Hazel Rowley

Auteure, notamment, de Christina Stead: A Biography, 1994 ; Richard Wright: The Life and Times, 2001 ; Tête-à-tête : The Tumultuous Lives and Loves of Simone de Beauvoir and Jean-Paul Sartre, HarperCollins, Usa, 2005, Chatto and Windus, London, 2006, Tête-à-tête, Beauvoir et Sartre, Un pacte d'amour, Grasset, Paris, 2006.

Tête-à-tête est un ouvrage tout à fait révélateur, sur les moeurs particulières d'un "couple" d'intellectuels "parisiens", un couple encore admiré de nos jours par les gogos.
Sartre, alcoolique et drogué, entretient un harem de jeunes femmes entretenues, fragiles et cyniquement abusées. Grand défenseur du communisme, il joue les "idiots utiles", puis se transmute en révolutionnaire gauchiste maoïste en 1968 - et après -, avec de jeunes bourgeois boutonneux, héritiers de la classe au pouvoir, et pressés de "prendre place", ce qu'ils feront sans complexe, au détriment des "idiots utiles" qu'ils entraînent, qui les suivent, et qui les servent.
Beauvoir, sa complice, joue les entremetteuses, et s'affirme "libérée", parce qu'elle n'est pas mariée, n'a pas d'enfant, dit qu'elle a avortée, ne sait pas faire la cuisine, habite pendant longtemps à l'hotel, travaille "comme un homme", couche tout azimuth, entretient des gigolos, et abuse, comme Sartre, ses victimes et les gogos admiratifs ....
Remarquable exemple occidental.

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(Des exemples pour les jeunes bourgeois occidentaux)
Dès l'époque où ils commencèrent à enseigner, dans les années 1930, Sartre et Beauvoir eurent fortement conscience d'être des modèles pour les jeunes gens. Ils aimaient enseigner et étaient ravis de pouvoir influencer la jeunesse. Ce fut toujours avec des gens bien plus jeunes qu'ils nouèrent leurs amitiés les plus durables. Ils devenaient souvent des mentors pour leurs « acolytes », comme les appelait Sartre.
Ce phénomène prit une ampleur considérable lorsque Beauvoir commença à publier ses mémoires, à partir de 1958. Au cours des années soixante et soixante-dix, marquées par une frénésie d'expérimentation dans le champ social, d'innombrables jeunes gens prirent exemple sur le couple libre que formaient Sartre et Beauvoir.

Ce fut mon cas.
En découvrant les mémoires de Beauvoir, vers la fin des années soixante, j'étais enivrée - euphorique, même. Avec elle, plus rien ne semblait impossible. Ne rêvionsnous pas tous d'un partenaire intellectuel avec qui partager notre travail, nos idées et nos pensées les plus intimes? Qui n'aurait aimé écrire dans les cafés de Paris, bercé par le cliquetis des tasses et le brouhaha des conversations, passer l'été à Rome dans des histoires compliquées et pourtant (semblait-il) harmonieuses?
Qui aurait voulu rester monogame quand on pouvait avoir la liberté et la stabilité, des aventures et l'engagement en amour?
Beauvoir et Sartre, Préface, p. 13

2
Les fantasmes de héros solitaire de Sartre n'étaient pas tout à fait du goût de Beauvoir. Elle aurait de loin préféré embarquer avec lui pour de palpitantes aventures. Elle rêvait, elle, du « Grand Amour », et redoutait l'idée de longues périodes de séparation. Mais deux ans, c'était encore bien loin, et elle fit de son mieux pour étouffer ses craintes - que Sartre, elle le savait, aurait interprétées comme un signe de faiblesse.

