Marc Trévidic

Ancien juge d'instruction anti-terroriste, auteur de deux ouvrages professionnels médiatisés : Au coeur de l'antiterrorisme, Jean-Claude Lattès, Paris 2001 ; Terrorisme, les 7 piliers de la déraison, Jean-Claude Lattès, Paris 2013.
Egalement défenseur très médiatisé du statut du Juge d'Instruction contre l'ancien projet du Président Sarkozy de modification de ce statut : Qui a peur du Petit Méchant Juge ?, Jean-Claude Lattès, Paris 2014.
Amateur de rock and roll, et jouant de la guitare, il publie en janvier 2016 un roman de plus de 300 pages sur l'affrontement de la culture libérale occidentale et le fondamentalisme islamiste : Ahlam, Jean-Claude Lattès, Paris 2016.

Ahlam. C'est l'histoire très incertaine d'un peintre français, jeune, riche et mondialement connu, athée et sexuellement "libéré", qui fraternise avec un pécheur tunisien et sa famille musulmane traditionnelle, et qui enseigne la peinture à son fils Issam et la musique à sa fille Ahlam. Tout d'abord à l'époque du monocrate "laïc" Ben Ali, puis, après le "printemps arabe" et des élections non truquées, à l'époque des islamistes dits "modérés" de En Nahda et de la montée en puissance des salafistes radicaux.
Le roman, avec une centaine de pages superflues et quelques descriptions libidineuses destinées au chaland "moderne", se veut pédagogique, et nous expose donc longuement la psychologie sociale du djihadiste salafiste radical, avec une décapitation qui s'impose évidemment. Succès garanti chez les "parisiens" ?

1.
On voulait le nom de ses complices. Il n'en avait pas. On voulait connaître ses contacts avec Al Qaida et c'est à peine s'il savait de quoi on lui parlait. Il avait avoué qu'il détestait l'Amérique, et même qu'il détestait Ben Ali. Il avait avoué qu'il avait brulé le drapeau américain à Remla. Il avait avoué que son coeur était rempli de haine mais qu'il n'y avait ni réseau ni complot, et que son père n'y était pour rien. Certes, c'était un salafiste qui voulait vivre comme au temps du Prophète et de ses premiers compagnons. Il pensait que l'Occident était pourri, qu'Israël devait être détruite, que les femmes, tentation du diable, devaient être intégralement voilées, qu'on devait les lapider si elles commettaient l'adultère, qu'il était permis de prendre les biens des mécréants en butin, que les voleurs devaient avoir la main tranchée. Et alors ? Tout cela était le message d'Allâh transmis par le Prophète. Ceux qui n'écoutaient pas brûleraient en enfer. Saber avait le cæur plein de haine et de certitude. L'une confortait l'autre et inversement. Il n'y avait que du tourment, jamais d'accalmie. Seul le sang pouvait purifier, seul le sang pouvait calmer. C'est tout ce qu'il réclamait, tout ce qu'il désirait : le sang.
Ahlam, p.98

2
Quand Issam vint parler à Nourdine de son projet de départ pour la France, ce fut comme si les portes de l'enfer s'ouvraient toutes grandes. Écoute, Issam. Allah, par la voix de son Prophète ultime - sallallàhou alayhi wa sallam (Bénédiction et salut soient sur Lui)- a ordonné aux musulmans de quitter les pays de kouffar (mécréants) pour vivre dans un pays d'islam véritable. Il nous ordonne de faire l'hijra (la migration pour le djihad) et toi tu veux aller en France. Tu veux faire l'inverse. Bientôt ce sera le jihad en Tunisie. Ton devoir de musulman, ton obligation personnelle est de participer à ce jihad. Si tu meurs, ru seras un shahid (martyr) promis au firdaws et à ses récompenses. Si tu ne meurs pas, tu vivras dans un pays d'islam véritable. Dans les deux cas tu es gagnant. Par contre, si tu vis en France, tu seras pire qu'un kafir(mécréant) et, au bout du compte, tu brùleras en enfer. Tout ce que tu fais est haram (interdit). Issam, il est temps que tu t'en rendes compte.
- Tu parles encore de la peinture ?
- Bien sûr je parle de la peinture. Je t'ai déjà donné les dalils (preuves selon le Coran et les hadiths - paroles des compagnons). Que te faut-il de plus ? Maintenant, je te parle sérieusement. Tu es d'accord qu'il n'y a qu'un seul Dieu et que Mohamed est son Prophète ?
- Evidemment, qu'est-ce que tu crois !
- Tu es d'accord qu'Allah nous a apporté son message divin par la bouche de Mohamed.
- Oui.
- Tu es d'accord que Mohamed a été éclairé par la grâce divine, a été choisi et que nous devons suivre son exemple, vivre comme il a vécu, faire ce qu'il a fait, imiter ses faits et ses gestes et surtout écouter ses paroles.
Ibidem, pp. 116-117

