Pierre Servent

Colonel de réserve ayant enseigné une vingtaine d'années à l'Ecole de Guerre, ancien journaliste à La Croix et au Monde, ayant servi dans les Balkans, en Afghanistan et en Afrique, consultant défense, essayiste, auteur d'une dizaine d'ouvrages dont Le Complexe de l'autruche. Pour en finir avec les défaites françaises, 1870, 1914, 1940, Perrin, Paris 2011 et Extension du domaine de la guerre. Après les attentats comment affronter l'avenir, Robert Laffont, Paris 2016.

Extension
1.
Le message délivré par l'Etat islamique et ses affidés est martelé sans fin, et il finit par être persuasif. En substance, le voici : "Tu as le sentiment que ta vie est une vie ratée. Mais sache qu'il y a un complot mondial contre toi et contre tous les musulmans depuis la nuit des temps. C'est pour cela que tu as le sentiment d'une vie sans consistance alors que tu es destiné à participer à la plus belle des aventures sous le regard d'Allah, le Très-Haut. Tu y parviendrais sans difficulté si ce complot des grands et des petits Satan ne cherchait à t'en empêcher". A ce stade du propos, les exemples donnés collent à l'actualité du pays où se trouve la proie. "Si tu veux changer d'état, retrouver ta vraie nature d'élu confisquée par les mécréants, les juifs et les croisés, si tu veux passer du dominé au dominant, défendre la seule et vraie foi en Allah rejoins-nous ! Nous t'offrons la métamorphose absolue dont tu rêve secrétement depuis toujours : celle du combattant purifié par le feu de Dieu. Tout ce qui a souhaité, seul et tremblant devant ton écran d'ordinateur, t'est désormais offert pour la plus grande joie d'Allah et de la communauté des croyants."
Extension, le monde d'aujour'hui, p. 158

2.
Pour l'Etat islamique, "l'heure" est donc venue. L'exégèse de ces textes sacrés est simple à ses yeux : l'élévation des constructions est celle du pullullement des gratte-ciel dans le monde occidental et dans les pétromonarchies (y compris à La Mecque), les deux religions qui se livrent bataille sont le christianisme des croisés (aidés des apostats chiites) et le sunnisme intégral ; tsunamis et tremblements de terre se multiplient : Internet accélère le flux du temps. Quant à l'« affliction et aux meurtres >>, Daech s'emploie à donner corps à cette ultime condition pour qu'un chaos divin vienne séparer le Bien du Mal. La Création du « califat » serait donc le prélude divin à l'apocalypse punitive qui séparera le bon grain de l'ivraie.
Mais avant ce1a, selon une prophétie de Mahomet, le "camp des saints musulmans" aura la joie de voir celui des croisés écrasé dans la ville de Dabiq ( « L'étincelle a été allumé en lrak et est devenue un feu qui brûlera, par la volonté d'Allah, jusqu'à ce qu'il ait consumé les armées de la Croix à Dabiq », scandait le djihadiste jordanien al-Zarkaoui à l'époque de la guerre contre les Américains en lrak. Voir Au cæur de l'armée de la terreur, Michel Weiss et Hassan, Hassan. Hugo et Cie, 2015.) qui se situe dans la région d'Alep. C'est notamment pour cette raison que la capitale de l'Etat islamique a été installée à quelques encablures de cette ville syrienne, et non à Mossoul - une ville plus importante -, en lrak. Quant à l'esclavage sexuel, il est justifié dans la littérature djihadiste par un hadith du Prophète qui explique que l'apocalypse surviendra le jour où "une esclave donnera naissance à son maître".

Pour Malise Ruthven, spécialiste anglo-irlandaise de l'islam, il faut absolument intégrer cette dimension apocalyptique dans notre compréhension de son impact sur une jeunesse mondialisée en quête de repères et d'idéal absolutisé : " Tant que nous n'aurons pas correctement reconnu cette tradition et la façon dont elle a été reconfigurée sur Internet pour que des milliers de jeunes du monde entier s'y reconnaissent, nous aurons beaucoup de mal à réaliser l'objectif du président Obama : la destruction de Daesh et l'éradication de ce qu'il appelle un cancer." C'est posé le problème au bon endroit, car l'extension du domaine de la guerre touche le mental et la psychologie de milliers de jeunes en perdition.
Ibidem, pp. 161-163

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