Frédéric Teulon

Economiste. Auteur de nombreux manuels et essais, notamment de Le casse du siècle, Faut-il croire en la nouvelle économie ? , Denoël, Paris, 2000 ; Dictionnaire d'économie, de finance et d'histoire, PUF, Paris, 2004 ; Les FFD, La France aux mains des fils et filles de, Bourin, Paris, 2005.

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LA CRÉATION DE L'ENA, EN 1945, a permis de changer les règles d'accès à la haute Fonction publique. L'existence d'un concours d'entrée basé sur des épreuves écrites anonymes a créé un appel d'air, mais très rapidement l'école a été trustée par les enfants de cadres supérieurs et de professions libérales, «fils et filles de...» (FFD).

L'ENA a dû revoir sa nomenclature statistique pour rendre compte d'un phénomène qui dépasse tout ce que Pierre Bourdieu avait dénoncé. Ce ne sont plus seulement les enfants de la haute bourgeoisie qui tiennent les grands corps de l'État mais de véritables dynasties administratives: les familles Stirn, Postel-Vinay, Filippi, Boissieu, Lefevre d'Ormesson, Bas, Giscard d'Estaing, Denis, Buisson de Courson, Jacquin de Margerie, Bloch-Lainé, Debré, Rohan-Chabot, ]oxe, Andrieu, Chodron de Courcel, Schweitzer, Burin des Rosiers, Donnedieu de Vabres, Clermont-Tonnerre, Mentré...

En 2004, les nouveaux diplômés de l'ENA ont été rappelés à l'ordre par le ministre de la Fonction publique alors qu'ils s'apprêtaient à publier un rapport dénonçant la manière dont le directeur de l'école avait classé la promotion. Ils s'insurgeaient contre une évaluation des élèves fondée sur des critères arbitraires. Dans la «botte» - liste des quinze premiers de la promotion qui peuvent accéder aux grands corps (Inspection des finances, Conseil d'État et Cour des comptes) - on trouvait cinq fils d'énarques et un petit-fils de ministre.

Non seulement l'accès à l'école est fortement ségrégé, mais le classement final des élèves est «pipé». Le rapport rédigé par les élèves de cette avant-dernière promotion de l'ENA (et signé par toute la promo) souligne que les résultats aux examens et le rang de sortie résultent malheureusement de l'application de critères «généalogiques ». Selon ce rapport: «L'étude de la notation des élèves en stage de la promotion Léopold Sédar Senghor a permis de dégager certaines tendances, parmi lesquelles on trouve la valorisation de "talents généalogiques". En effet, les enfants d'énarques de la promotion se sont vu attribuer des notes de stage largement supérieures à la moyenne: l'intervalle des notes est compris entre 8,5 et 9,5 (contre un intervalle compris entre 5 et 10 pour l'ensemble de la promotion) et la moyenne de leurs notes s'élève à 9,3 contre une moyenne de 7,6 pour l'ensemble des élèves.
Il ne s'agit pas ici de nier les qualités et les compétences de personnes dont la valeur personnelle est évidente. Il convient de ne pas éluder le poids de l'habitus contre lequel il n'est pas nécessairement de la compétence de la direction des stages de lutter.
On peut en revanche s'interroger sur les techniques développées - ou non - par la direction des stages pour limiter la part de l'aléa qui s'attache nécessairement à une épreuve par essence non anonyme. Cette pratique est d'autant plus critiquable que le rapport de stage conditionne assez largement le classement final. »

Si les enfants d'énarques constituent à peu près 0,01 % d'une classe d'âge, ils représentaient 4,5 % du total des élèves de la promotion 2003/2004 et occupaient 28 % des postes offerts dans les grands corps. Au final, 83 % d'entre eux sont sortis dans la «botte», contre 10 % pour les autres. Il ressort de cette situation un fort sentiment d'injustice: l'entrée dans l'École et le classement de sortie relèvent plus de la position sociale des candidats que du mérite. Le match est truqué et l'arbitre n'est pas impartial.
Les FFD, Introduction, p. 13-15

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LE SHOW-BIZ
LE RECRUTEMENT DES ACTEURS, COMÉDIENS, animateurs ou réalisateurs est devenu caricatural. Le show-business et le monde des médias (cinéma et télévision) sont les secteurs qui illustrent le mieux la crise de la mobilité sociale et l'ampleur actuelle du népotisme.

