissait là de problèmes intérieurs qui ne regardaient pas les Juifs et la démocratie française.
« C'est simplement à Hitler que 1'on en a , écrit-il au grand rabbin de Sarrebourg, et il va jusqu'à écrire à une organisation patronale allemande, émue elle aussi, devant la perspective d'un boycott qu'il est d'accord « sur presque tous les points » avec sa protestation.

Quant aux réfugiés Gustave Nordon tout comme le grand rabbin Haguenauer et tant d'autres estime qu'ils doivent se montrer discrets et que la Lorraine ne peut être pour eux, tout au plus qu'un lieu de passage. Leur présence n'est-elle pas un obstacle à l'intégration à la France des Juifs français, intégration acquise en principe depuis 1791, mais remise en question tant par les antisémites que par le comportement des Juifs trop « voyants ».
« Un bon Juif est un Juif discret ».
Ibidem, p. 11-12

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Créée en France, par une loi de Vichy en date du 29 novembre 1941, l'UGIF (l'Union générale des Israélites de France) est un « Etablissement public autonome ». Etablissement public, il est presqu'un Etat dans l'Etat, mais il offre aussi cette particularité notable, inscrite dans l'article 2 de la loi. « Tous les Juifs domiciliés ou résidant en France sont obligatoirement affiliés » à l'UGIF.
Son conseil d'administration, choisi parmi les Juifs de nationalité française, est désigné par le Commissaire général aux Questions juives, c'est-à-dire, à l'époque, par Xavier Vallat, antisémite de type maurassien.
Ibidem, p. 13

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Contrairement à Gustave Nordon Lambert n'a jamais eu la moindre illusion sur le régime nazi. En bon patriote français il tient l'Allemagne pour l'ennemie héréditaire et relit Barrès pendant la guerre.
Pour les gens de Vichy il éprouve du mépris mais pense pouvoir traiter avec eux. Ici ou là il note que Vallat a été avec lui charmant. Il pense que beaucoup des maux dont souffrent les Juifs depuis 1940 viennent de l'engagement à gauche d'un certain nombre d'entre eux. Il condamne le « Statut » des Juifs mais estime qu'un « Statut » des étrangers aurait été nécessaire.

Il n'était certes pas le seul à raisonner de la sorte. Le gouvernement Daladier (1938-1940) avait dès avant la guerre pris des mesures et édicté des textes qui permettaient l'internement de tout étranger « suspect » aux yeux de la police. C'est de cette époque que datent les premiers camps de concentration où devaient dépérir combattants de la République espagnole et Juifs allemands réfugiés.
Ibidem, p. 17

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Les Juifs français n'étaient, par nature, pas étrangers à la xénophobie ambiante qu'ils pouvaient partager comme le reste de leurs concitoyens. Le 8 juillet 1941 Raymond-Raoul Lambert, se rend à la préfecture des Bouches-du-Rhône pour se renseigner sur le recensement des Juifs. Il note ceci sur son Carnet :
« Rencontré dans le couloir une Marseillaise venue comme moi aux nouvelles.
Elle proteste à haute voix contre une telle discrimination. " Mon mari était aux Dardanelles et mes quatre fils étaient mobilisés en 1940... Mon mari, planton dans une administration vient d'être licencié. C'est honteux! Et on laisse tranquilles les Italiens qui mangent notre pain ". »
Ibidem, p. 18

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Une autre stratégie fut développée par des responsables d'œuvres sociales juives connues sous le nom de la rue où se situait leurs locaux, rue Amelot. Ces organisations avaient surtout des activités pratiques d'assistance, cantines et secours divers. Tant que cela fut possible, elles gardèrent une façade légale, tout en ayant des activités clandestines.
Des dilemmes se posaient parfois. Pouvait-on, par exemple, confier des enfants juifs à des familles chrétiennes? Des mouvements parisiens d'immigrés et avec eux l'Organisation de Secours aux Enfants (OSE) se méfiaient à bon droit des foyers de l'UGIF qui servaient de viviers aux nazis, mais il fallut les drames de juillet 1942 pour qu'ils se résolvent à donner une réponse positive à cette question.

