Henri Tincq. Journaliste démocrate, spécialiste du catholicisme.
15 septembre 2001 : Le chaos religieux du monde

1
A l'exception de la Russie, trop heureuse de succéder à Byzance -Moscou s'autoqualifie de "troisième Rome" -, tout l'Orient orthodoxe est alors sous le joug islamique. Athènes a été conquise trois ans après Constantinople (1453) (le Kosovo en 1389) et le Parthenon, église chrétienne pendant mille ans, également transformée en mosquée. La Serbie depuis 1459, la Bosnie depuis 1463, l'Egypte depuis 1517 sont sous occupation ottomane et défendent tant bien que mal la foi chrétienne. L'orthodoxie balkanique connaît sa plus longue éclipse. Pendant un demi-millénaire, en Grèce, en Serbie, en Roumanie, la culture, l'éducation, les coutumes, la langue de ces pays sont comme ignorées, rayées de la carte.
Henri Tincq, L'Orient des confesseurs et des martyrs, Le Monde, 16 juillet 1999, p. 12-13.

2
Dans la nuit du 12 au 13 août 1922, Benjamin Kazanski, métropolite de Petrograd (ex-Saint-Petersbourg) tombe fusillé sous les balles d'hommes de troupe soviétiques ... Comme Benjamin de Pétrograd, au cours de cette même année 1922, près de 2 700 prêtres et évêques, 2 000 moines, 3 400 moniales ont été exécutés ... on profane alors les sanctuaires, on piétine les icônes, on fusille, on empale, on scalpe, on fait bouillir des prêtres, des évêques, des fidèles ! ... De 1917 à 1941, ont été liquidés, 600 évêques, 40 000 prêtres, 120 000 moines et moniales. Au moins 75 000 lieux de culte ont été détruits jusqu'aux années 60, sous Khrouchtchev. C'est la plus grande persécution antireligieuse de l'histoire, tous régimes confondus. En Soixante-dix ans, elle a fait plus de victimes que Néron, Dioclétien et autres empereurs sanguinaires en trois siécles.
Ibidem n°1.

3
Le 11 décembre 1098, l'armée des croisés arrive à Maara, également en Syrie, à trois jours de marche d'Antioche. Bohémond, le chef franc, promet la vie sauve aux habitants s'ils cessent le combat. En tremblant, la population s'exécute, ... A l'aube, les Francs forcent les portes de Maara et c'est le carnage. Pendant trois jours, hommes, femmes, enfants, vieillards sont passés au fil de l'épée. Le chroniqueur franc, Raoul de Caen, ajoute cet épisode moins banal :"Les nôtres faisaient bouillir les paiens adultes dans les marmites, puis fixaient les enfants sur des broches et les dévoraient tout grillés".
Henri Tincq, Quand le pape Urbain et l'ermite Pierre s'en vont en guerre sainte, Le Monde, 17 juillet 1999, p.12-13.

4
Plus récents, les conflits israélo-arabes et la guerre du Golfe raniment des imaginaires religieux qu'on croyait enfouis. François Mitterrand qualifie l'intervention des alliés contre l'Irak de "guerre juste", concept puisé chez saint Augustin, alors que Saddam hussein exalte, dans le discours et l'affichage, le personnage de Saladin, figure héroïque d'un islam mythifié, pour être opposé à l'Occident et à la modernité. La "croisade" et le djihad deviennent des paradigmes universels.
Ibidem n°3.

5
La croisade et le djihad puisent leur légitimité, selon Mohamed Arkoun, dans "les théologies de l'action armée" qui ont traversé toute l'histoire des rapports Orient-Occident, des luttes entre l'Empire ottoman et l'Europe chrétienne, des guerres de libération coloniale et des violences fondamentalistes.
Ibidem n°3.

6
En trois siècles, l'espagne ne comptera pas moins de 45 inquisiteurs généraux. En seize ans, sous le mandat du premier, Torquemada, environ 100 000 procès ont eu lieu, suivis d'environ 2 000 exécutions. Selon les chiffres de l'historien Juan Llorente, 297 condamnés ont été brûlés, à Tolède, entre 1483 et 1501 ; 124, à Saragosse, entre 1485 et 1502. Avant l'an 1530, l'inquisition de Valence, l'une des plus sévères, avait instruit 2 354 procès, prononcé près de 2 000 sentences, brûlé en effigie 155 condamnés par contumace et 54 remis, pour exécution capitale, au bras séculier.
Henri Tincq, Les bûchers de l'Inquisition sèment la terreur, Le Monde, 20 juillet 1999, p. 10-11.

7
Les principales victimes sont les juifs. Décimés par la peste noire et les émeutes antisémites du pays d'Aragon ou de Séville, beaucoup de juifs, au XIVème siècle, ne trouvent de salut que dans une conversion au moins d'apparence, à la foi chrétienne. On les appelle conversos ou marranos et ils continuent de pratiquer clandestinement leurs rites.
Ibidem n°6.

8
L'Inquisition fait subir un joug idéntique aux moriscos, c'est à dire aux Maures convertis après la chute de Grenade (1492), puis aux mystiques, aux "illuminés" (Thérèse d'Avila et Ignace de Loyola sont inquiétés), aux fidèles suspects de pactiser avec les idées de la Réforme protestante. Puis, à la déviance religieuse, on passe à la déviance tout court. L'Inquisition punit la fornication, l'inceste, la sodomie, la bigamie, etc.
Ibidem n°6.

9
Les souverains de Castille et d'Aragon étaient allés à bonne école. L'Inquisition à la mode espagnole n'est ni une exception dans l'Histoire, ni le fruit de circonstances locales. ... Les premiers bûchers flambent au XIème siècle en Allemagne, en Italie, en France, mais la répression des hérésies ressemble encore à des réglements de comptes locaux. ... En 1184 à Vérone, le pape Lucius III et l'empereur Frédéric Barberousse définissent des principes communs de poursuite, d'enquête et de condamnation. Les "Décrétales" de Lucius III créent une sorte de police internationale de lutte contre l'hérésie. Les peines prévues vont alors de l'excommunication à la mort. Au XIIIème siècle, c'est contre les Albigeois - les cathares implantés dans la région d'Albi - que sont testés ces dispositions avec un acharnement dont on peine à prendre la mesure.
Ibidem n°6.

10
Quel scandale pour ce témoin de l'âge d'or du catholicisme d'après-guerre - ses grands écrivains, ses militants - que d'assister, impuissant, à la "marginalisation" politique et intellectuelle d'un christianisme bimillénaire ! Le dernier ouvrage de l'historien René Rémond (Le Christianisme en accusation, chez Desclée de Brouwer) est accablant : si l'histoire de France est familière des poussées d'anticléricalisme, celle qui marque la fin du siècle ne ressemblerait à aucune autre. Le christianisme - dans sa version catholique - serait la victime d'une "culture du mépris" analogue ("toutes proportions gardées") à celle que dénonçait un autre historien, Jules Isaac, pour les juifs. Victime d'un conformisme dans "le persiflage, le sarcasme, la dérision". Victimes d'"insultes" que personne ne tolérerait pour l'islam ou le judaïsme.
Un christianisme discrédité ?, Le Monde, 27 décembre 2000, p. 1 et 12.

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