3.
Ahlam était étendue, le ventre sur le sable, pleurant de tout son corps en soubresauts convulsifs. Et Issam commença. Le premier coup ne fut pas violent. Un coup d'essai. L'algue était un bon fouet. Elle avait claqué dans l'air, vibré sur les épaules d'Ahlam en projetant des centaines de gouttelettes qui ressemblaient à des perles de cristal. Issam recommençâ et ne put s'arrêter. Il fouettait l'air et il fouettait le dos de sa sæur. Il criait shaytan, shaytan (satan). Chaque coup était une décharge électrique pour la jeune fille. Elle était terrorisée. Une fois, juste une fois, elle tenta de tourner la tête pour comprendre ce qui lui arrivait, mais l'algue lui brùla le visage. Alors elle enfouit sa tête dans le sable. Protéger son visage, protéger son visage ! Que le dos supporte, qu'il soit lacéré, mais pas son visage. De toute façon, elle allait mourir. Au bout de trois minutes, elle en était certaine. Quelque chose avait emporté son frère, était entré dans son corps, avait pris possession de son esprit. Ce ne pouvait être vraiment lui, pas Issam, pas son frère adoré, pas celui qui se blottissait contre elle, la nuit tombée, quand la tempête soufflait. Elle n'avait jamais aimé personne comme lui. Il était son double. Quand elle jouait, il lui jetait un regard tendre et peignait la beauté du monde. Elle regardait sa nuque, son dos, ses bras qui dessinaient l'espace. Issam était son héros... devenu son bourreau.
Ibidem, p. 136

4.
Ayman, c'était l'inverse de Nourdine. Il essayait de convaincre. La dawal (prédication), disait-il, était plus imporrante que le jihad. Nourdine, pour sa part, ne parlait que de jihad. Il ne rêvait que de katiba, de kalach et de combats. Mais Nourdine n'était rien. Seul Ayman comptait. Devant lui, Nourdine s'aplatissait. II l'appelait parfois Cheikh, ce qui déplaisait à Ayman. Quand Issam avait raconté à Ayman ce qu'il avait fait à sa sæur, celui-ci, contrairement à Nourdine, avait désapprouvé. La violence inutile était pire que l'inaction. Il fallait certes combattre dans le sentier d'Allâh, mais l'efficacité était primordiale. Allah n'avait pas besoin d'idiots. I1 lui fallait des moudjahidin réfléchis et justes. Ce qui importait, c'était le résultat. Ceux qui se défoulaient en croyant servir la cause étaient ses pires ennemis.
Ibidem, p. 141

