Leo Strauss (1899-1973)

Philosophe judéo-allemand, ayant enseigné à Londres dans les années trente, puis, à partir de 1939, à la New School for Social Research de Chicago.
Critique de la modernité, Leo Strauss est partisan d'un renouveau de la philosophie politique classique, notamment celle d'Aristote.
Leo Strauss est notamment l'auteur de The City and Man, La Cité et l'Homme, Presses Pocket, Paris 1959 ; Liberalism Ancient and Modern, Le libéralisme antique et moderne, PUF, Paris 1968 ; What Is Political Philosophy, Qu'est-ce que la philosophie politique ? PUF, Paris 1992.

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Personne ne pouvait se satisfaire du monde de l'après-guerre (14-18, note dt).
La démocratie libérale allemande sous toutes ses formes semblait à beaucoup absolument incapable de faire face aux difficultés auxquelles l'Allemagne était confrontée.
Cela engendra un préjugé profond, ou confirma un préjugé profond déjà existant, contre la démocratie libérale en tant que telle.
Une alternative déterminée à la démocratie libérale était possible.
Le premier choix était une pure et simple réaction, telle que celle exprimée par le prince héritier Ruprecht de Bavière à peu près dans les termes suivants : "Certains disent que la roue de l'histoire ne peut tourner dans l'autre sens. C'est là une erreur."
L'autre choix était plus intéressant. Les plus anciens parmi nous se souviennent encore de l'époque où certains affirmaient que les conflits inhérents à la situation présente conduiraient nécessairement à une révolution, qui irait de pair avec une autre guerre mondiale ou qui la suivrait - à un soulèvement du prolétariat et des couches prolétarisées de la société sans classes, sur l'abolition de toute exploitation et de toute injustice, sur l'ère de la paix ultime.
Ce fut cette perspective au moins autant que le désespoir du présent qui conduisirent au nihilisme.
La perspective d'une planète pacifiée, sans gouvernants ni gouvernés, d'une société planétaire consacrée seulement à la production et à la consommation de marchandises spirituelles autant que de marchandises matérielles, fut positivement effrayante pour un bon nombre d'Allemands très intelligents et très honnêtes, mais il est vrai très jeunes. Ils ne se sont pas opposés à cette perspective par souci de leur propre position économique et sociale ; car assurément de ce point de vue ils n'avaient plus rien à perdre. Ils ne s'y sont pas non plus opposés pour des raisons religieuses ; car, comme l'a dit l'un de leur porte-parole (E. Jünger), ils savaient qu'ils étaient les fils, les petits-fils et les arrière-petits-fils d'hommes sans dieux.
Ce qu'ils haïssaient, c'était précisément la perspective d'un monde dans lequel chacun serait heureux et satisfait, dans lequel chacun aurait son petit plaisir diurne et son petit plaisir nocture, un monde dans lequel aucun grand coeur ne pourrait battre et aucune grande âme respirer, un monde sans sacrifice réel autre que métaphorique, c'est-à-dire un monde ne connaissant pas le sang, la sueur et les larmes.
Ce qui paraissait aux communistes la réalisation du rêve par excellence de l'humanité était pour ces jeunes Allemands le plus grand avilissement de l'humanité, la fin de l'humanité, l'apparition du "dernier homme".
Ils ne savaient pas réellement, et ainsi ils furent incapables d'exprimer dans un langage suffisamment clair ce qu'ils désiraient mettre à la place du monde présent et de son avenir ou de sa suite prétenduement nécessaire : la seule chose dont ils étaient absolument certains était qu'il fallait améantir le monde présent et toutes les potentialités du monde présent en tant que tel, afin de prévenir l'établissement de l'ordre communiste ultime, qui deviendrait inéluctable sans leur intervention : littéralement n'importe quoi, le néant, le chaos, la jungle, l'Ouest sauvage, l'état de nature hobbien, leur semblait infiniment supérieur au futur communiste-anarchiste-pacifiste.
Leo Strauss, On German Nihilism, Sur le nihilisme allemand, conférence prononcée en 1941, in Leo Strauss, Nihilisme et politique, Payot et Rivages, Paris 2001, p. 38-39-40.

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