Léon Schirmann

Historien de contestation, résistant de la Deuxième guerre mondiale. Auteur d'ouvrages engagés, notamment L'affaire du dimanche sanglant d'Altona, autopsie d'un crime judicaire organisé par des magistrats, L'Harmattan, Paris, 1997 ; Mata-Hari, autopsie d'une machination, Italiques, Paris, 2001 ; Eté 1914, Mensonges et désinformation, comment on "vend" une guerre, Italiques, Paris, 2003.

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La question de la responsabilité de la Grande Guerre va jouer en France un rôle particulièrement important, car elle sert de base à la doctrine fondamentale de la politique française, celle du jusqu'au-boutisme: le militarisme allemand (soutenu par l'Autriche) étant désigné comme le seul et unique responsable de la guerre, l'obtention d'une paix stable exige sa destruction complète, et exclut donc toute paix de compromis: la guerre doit être poursuivie jusqu'à la victoire militaire totale, laquelle permettra de dicter les conditions d'une paix prétendument durable.
Conséquence pratique: ceux qui souhaitent une paix de compromis sont des défaitistes (l'absence de victoire constituant une défaite) et des traîtres, qu'il convient de pourchasser. Autre conséquence: pour bien persuader la population de la responsabilité unique de l'Allemagne, il faut en accumuler les preuves. Aux preuves par omission de la vérité, on ajoutera les preuves par fabrication de contre-vérités. il se développera toute une industrie de la falsification, à des fins de propagande, mais également de poursuites judiciaires contre des mal pensants: on fabriquera des faux patriotiques, parfois à la connaissance de hautes autorités de l'État, voire avec leur participation. L'intérêt de cet ouvrage est de démonter des cas concrets de falsifications, venant s'ajouter à la désinformation.
Durant les quatre années de guerre, les mensonges auront été si souvent répétés qu'ils finiront par convaincre leurs propres auteurs, et ils se transformeront en vérités historiques, parfois difficiles à déloger.
La politique française après la victoire de 1918 en sera profondément imprégnée, et le comportement de certains dirigeants français alimentera chez les vaincus l'idée de la revanche, contribuant ainsi à l'arrivée au pouvoir d'Hitler, donc au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, encore plus sanglante que la première: la paix obtenue par le jusqu'au-boutisme aura été éphémère.
Mensonges et désinformation, p. 20-21

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Durant la guerre, les autorités françaises ont abondamment désinformé la population et truqué les documents diplo- matiques. L'action de la censure, le conformisme de la presse, laquelle reprend spontanément à son compte la présentation officielle des faits, et la répression policière et judiciaire permettent de manipuler aisément la vérité historique. La tromperie a déjà fonctionné dans les derniers jours de juillet 1914, avant même que la guerre n'ait éclaté (cf. en particulier supra la désinformation de la délégation parlementaire socialiste par les représentants du gouvernement). Cette désinformation est indispensable pour rallier massivement le peuple français à l'Union sacrée autour du jusqu'au-boutisme.

L'idée maîtresse se résume dans les phrases suivantes:
- Discours de Louis Malvy, ministre de l'Intérieur, devant le conseil général du Lot en 1916: « Nous avons été brutalement assaillis par un ennemi dont la préméditation éclate aujourd'hui à tous les yeux. »
- Discours d'Aristide Briand, président du conseil, à la Chambre en 1916: «Tout à coup [...] on saute à la gorge de la France. »
On oublie ainsi que de son côté l'état-major français avait ses plans pour sauter à la gorge de l'Allemagne, mais que les plans français ont lamentablement échoué.
Ibidem, p. 165-166

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Étant donné les pertes cruelles subies pendant la guerre, les conditions imposées par un vainqueur, quel qu'il soit, ne peuvent qu'être dures - et il est même probable, à en juger par le« super-diktat» de Brest-Litovsk imposé à la Russie, que si l'Allemagne avait été le vainqueur, elle aurait imposé un« super-Versailles» à la France, l'incitant ainsi à préparer une revanche: un traité de victoire après quatre années de massacres a toutes les chances de conduire à une nouvelle guerre.
Effectivement, le traité de Versailles et les traités connexes n'ont été que des Diktats, imposés par la force aux vaincus. Et ainsi ceux qui discouraient sur le « droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » n'ont pas hésité à soumettre plus de trois millions d'Allemands des Sudètes à la domination étrangère tchèque (soit environ le double du nombre d'Alsaciens- Lorrains - 1 million et demi - que le traité de Francfort de 1871 avait soumis à la domination allemande).
Ces « traités » offraient peu de perspectives d'une paix stable: déjà le 12 décembre 1922, le gouvernement français mettra à jour, pour une nouvelle guerre, une instruction secrète du 1er novembre 1912 sur la tenue du« carnet B », liste de pacifistes à arrêter le jour de la future mobilisation (liste qui n'avait d'ailleurs pas été utilisée en 1914). Les Cahiers des Droits de l'Homme du 5 août 1920, près de deux ans après la victoire, signaleront que [malgré la victoire] il est impossible de réduire à moins de deux ans la durée du service militaire, en raison des expéditions en Syrie et en Cilicie, pays que la victoire a placés sous mandat de la France [et où est mise en pratique, de même qu'au Maroc, une conception particulière du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes NdA].
Ibidem, p. 185-186

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En janvier 1923, pour cause de paiement insuffisant des réparations allemandes, Poincaré, alors président du Conseil, fait occuper par l'armée française la province industrielle allemande de la Ruhr, contre l'avis de la Grande-Bretagne. Le gouvernement de Berlin oppose une résistance passive, qui mène l'Allemagne à l'hyperinflation et à la ruine totale d'une partie importante de sa population, d'où une rancune générale chez les Allemands, allant des communistes aux nazis.
Déjà en janvier 1929, l'Allemagne comptera 3 millions de chômeurs, chiffre très élevé pour l'époque: à tort ou à raison, l'opinion publique allemande attribuera ce fait aux réparations. En 1929, le "plan Young" stipulera que l'Allemagne aura encore à payer au titre des réparations une somme annuelle de l'ordre de deux milliards de marks-or, et ceci durant soixante ans jusqu'à l'année 1988: ainsi soixante-dix ans après la défaite de 1918, les petits-enfants et arrière petits-enfants des vaincus continueraient à être mis à contribution. Il faut une bonne dose de cécité politique pour croire à la durabilité d'un tel plan.
Signalons qu'en 1919, Poincaré estimait qu'une annuité allemande pendant 35 ans était insuffisante. Dans ses Mémoires, à la date du 27 mars 1919, on trouve la phrase suivante: Poincaré: «Mais, dis-je, Loucheur me paraît, avec une annuité de 35 ans, rester fort en deçà de nos droits. » (Loucheur: homme politique français qui s'est, entre autres, occupé des réparations.)
Conséquence du plan Young: un an plus tard, en septembre 1930, pour les élections au Reichstag, Goebbels assignera à la propagande nazie un thème unique: «Pour ou contre [le plan] Young, thème auquel il faudra toujours ramener la discussion » dans les réunions. Et les nazis passeront de 12 députés (aux élections précédentes en 1928) à 107 députés (aux élections de septembre 1930).
Or, dès fin juin 1931, le « moratoire Hoover » mettra fin au paiement des réparations, c'est-à-dire à l'existence du plan Young de 1929 qui prétendait durer soixante ans. Mais ce moratoire ne mettra pas fin à la montée du nazisme.
Triste bilan !
Ibidem, p. 193-195

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