Dans le cinéma, il y a beaucoup de postulants et très peu d'élus, être la «fille de» Daniel Auteuil ou avoir pour mère Romy Schneider ou Nathalie Baye facilite grandement les choses. Les népotes du show- biz ont pris l'habitude de mobiliser leurs réseaux pour placer leurs enfants dans le générique des films. La situation devient ubuesque lorsque les enfants sont officiellement et publiquement adoubés par leurs propres parents: Antoine de Caunes et Gérard Depardieu viennent sur la scène remettre un oscar à leurs filles Emma et Julie. Ce qui aurait pu être une scène burlesque d'un film avec Groucho Marx (La Soupe aux canards) n'est qu'une triste comédie humaine; les népotes du show-biz, à la fois juge et partie, intronisent leurs enfants en fanfare et sous les projecteurs.
Ibidem, show-biz, p. 25

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TÉLÉRÉALITÉ, LA MACHINE À RÊVE
DANS LA NUIT DU 28 AVRIL 2001, Loana et Jean-Edouard batifolent dans la piscine du Loft sous les yeux de téléspectateurs voyeuristes et/ou insomniaques. Ces ébats aquatiques plongent la France dans l'ère de la téléréalité. Loft Story, version française de Big Brother a gagné son pari. Loana, jeune femme un peu paumée, est tirée de l'anonymat par M6 et devient pendant quelques semaines une vedette.
L'émotionnel, le sensationnel et le divertissement sont les ressorts de la télévision commerciale et de la téléréalité. Parodie de mobilité sociale, la téléréalité correspond à une des transformations les plus insidieuses du petit écran.
La télévision vend du rêve, de la mobilité sociale basée sur un fantasme, en s'inspirant des jeux de hasard: tu mises, donc tu peux gagner. Les téléspectateurs s'identifient à de jeunes inconnus auxquels ils veulent donner une chance qu'ils n'ont pas eue, tout en se disant: «Ce pourrait être moi». En d'autres termes, ils délèguent le rêve qu'ils ne peuvent vivre. La téléréalité est devenue le nouveau miroir aux alouettes.
Ibidem, p. 45

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L'ILLUSION DE LA DÉMOCRATIE DIRECTE
Dans un monde où les puissants sont impliqués dans des scandales financiers qui restent impunis, où les politiciens affabulent, où l'on «vend» des guerres sous de faux prétextes, le public s'interroge sur ce qui est vrai. Dans les émissions de téléréalité, les situations sont artificielles, mais les comédiens ou chanteurs ne sont pas des professionnels de la communication. Ainsi, il est plus facile de déterminer ce qui est faux dans leur discours. Le consommateur d'images juge, vote et a l'impression de retrouver un peu de pouvoir. L'audience (les émissions qui ne marchent pas ne sont pas renouvelées) et le vote (les candidats qui déplaisent sont éliminés) font émerger l'illusion d'une démocratie directe télévisuelle.

La télévision populaire donne la parole aux petites gens, elle fait fuir les aristocrates de la pensée. Affalés sur le canapé de leur salon, les électeurs zapent et transforment leur télé en diaporama, ils votent, plébiscitent de nouveaux princes et coupent des têtes.

La déliquescence de la classe dirigeante, l'hypocrisie des népotes, le mensonge et autres magouilles des hommes politiques sont les meilleurs soutiens de la téléréalité, véritable défouloire d'une société en prise avec ses frustrations, sa passivité et son immobilisme. Les élites estiment que ces émissions populaires et vulgaires produisent toujours le pire et jamais le meilleur. Elles feignent de ne plus comprendre une télévision qu'elles qualifient de «poubelle », mais qu'elles ont elles-mêmes indirectement fabriquée!
Ibidem, p. 51

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LE PUBLIC EN «REDEMANDE»
LE NÉPOTISME DANS LE SHOW-BIZ, le culte des enfants de vedettes, l'influence exorbitante prise par la télévision et les succès de la téléréalité sont aussi le résultat d'une demande de la part du public.
On ne peut accuser uniquement les dirigeants de chaînes de télévision et les producteurs de cinéma d'être les responsables du culte des vedettes. Fascinés par la vie des people, les Français ont une télévision et des spectacles qui répondent à leurs attentes.
Ibidem, p. 53

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DUR DUR D'ÊTRE UN ENFANT DU SHOW-BIZ
FASCINÉE PAR LA JET SET et par les enfants des people, Madame Michu ne voit pas l'envers du décor: une fois le rideau tombé, de nombreux «fils et filles de...» se confient. Certains ne se sont jamais remis d'avoir été abandonnés par des parents absentéistes. D'autres se plaignent d'être écrasés par la personnalité paternelle ou maternelle (cas des parents castrateurs).
Le public applaudit le spectacle qui se déroule sur la scène, mais les FFD rament dans les coulisses.