Quant à l'UGIF elle a jusqu'au bout la carte de la légalité, celle de Vichy s'entend. Derrière les ministres ou les délégués de Vichy qui le plus souvent se montraient courtois avec ses dirigeants ceux-ci ne perçurent pas les manipulations du gangster nazi.
Ibidem, p. 21-22

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Officiellement reconnu comme représentatif, le judaïsme français s'organisait autour du Consistoire central et des consistoires des grandes villes de France. Les dirigeants se retrouvaient dans les grands organismes associés, tel que l'Alliance israélite universelle. Enfin, les rabbins, très influents, sinon présents dans les consistoires, parrainaient les multiples associations cultuelles et d'entraide, effectivement présidées par les notables proches des consistoires.

Tous ces hommes s'inscrivaient dans la tradition de la grande bourgeoisie française.
Les animateurs de l'UGIF furent ainsi d'anciens hauts fonctionnaires, des banquiers, des industriels et des hommes politiques, anciens dirigeants de ces multiples associations et très intimes des hommes des consistoires et du rabbinat.

Ils se comportèrent comme se comportèrent la plupart des hommes de la bourgeoisie française.
Les Juifs étrangers originaires d'Europe centrale présents en France depuis 1920-1925, renforcés par l'arrivée des Juifs allemands, avaient connu toutes les formes habituelles de la persécution... Ils arrivèrent en France dans un total dénuement. Ils exerçaient des petits métiers et souvent connaissaient d'énormes difficultés du fait de leur situation d'immigrés en position plus ou moins irrégulière. A leurs opinions socialisantes ou communisantes vint s'adjoindre le sionisme, toutes idées violemment opposées à celles des notables du judaïsme.

De 1942 à 1945, des dizaines de milliers de Juifs étrangers, puis français, privés de ressources et dans un désarroi total, firent appel à l'UGIF, parce que l'UGIF existait et qu'ils y rencontraient des notables qui les rassuraient. Ils leur faisaient confiance.
Ils «convinrent» qu'ils devaient se rendre à l'asile de la rue de Villers, ils «convinrent» qu'ils fallaient se rendre à la Gestapo, plutôt que de fuir et de se cacher.
Cette mauvaise histoire juive commencée en 1933 devait se terminer ainsi pour beaucoup d'entre eux aussi dans les fours crématoires.
Une mauvaise histoire juive, p. 201-202

* Bernard Fride est le fils d'un juif de Pologne (Fried), né à Varsovie en 1900, membre du Bund, la branche juive de l'internationale socialiste. En 1919, à 19 ans, pour ne pas être enrôlé dans l'armée polonaise qui lutte contre le bolchevisme soviétique, il se réfugie en Allemagne, à Berlin, puis, en 1925, en France, à Nancy.
La mère de Bernard Fride est née Ploutno, à Checiny près de Lodz, également en Pologne.

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dimanche 30 juillet 2006, 18h27 L'historien Pierre Vidal-Naquet est mort à 76 ans

PARIS (AP) - L'historien Pierre Vidal-Naquet est mort à l'âge de 76 ans.
Le Premier ministre Dominique de Villepin a fait part dimanche de sa "tristesse" à l'annonce du décès de cet intellectuel très engagé contre la torture pendant la guerre d'Algérie mais aussi contre le négationisme du génocide des juifs dont furent victimes ses parents à Auschwitz.

M. de Villepin a rendu hommage à un "grand historien" qui, "engagé dans la défense des droits de l'Homme et des valeurs démocratiques, s'est inscrit avec talent et conviction dans une longue tradition au service de la personne humaine". Il a aussi estimé que Pierre Vidal-Naquet avait "profondément renouvelé l'approche de la Grèce antique".

Benjamin Stora, interrogé par i-Télé, a quant à lui déploré la disparition d'"un homme qui était d'une très grande intransigeance (...) sur toute une série de principes (ayant) trait notamment aux droits de l'Homme, (et) d'une très grande rigueur sur le plan intellectuel". Mais c'était également, a-t-il rappelé, "un grand historien français qui s'est fait surtout connaître pour ses travaux sur la Grèce ancienne".

