Bernard Simiot

Auteur de De quoi vivait Bonaparte, Deux-Rives, Paris, 1952 ; De Lattre, Flammarion, Paris, 1953 ; Ces messieurs de Saint-Malo, Albin Michel, Paris, 1983 ; Le temps des Carbec, Albin Michel, Paris, 1986.

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Le collège d'Autun n'était pas gratuit. Lorsque Charles Bonaparte, après trois mois et vingt jours, vint chercher son fils pour le conduire à Brienne, il dut acquitter une somme de 111 livres, 12 sols, 8 deniers.
C'était là un chiffre peu élevé si l'on songe que, pour ce prix, le futur empereur avait appris assez de français afin de pouvoir entrer dans une école militaire.
Quant au père, il avait sollicité et obtenu de Versailles, où il s'était rendu pour une session parlementaire, une indemnité de déplacement de 4 000 livres, plus une gratification de 2 000.
Désormais, il y avait une bouche de moins à nourrir dans la famille puisque le roi de France prenait à sa charge le soin d'élever le jeune Napoléon.
De quoi vivait Bonaparte, p. 21-22.

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Bonaparte et ses compagnons arrivent à Paris le 2 mai 1795 et s'installent dans un meublé, 1'hôtel de la Liberté, rue des Fossés-Montmartre, l'actuelle rue d'Aboukir.
Son premier soin est de se faire rembourser ses frais de route qui s'élèvent à 2 640 livres, somme qui s'ajoutera aux quelques assignats qu'il a économisés sur sa solde, et à laquelle doit également s'ajouter sa solde qui atteint alors 14 720 livres, plus six rations de vivres par jour.
Mais il lui faudrait rejoindre Rennes et se mettre à la disposition de son nouveau chef, le général Hoche, non plus comme général d'artillerie, mais pour commander une brigade d'infanterie! Ainsi en ont décidé les bureaux.
Cela, Bonaparte ne l'acceptera pas. Tuer des Bretons lui paraît déjà, pour le moins, imprudent pour sa carrière. Se mettre aux ordres de Hoche ne doit guère lui sourire, mais abandonner ses canons pour commander de la piétaille lui apparaît comme une brimade intolérable.
Il ne refuse pas de rejoindre son poste, mais sollicite et obtient un congé de maladie, puis de convalescence, grâce à la complicité d'un officier de santé nommé Marquis.
De quoi vivait Bonaparte, p. 84.

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Où Bonaparte aurait-il trouvé une meilleure maîtresse de maison que l'ex-vicomtesse de Beauharnais qui, parée des reflets de l'Ancien Régime, s'était rapidement assise sur les lisières du demi-monde?
Au printemps de l'année 1797, après la signature des préliminaires de Leoben, il s'était installé dans le magnifique château de Mombello et y menait une vie luxueuse.
On dépensait sans compter, Saliceti y trouvait son compte et assez de profit pour se taire. Bonaparte, devenu riche, vivait comme une sorte de satrape, et l'on comprend que certains feuilletonistes de l'opposition l'aient alors accusé, noir sur blanc, d'avoir volé la nation en gardant pour lui une partie des millions destinés au Trésor public.
De quoi vivait Bonaparte p. 124.

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En 1799, toute la famille Bonaparte menait grand train à Paris avec l'argent rapporté d'Italie par le frère prestigieux.
En l'espace de six ans les petits Corses que nous avons connus besogneux en 1793 étaient devenus de grands bourgeois : Pauline et son époux, le général Leclerc, avaient acheté un hôtel rue de la Victoire, en attendant de se rendre acquéreur du domaine de Villa - Reatino qui appartenait à la princesse Bernolda, le «Plessis Charmant», qu'ils devaient revendre à Lucien, et, enfin, le château de Mont-Gobert, près de Villers-Cotterêts ; Joseph était devenu le maître d'un magnifique hôtel construit par Gabriel, rue du Rocher, et d'un château à Mortefontaine où l'on menait un train de maison digne des fermiers généraux qui avaient précédé le nouveau propriétaire ; Lucien, de son côté, rachetait à son beau-frère Leclerc le «Plessis Charmant » et se préparait à y faire des dépenses considérables. Quant à Létizia, elle faisait des placements. Elle en fera toute sa vie.
De quoi vivait Bonaparte, p. 148-149.

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On sait qu'il faut se méfier de Bourrienne, mais on sait aussi que Bonaparte dut payer de fortes sommes, à peu près 2 millions, pour faire taire les créanciers de Joséphine à un moment où il n'était pas bon qu'on colportât à travers Paris que la femme de César avait gaspillé une fortune.
Il fallut d'abord régler à Lecoulteux les 225 000 francs de principal de la Malmaison puis 1 195 000 francs de biens nationaux, et 600 000 francs à divers fournisseurs : couturiers, modistes, lingères, bottiers, selliers.
Mais comme la politique d'assainissement financier était en bonne voie et que le pays ne devait pas ignorer la volonté d'économie du gouvernement, Le Moniteur du 30 décembre 1799 publiait cette note : « L'Ami des Lois dit que le Premier Consul Bonaparte vient de commander une fête qui coûtera 200 000 francs : cela est faux. Le Premier Consul Bonaparte sait que 200 000 francs sont le prêt d'une brigade pendant six mois. »

Cette propagande faisait merveille auprès de l'opinion. On n'ignorait pas que le Premier Consul travaillait nuit et jour et demandait à ses collaborateurs épuisés d'aller au-delà de leurs forces.
La confiance était revenue et avec elle, l'or et l'argent évanouis depuis de si longues années avaient fait leur réapparition, tandis que les proscrits et les émigrés d'hier se mettaient en route vers la patrie.
De quoi vivait Bonaparte, p. 162-163.