Les difficultés relationnelles entre les parents et les enfants trouvent un écho particulier dans le show-biz, milieu médiatisé, fermé et surprotégé: une partie des FFD éprouve des difficultés à gérer les relations avec leurs parents célèbres. Résister à une figure parentale trop forte est un exercice difficile, peu nombreux sont ceux qui en sortent indemnes. Placés sous antidépresseurs, les FFD sont intarissables sur le thème du «Papa,(~an, mes névroses et moi. »
Ibidem, p. 61

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LA POLITIQUE
LE SYSTÈME POLITIQUE CONNAIT de graves dysfonctionnements qui empêchent le renouvellement des élus ou des responsables des partis.
Il est vrai que les politiques aiment s'entourer de personnes dont la loyauté ne fait pas le moindre doute. Une trahison peut briser une carrière et les «amis de trente ans» ne sont jamais totalement sûrs. L'embauche de parents ou de proches donne plus de garanties. Si la politique offre un terrain propice au népotisme, c'est aussi parce que les compétences requises sont difficiles à définir. Tout le monde peut espérer avoir le profil, même le copain du copain. Comme le disait Françoise Giroud: «Les femmes seront vraiment les égales des hommes lorsqu'on les nommera à des postes pour lesquels elles n'ont aucune compétence. »
Ibidem, p. 73

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LA CULTURE
SI LA POLITIQUE TEND A DEVENIR UNE AFFAIRE de famille du fait d'un dévoiement inacceptable de la démocratie, la littérature et l'écriture ont toujours été des activités traditionnellement dévolues aux enfants de milieux favorisés (et aux professeurs de lettres). La dérive actuelle est liée au fait que le nom de famille tend à devenir un argument décisif dans la décision de publication ou dans la manière dont la critique accueille un nouveau livre.

La reproduction sociale et le népotisme jouent à plein dans un secteur ou l'on pourrait, à juste titre, penser qu'il n'est pas possible de tricher (si un livre n'est pas bon tout le monde s'en aperçoit et seul l'auteur en est responsable).

Notons que tous les livres ne sont pas de la littérature au sens noble du terme, les essais, les manuels scolaires ou les livres pour enfants représentent des segments du marché de l'édition qui sont plus ouverts aux talents d'origines diverses.
Ibidem, p. 85

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LE BUSINESS
IL N'EST PAS POSSIBLE DE METTRE sur le même plan, le népotisme qui prévaut dans le show-biz, la politique et la culture avec celui qui touche le monde des affaires.
Les familles d'entrepreneurs sont la colonne vertébrale de l'économie et des bâtisseurs de richesse. La transmission du capital et des fonctions de direction est essentielle à la survie du tissu commercial et industriel. D'ici à dix ans, près de cinq cent mille entreprises vont changer de mains en France. Qui prendra le relais des dirigeants qui partiront à la retraite, 5i ce n'est la plupart du temps leurs enfants? La transmission du statut social a ici une très forte légitimité. Néanmoins, les abus deviennent de plus en plus criants. Comment justifier l'existence de dynasties à la tête de grandes firmes multinationales, alors même que la famille fondatrice ne possède plus qu'une partie infime du capital?
Ibidem, p. 93

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LES RAVAGES DE MAI 1968
LE REFUS DE LA SÉLECTION A (ÉCOLE, le pédagogisme, la remise en cause du contenu des cours et de l'autorité des maîtres sont des conséquences directes de la crise de mai 1968.
En détruisant l'école, en dénonçant les hiérarchies et en promouvant la logique du « tout marché », les soixante-huitards ont cassé le moteur de l'ascenseur social. Puis, ils se sont engouffrés dans le carriérisme en oubliant rapidement la classe ouvrière qu'ils avaient un moment portée aux nues. Leurs enfants leur ressemblent. À l'origine de la contre-culture des années 1960, les « baby boomers» ont perdu le goût de l'aventure. Désormais ce sont l'argent et les relations qui ont la parole.
Ibidem, p. 129

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L'IMMOBILITÉ SOCIALE
POUR ÉVITER LA SÉLECTION DES ÉLITES A L'ENVERS, la mobilité sociale est plus que jamais nécessaire. Dans les années 1950-1960, des flux importants de mobilité assuraient la circulation entre les différentes couches de la société, la régénération de la classe dirigeante et, in fine, la santé du corps social.
Aujourd'hui, aux niveaux les plus élevés de la hiérarchie sociale, l'immobilité est devenue la règle. Par nature, l'élite pratique l'entre-soi et elle est peu encline à s'ouvrir. Toute classe dirigeante risque de s'emmurer dans ses certitudes et de bloquer l'ascension légitime d'individus doués, mais mal "nés".
Lorsque les membres de la classe dirigeante n'ont plus conscience de leurs responsabilités, seules les révolutions, les guerres ou les crises politiques peuvent modifier profondément le recrutement des élites.
Ibidem, p. 159

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