Dès le début, Sartre avait été très clair: la monogamie ne l'intéressait pas. Il aimait les femmes (bien plus que les hommes, avait-il l'habitude de dire) et ne comptait sûrement pas, à vingt-trois ans, renoncer aux aventures. Et Beauvoir ne devrait pas s'en priver non plus, disait-il. L'amour qu'ils se portaient était « nécessaire », essentiel. Ils étaient « d'une même espèce », des « âmes sœurs », et ils resteraient sans nul doute ensemble pour la vie. Mais ils ne devaient pas s'empêcher de vivre chacun ce qu'il appelait des amours « contingentes », c'est-à-dire secondaires et au gré du hasard.

Sartre en était persuadé: l'amour n'avait rien à voir avec la possession. A ses yeux, la vraie générosité en amour, c'était aimer la liberté de l'autre. Quand Beauvoir souleva l'épineuse question de la jalousie, Sartre déclara qu'à condition de tout se dire, jamais ils ne se sentiraient exclus de leurs vies respectives. Ils ne devaient avoir aucun secret l'un pour l'autre. Liaisons, doutes, sentiments d'insécurité, obsessions - ils devaient absolument ne rien se cacher et viser à ce qu'il appelait la « transparence ».

Beauvoir trouvait cette idée aussi terrifiante qu'excitante. La vérité, la sincérité comptaient beaucoup pour elle, mais elle tenait au moins autant à sa vie intime. Durant son adolescence, elle avait appris à garder ses pensées pour elle-même. Elle avait depuis bien longtemps décidé de ne plus raconter ses péchés à son confesseur et voici maintenant que Sartre voulait qu'elle partage ses pensées - toutes ses pensées - avec lui.
Idem, Le pacte, pp. 49-50

3
Beauvoir n'avait semble-t-il aucun mal à accepter l'idée qu'ils n'auraient pas d'enfants. Leur relation était fondée sur tout autre chose. Ils étaient écrivains. Ils avaient besoin de leur liberté, et il fallait qu'ils aient beaucoup de temps pour eux, sans rien pour les distraire de leur travail. En outre, elle s'était rendu compte que Sartre éprouvait du dégoût à la vue d'une femme enceinte, comme au contact des bébés, qui, disait-il, sentaient la pisse.
Qu'elle subît ou non son influence à cet égard, le fait est que, au fil des années, plusieurs de leurs amis reprochèrent à Sartre et Beauvoir de trouver manifestement repoussantes les femmes enceintes - sentiment dont ils ne font pas mystère dans leurs écrits.

Beauvoir eut le cœur brisé, au début du mois de novembre, en voyant Sartre grimper dans son train pour Saint-Cyr. Les deux premières semaines, les conscrits n'avaient droit à aucune visite. Quand Beauvoir fut autorisée à venir le voir, Sartre s'était déjà transformé en soldat - uniforme bleu foncé, bandes molletières et béret.
Ils furent obligés de se retrouver dans une pièce remplie d'autres soldats et de leurs familles. Sartre enrageait, furieux d'avoir perdu sa liberté et de gâcher dix-huit mois de sa vie. Beauvoir eut l'impression de rendre visite à un bagnard.
Ibidem, p. 52

4
Beauvoir se souvient de la vive querelle qui opposa un jour Sartre et son ami le philosophe Georges Politzer, au café Balzar.
Juif hongrois arrivé en France à dix-huit ans, Politzer avait une conscience politique bien plus prononcée que Sartre. Il fit remarquer à ce dernier qu'il était un pur produit de la bourgeoisie française. Absurde, rétorqua Sartre. Il méprisait la bourgeoisie. Un intellectuel avait les moyens de transcender l'idéologie de classe, et c'est bien ce qu'il avait fait.

Ses sympathies allaient à la classe ouvrière. C'était parmi les gens du peuple qu'il se sentait le plus à l'aise. Politzer n'était pas d'accord. «La belle chevelure rousse de Politzer flambait, il parlait avec abondance, écrit Beauvoir; mais il ne parvint pas à convaincre Sartre.! » Pendant les dix années suivantes, Sartre et Beauvoir continuèrent à croire envers et contre tout au caractère quasi absolu de la liberté individuelle.