5.
- L'homme n'est pas Dieu. L'homme n'a pas le droit de créer, ni même de copier la création du Tout-Puissant. Et ce n'est pas moi qui dis cela. C'est Dieu lui-même, par la voix de son Prophète - - sallallàhou alayhi wa sallam. - L'homme a juste le droit d'être un esclave, c'est ça ? Alors, sois un esclave.
- Je ne suis pas un esclave ! Dieu m'a libéré.
- De quoi étais-tu prisonnier, Issam ?
- Du péché.
Paul soupira. Que répondre à cela ?
- Pourquoi Dieu t'a-t-il donné ce talent fabuleux ?
- Pour me tester. Pour voir si je pouvais résister.
- Quel orgueil ! Tu crois vraiment que Dieu t'aurait donné ce don uniquement pour te mettre a l'épreuve ?
- Oui.
- Comme la pomme sur l'arbre ?
- Oui.
- Et pourquoi faire ? Que fait l'homme depuis qu'il est sur cette terre ? Il crée. Il n'arrête pas de créer. C'est ainsi qu'il se différencie des animaux. L'homme a construit des maisons, des villages, des villes, des ports, des bateaux pour traverser les mers, des avions pour traverser les airs. Mais il a aussi créé l'art, façonné des statues, peint la beauté, fait s'envoler des notes inoubliables. L'homme est fait pour créer.
Ibidem, pp. 173-174

6.
Sur ce point, les avis divergeaient. Selon Khaled, Ghannouchi, proche des Frères musulmans, était un lâche qui voulait prendre le pouvoir par les élections au lieu de se battre. Son projet était d'adopter la méthode des mécréants pour, soi-disant, instaurer la charia. Comment d'un péché pouvait naître un État islamique ? Ayman était plus réservé. Il avait côtoyé Ghannouchi et expliqua au groupe que l'objectif restait le même : imposer la charia. Certes, les méthodes différaient : l'élection ou les armes. Nourdine était pour les armes. La seule chose qui l'intéressait était de tenir une kalach.
Ibidem, p. 191

7.
Le résultat des élections d'octobre plongea Ahlam dans un profond désarroi. Même si En Nahda n'avait pas la majorité absolue, elle avait gagné les élections. Comment les Tunisiens avaient-ils pu confier la charge de rédiger une Consritution à des islamistes qui considéraient les femmes comme des sous-hommes et la démocratie comme un tremplin pour instaurer la charia ? Après une période d'abattement, Ahlam reprit du poil de la bête. Avec quelques amis, elle décida de créer une association de défense des droits des femmes qui, en relation avec d'autres associations poursuivant le même but, devait multiplier les colloques et les interventions dans la région de Sfax. À Kerkennah, les habitants les considéraient, avec un mélange de bienveillance et d'amusement.
Ibidem, p. 219

8.
Au début de l'année 2012, une mission inhabituelle lui fut confiée. Elle devait se faire sans caméra. Il s'agissait de corriger un professeur de l'université de Sfax qui avait obligé l'une de ses élèves à retirer son niqab pour assister au cours. La loi interdisait le port du voile mais, à plusieurs occasions, des étudiantes s'étaient, par provocation ou par stratégie, présentées à l'université en niqab. ....

En deux secondes il fut à la hauteur d'Issam qui lui asséna un coup de bâton en plein visage. Sous la violence du choc, accentué par la vitesse de sa course, le professeur fur projeté en arrière. L'étudiant avait continué à courir. Issam regarda dans sa direction. Inutile de le poursuivre, pensa-t-il. Ils étaient là pour le professeur. Mais le frère posté à l'autre extrémité de la rue arrêta net la course du jeune homme. Issam entendit un bruit terrifiant dos broyés, comme si une boîte crânienne venait d'exploser en mille morceaux.
Le lendemain, la mort de Nabil, étudiant en droit de vingt ans, fit la une des journaux. Le professeur était hospitalisé, avec le nez brisé et un traumatisme facial, mais sa vie n'était pas en danger. Les chefs des principaux partis laïcs accusèrenr immédiatement En Nahda d'être responsable de ce drame, au moins indirectement, en raison de son double jeu et de son soutien aux salafistes.
Ibidem, pp.222-224

9.
Ayman se tourna vers Issam et Abdelmalik.
- Saber dit vrai. Cela fait bien longtemps que Khaled et moi-même avons prêté allégeance à Saber.
-Il est notre émir et je vous demande de lui prêter allégeance à votre tour.
- Issam ne répondit rien. Les choses étaient claires.
Il se mit à lire la baya en regardant Saber.
- Je prête serment d'allégeance à Abou Bakr al Tounsi, dans la facilité et la difficulté, dans l'écoute et l'obéissance, même si ma personne doit en être éprouvée, et de ne pas aller à l'encontre de ses ordres sauf si j'ai la preuve d'une mécréance de sa part.
Ce fut ensuite au tour d'Abdelmalik et de Nourdine.
Ibidem, pp. 229-230