Né le 23 juillet 1930 à Paris, Pierre Vidal-Naquet a quatorze ans quand ses parents sont arrêtés à Marseille en mai 1944, et disparaissent en déportation. Il entame des études d'histoire, devient agrégé, spécialiste de la Grèce antique. Mais c'est en tant qu'intellectuel engagé contre la torture pendant la guerre d'Algérie et le négationisme que Pierre Vidal-Naquet est le plus connu du grand public.

En 1958, il signe le Manifeste des 121, appel à la désobéissance contre la guerre d'Algérie, et publie son premier livre, "L'Affaire Audin". Il n'aura de cesse de dénoncer les atteintes aux droits de l'Homme.

Fin 2005 encore, il signait avec d'autres historiens de renom la pétition "Liberté pour l'histoire" demandant l'abrogation des lois limitant la recherche et l'enseignement de l'histoire (loi Gayssot contre le négationisme, loi sur le génocide arménien, loi Taubira sur l'esclavage et article sur les aspects positifs de la colonisation, abrogé en février dernier).

Dans l'importante oeuvre de Pierre Vidal-Naquet, on citera notamment "La Raison d'Etat" (1962), "Mythe et tragédie" (1972, 1986), "La torture dans la République: essai d'histoire et de politique contemporaine, 1954-1962" (1972), "Les Assassins de la mémoire" (1987), "Face à la raison d'Etat. Un historien dans la guerre d'Algérie" (1989), "La Démocratie grecque vue d'ailleurs" (1990), "Réflexions sur le génocide" (1995) et "Les Crimes de l'armée française: Algérie 1954-1962" (2001).

Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) depuis 1969, Pierre Vidal-Naquet avait trois fils et était officier de la légion d'Honneur ainsi que commandeur de l'ordre (grec) du Phénix. AP
Yahoo.fr, actualités, dimanche 30 juillet 2006, 18h27

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(30 juillet 2006) Mort de Pierre Vidal-Naquet

L'historien Pierre Vidal-Naquet est mort samedi 29 juillet à l'hôpital de Nice des suites d'une attaque cérébrale. Il venait d'avoir 76 ans.
Grand spécialiste de la Grèce antique, Pierre Vidal-Naquet fut toute sa vie un intellectuel engagé dans la cité, dont les combats les plus retentissants furent menés contre la torture et la guerre en Algérie, et contre Robert Faurisson et les négationnistes des chambres à gaz.

Né à Paris en 1930 dans une famille juive laïque, fils d'avocat dreyfusard, le jeune Pierre Vidal-Naquet échappe de peu à 14 ans à la déportation : le 15 mai 1944, ses deux parents sont arrêtés et envoyés à Auschwitz, d'où il ne reviendront pas.
Avant son départ sans retour, son père lui avait fait lire Chateaubriand et notamment cette phrase : «Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples».

Une phrase, parmi d'autres, qui compta dans sa vocation de devenir historien et dans sa manière d'exercer ce métier, en pourfendant toutes les falsifications: «Je suis entré en histoire, disait-il, comme d'autres sont entrés en religion».
Professeur à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes à compter de 1966, Pierrre Vidal-Naquet alterna toute sa vie des travaux de chercheur érudit sur la Grèce ancienne (souvent co-signés avec le philosophe Jean-Pierre Vernant) et des combats d'historien engagé dans son époque, notamment contre la guerre d'Algérie, contre le négationnisme ou pour la création d'un état palestinien.

Pour Pierre Vidal-Naquet, ce dédoublement entre passé et présent, entre mémoire et histoire était constitutif de sa vie et de son oeuvre, car selon lui, le travail historique n'était pas l'évocation d'un passé mort, mais une expérience vivante dans laquelle l'historien engageait la vocation de sa propre destinée. Infatigable, Pierre Vidal-Naquet, qui laisse une oeuvre abondante autant sur le monde antique que sur le monde contemporain, combattit jusqu'au bout contre l'injustice et l'imposture.

Il y a quelques semaines encore, il prenait position dans le débat sur le colonialisme contre les juges qui prétendent dire la vérité de l'histoire et il y a quelques jours, il cosignait un appel dans Libération pour l'arrêt de l'offensive israélienne au Liban.
Par Antoine de Gaudemar, LIBERATION.FR : Dimanche 30 juillet 2006 - 13:55

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