Baruch Spinoza (1632-1677)

L'Esprit de Spinoza
Le Traité des trois imposteurs fut publié pour la première fois à Rotterdam en 1712 sous le titre de L'esprit de M. Benoît de Spinosa, précédé d'une biographie intitulée La vie de M. Benoît de Spinosa.
Il aurait été écrit plus de vingt-cinq ans auparavant, mais après 1678. Son auteur est inconnu, mais pour des raisons chronologiques l'ouvrage n'aurait pas pu avoir été écrit par Spinoza lui-même, décédé en 1677. Toutefois il ne fait pas de doute que l'auteur connaissait Spinoza et en particulier son Court Traité.
A moins que l'auteur (ou les auteurs), n'ai(en)t utilisé un manuscrit de Spinoza, réécrit par ses (leurs) soins ... (Introduction de Max Milo in L'esprit de Spinoza, Traité des trois imposteurs, Moïse, Jésus, Mahomet, Max Milo Editions, Paris 2001.

1
Les ambitieux, qui ont toujours été de grands maîtres en l'art de fourber, ont tous suivi la même route dans l'établissement de leurs lois. Pour obliger le peuple à s'y soumettre de lui-même, ils l'ont persuadé, à la faveur de l'ignorance qui lui est naturelle, qu'ils les avaient reçues ou d'un dieu ou d'une déesse.
C'est ainsi qu'en ont usé les législateurs. Ils ont tous fait descendre leurs lois de quelque divinité et ont tâché de faire croire, qu'ils étaient eux-mêmes plus qu'hommes. C'est de quoi l'on sera convaincu si l'on prend la peine de lire sans préjugés ce que nous allons dire des quatre plus célèbres d'entre eux, à savoir, Moïse, Numa Pompilius, Jésus-Christ et Mahomet.
Traité des trois imposteurs, Moïse, Jésus, Mahomet, p. 56

2
Le célèbre Moïse, petit fils d'un grand magicien, au rapport de Justin Martyr, s'étant rendu chef des Hébreux, que l'on chassa d'Egypte par édit, parce qu'ils infectaient tout le pays de rogne et de lèpre dont ils étaient gâtés, fut un de ceux qui usèrent avec le plus d'adresse de ce stratagème. Après six jours de marche dans une pénible retraite, il commanda à ces misérables bannis de consacrer le septième à Dieu, par un repos public, afin de leur faire croire, que ce Dieu le favorisait, qu'il approuvait sa domination, et que personne n'eût l'audace de la lui disputer. Il n'y eut jamais de gens plus ignorants que ceux-là ni par conséquent plus crédules. Dans une si belle occasion de faire valoir ses rares talents, il leur fit croire, que Dieu lui était apparu, que c'était par son ordre, qu'il prenait leur conduite, qu'il l'avait choisi pour les gouverner, qu'eux-mêmes seraient son peuple particulier, privilégié, à l'exclusion de toute autre nation, pourvu qu'ils crussent et qu'ils fissent ce qu'il leur dirait. Et pour achever de les convaincre de sa mission divine, il fit en leur présence quelques tours subtils, qu'ils prirent pour des miracles. Ainsi ces pauvres malheureux, éblouis de ses illusions et ravis de se voir adoptés par le maître des Dieux à la sortie d'une dure servitude, applaudirent Moïse, et jurèrent de lui obéir.
Ibidem, p. 57

3
Jésus-Christ, qui n'ignorait ni les maximes ni la science des Égyptiens, donna cours à cette opinion et la crut propre au dessein qu'il méditait. Considérant combien Moïse s'était rendu célèbre parce qu'il avait commandé un monde d'ignorants, il entreprit de bâtir sur ce fondement, et se fit suivre de quelques idiots, auxquels il persuada que le Saint-Esprit était son père et qu'une vierge était sa mère]. Ces bonnes gens, accoutumés à se payer de songes et de rêveries, don- nèrent dans cette fable et crurent tout ce qu'il voulut, d'autant plus facilement qu'une naissance au-dessus de l'ordre de la nature était inouïe. En effet, être né d'une vierge par l'opération du Saint-Esprit, était, à leur égard, quelque chose de plus, que ce que disent les Tartares de leur Gengis Khan et les Siamois de leur Sommona-Codom, qui eurent l'un et l'autre, aussi bien que Jésus-Christ des vierges pour mères, mais avec cette différence qu'elles conçurent par la vertu des rayons du soleil.
Ibidem, p. 63-64

4
A peine les disciples de Jésus-Christ avaient éteint la Loi mosaïque, pour introduire la chrétienne, que les hommes, suivant leur caprice ordinaire, se soumirent aux Lois d'un nouveau législateur qui s'éleva par les armes comme avait fait Moïse. Le titre spécieux de Prophète et d'Envoyé de Dieu ne lui échappa pas non plus. Aussi n'eut il pas moins d'adresse à faire des miracles et à donner par là dans la faiblesse du peuple, qui aime le merveilleux. D'abord, il se vit, comme eux, escorté d'une populace ignorante, à laquelle il débitait les nouveaux oracles qu'il recevait du ciel. Ces gens sensuels et grossiers, amorcés par des plaisirs de leur goût, que cet imposteur leur promettait dans un paradis, où le bonheur de ceux qui auraient observé sa Loi consisterait en partie dans ce qui flatte le plus les sens, répandirent sa renommée au long et au large, et l'exaltèrent telle- ment que celle de ses prédécesseurs diminua peu à peu.
Ibidem, p. 82-83

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