10.
- Je suppose que vous êtes celui qui préside à cette mascarade ? C'est quoi, au juste, un tribunal ? fit Ahlam sans trembler. Vous êtes des amis de mon frère, c'est ça ?
- Dix coups de bâton !
Sur le monment, Ahlam ne comprit pas. L'homme n'avait rien dit d'autre et, pendant cinq secondes, il ne se passa rien. Puis, elle sentit un poids sur ses épaules et tomba sur les genoux. Immédiatement elle ressentit une vive douleur sur le côté droit et s'écroula sur le ventre. Un autre coup l'atteignit sur l'omoplate droite, puis sur la gauche. Les coups s'abattaient à un rythme régulier sur son dos. Ahlam fut ensuite traînée jusqu'à sa chambre. La porte se referma.
Ibidem, p. 250

11.
Abdelmalik ferma les yeux. Il s'y voyait déjà. Il n'avait jamais fait l'amour, alors... commencer par une vierge au paradis ! Il aurait bien voulu pouvoir s'entraîner un peu sur terre, mais c'est Âbou Hassan qui distribuait les futures épouses. Elles ne manquaient pas. Il en venait de partout. Même des Françaises ! En plus, elles étaient jeunes pour la plupart. Abdelmalik pensa de nouveau à son binôme. Au moins, il avait eu cette chance, trois jours avant de mourir. Et il lui avait raconté.
Tu peux pas savoir, Abdelmalik. Sa peau, c'est comme... c'est dingue... de la soie. Elle a seize ans. Elle est hollandaise. Je ne comprends rien à ce qu'elle dit mais c'est pas grave. En plus, elle est vachement pieuse, à fond dans le dîn(la religion).
- Et elle a eu l'autorisarion de son père pour le mariage ?
Le père est un mécréant. T'as besoin uniquement quand le père est musulman."
Ibidem, p. 299

12.
Quand ils les trouvèrent tous les deux, dans les bras l'un de l'autre, ce fut un déchaînemenr de violence, de la haine à l'état pur. Des coups de crosse, de pied, de poing. Paul était défiguré par les coups. Ahlam s'était recroquevillée sur elle-même pour se protéger le visage. Les coups cessèrent de pleuvoir.
Le silence se fit. On n'entendit plus que les sanglots étouffés de la jeune fille.
- Amenez-les dehors, sur la plage, ordonna Saber. Et trouvez-moi tous les tableaux. ...

Les hommes de Saber se mirent au travail. Ils étaient dix, selon l'estimation de Paul. Rapidement, les tableaux amoncelés formèrent un petit bûché, haut d'un mètre cinquante. L'une des Femme aux regards se retrouva presque debout, sur un côté du bûcher, juste en face de Paul. Il ne restait plus qu'un tableau, celui d'Ahlam. Saber le tenait à bout de bras, et le regardait attentivement.
- Tu n'aurais pas du nous provoquer, dit Saber.
Tu vas mourir. Mais, avant de mourir, tu vas regarder.
- Issam, pourquoi es-tu là ? demanda Paul en le regardant dans les yeux.
Issam ne dit rien, Saber répondit :
- Tu me fais rire, le Français. Qu'est ce que tu crois ? Je lui ai proposé de ne pas venir. C'est lui qui a insisté. Vois-tu, de nous tous, c'est lui qui a été le plus offensé. Tu as fait de sa sæur une putain. Tu as montré son corps au monde entier. Tu l'as entraînée dans le péché. Elle pourrira en enfer par ta faute. Issam m'a demandé une faveur que je lui ai accordée. Tu veux savoir laquelle ?
- Être celui qui me tuera.
- Exactemenr. Mais pas seulement, pour commencer c'est Issam qui va mettre le feu à l'oeuvre du shayran (diable).
Ibidem, pp.313-315

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