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Le 18 septembre 1802, Bonaparte s'installe à Saint-Cloud. La décoration est luxueuse, l'ameublement somptueux. L'étiquette très sévère est contrôlée par une maison civile, des chambellans, quatre préfets du palais, des dames d'honneur.
Une garde importante veille sur le château et présente les armes aux invités. Les valets portent une livrée verte à galons d'or, les remises sont pleines de voitures et de carrosses, les chenils abritent des molosses et des chiens de chasse, et deux cent quatre-vingts chevaux magnifiques ont pris place dans les écuries. Des uniformes chamarrés d'or et d'argent vont et viennent.
Les femmes ont reçu l'ordre d'être resplendissantes, les ministres sont invités à déjeuner deux fois par semaine, et il demeure entendu que les grands dîners mensuels de cent couverts auront toujours lieu aux Tuileries, dans la galerie de Diane - là même où Bonaparte a demandé qu'on plaçât le buste de Brutus, le tyrannicide.
Le maître de maison a pris 1'habitude de revêtir l'uniforme de colonel des chasseurs de sa garde, mais, les jours de grand gala, il passe un habit rouge brodé d'or sur lequel mousse un jabot de dentelle.
Cette année-là, Bonaparte dépensera seize millions et demi.
De quoi vivait Bonaparte, p. 174.

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La cour est déjà toute prête et les frères et sœurs attendent avec impatience leur titre d'altesse. Aucun d'eux n'a cependant chômé en cours de route.
Désigné dès les premiers jours pour régler les intérêts de la famille, Joseph a fait une immense fortune et sa propriété de Mortefontaine est devenue un magnifique domaine, tandis qu'il s'est rendu acquéreur d'un des plus grands hôtels de la rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Lucien, nommé ambassadeur à Madrid, a rapporté plusieurs millions d'Espagne et, au retour de sa mission, s'est installé princièrement dans l'hôtel du comte de Brienne où il a entassé des trésors parmi lesquels on cite des tableaux signés par Van Eyck, Dürer, Holbein, Rubens, Jordaens, Van Dyck, Rembrandt, Teniers, Ruysdael, Ribera, Vélasquez, Murillo, Le Titien, Véronèse, Canaletto, les Carrache, Vinci, Michel-Ange, Andrea del Sarto, Le Primatice, Raphaël. Il jette l'argent à pleines mains.
Louis, qui a épousé Hortense de Beauharnais, est comblé de cadeaux.
Les sœurs mènent également grand train, surtout Caroline dont le mari, Murat, nommé général en chef en Italie, dépense plus d'un million en trois mois de congé à Paris et repart vers son poste avec un traitement mensuel de 40 000 francs auquel s'ajoute une indemnité mensuelle de 30 000 francs.
Quant à Létizia, on ne la voit guère encore à Saint-Cloud ou aux Tuileries. Elle vit avec son demi-frère, Fesch, dans un magnifique immeuble que ce dernier a acheté rue du Mont-Blanc. Oisive, elle fait des placements d'argent avec la rente de 120 000 francs que son fils lui a allouée et elle entretient toute une correspondance d'affaires avec des notaires, des banquiers et des petits cousins demeurés dans l'île.
La prodigieuse ascension de son fils flatte sans doute son orgueil maternel, mais Napoléon demeure toujours son Nabulio, et elle n'oublie pas les années à peine disparues où elle s'était vue soudain seule avec ses huit enfants à élever. De toute cette étonnante famille, elle est la seule à ne pas être grisée, à garder son bon sens intact, à penser quelquefois à la Corse qu'elle regrette.
Son orgueil n'est point de la vanité, sa prudence n'est pas davantage de l'avarice. Elle demeurera toujours la mère prévoyante, solide, capable d'amasser sou par sou une fortune et de tout risquer pour assurer le bonheur d'un des siens, mais rien de l'éblouira.
Ibidem, p. 177-179.

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Le 18 mai 1804, Bonaparte devient Napoléon 1er, empereur des Français. Un sénatus-consulte fixe sa liste civile à 27 millions. Dans l'adversité comme dans la chance, il prend toujours soin d'étudier de près les questions d'argent. Cette habitude ne l'a pas quitté depuis Brienne, elle ne le quittera jamais. Parallèlement à Létizia, il thésaurise. Un jour, en 1810, au lendemain d'Iéna, tenté par un gros revenu de plus de 10 %, il ira jusqu'à vouloir placer personnellement des capitaux dans un emprunt prussien en s'entourant du plus profond mystère et en prenant l'intermédiaire de banquiers hollandais. Il s'agissait de 10 millions prélevés sur ses économies ... N'est-ce pas la meilleure réponse à la question posée par ce petit livre?
Ibidem, p. 179-180.

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