Il fallut le cataclysme de la Seconde Guerre mondiale (au cours de laquelle Politzer, héros de la Résistance, fut torturé et assassiné par la Gestapo) pour leur faire prendre conscience du poids de l'Histoire. Ils finirent par comprendre que c'était justement parce qu'ils appartenaient à la bourgeoisie privilégiée qu'ils avaient pu se bercer de ces grandes illusions pendant si longtemps.
Ibidem, p. 65

5
Qui était donc cette jeune femme, Olga Kosakiewicz, qui exerça une telle fascination d'abord sur Beauvoir puis sur Sartre? Sa mère, française, était partie à Kiev en qualité de gouvernante dans une famille de l'aristocratie et avait fini par épouser l'un des fils. Son père était un aristocrate russe, officier dans l'armée du tsar. Olga était née à Kiev le 6 novembre 1915.

Sa sœur, Wanda, était née en 1917, l'année de la Révolution.

Peu après, les Kosakiewicz rejoignirent les rangs des nobles et dissidents russes sur les routes de l'exode, en partance pour la France. Victor Kosakiewicz acheta une petite scierie à Laigle, en Normandie. Les affaires ne marchaient pas. Les deux fillettes grandirent bercées par les histoires romantiques qu'on leur racontait sur le pays de cocagne où elles auraient pu vivre et dont les avaient privées ces monstres de communistes. Elles se sentaient exotiques en France, et supérieures aux autres.

.... Ainsi commença le « trio ». Soudain, leurs rapports prenaient une tout autre tournure. Beauvoir avait d'abord été le professeur d'Olga, puis elles étaient devenues amies, et vers cette époque elles avaient commencé à coucher ensemble de temps en temps. Sartre faisait lui aussi la cour à Olga, et à présent, il était devenu lui aussi son professeur. Olga dépendait d'eux financièrement. Ils lui inspiraient des sentiments de gratitude et de révérence mêlés de méfiance et de ressentiment.
Les figures d'autorité avaient toujours éveillé son côté rebelle.
Idem, Olga Kosakiewicz, pp. 85-86, 88

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Les élèves du lycée Molière étaient éblouis par Simone de Beauvoir. Elle arrivait en classe vêtue d'élégants tailleurs stricts, et il émanait d'elle une « intelligence brillante, perçante, audacieuse ». Elle ne consultait jamais ses notes, et parlait si vite que ses élèves devaient parfois la supplier de ralentir.
Bianca Bienenfeld, la meilleure élève de la classe de terminale de Beauvoir en 1938, voyait en elle « la proue d'un navire avançant rapidement sur les flots » .

Au printemps, Bienenfeld écrivit à Beauvoir. Ses cours lui inspiraient un formidable enthousiasme, lui dit-elle, et elle aurait aimé poursuivre son étude de la philosophie à l'université. Pouvaient-elles se voir après les cours? La réponse ne se fit pas attendre. Beauvoir lui proposa de la retrouver dans une brasserie de Montparnasse.

Bienenfeld avait seize ans. Elle était petite, jolie; de grands cheveux châtains et bouclés. Elle était encore bébé lorsque ses parents, fuyant l'antisémitisme, avaient quitté la Pologne pour la France, et son père, ancien médecin, avait connu une certaine réussite dans le commerce des perles. C'était une famille éduquée, cultivée. Bienenfeld était par ailleurs une pianiste douée. Beauvoir fut séduite par la passion et l'intelligence de Bianca. « Elle est estimable comme tout, dit-elle à Bost, et il y a des tas de moments où je n'ai pas l'impression de parler avec une petite fille. »

Les deux femmes passaient bientôt tous leurs dimanches ensemble. «Le réveil du dimanche matin était pour moi une joie, Bienenfeld écrit-elle dans ses mémoires. Vite je prenais le métro à la station Passy, proche du domicile familial. (...) Mon impatience d'être au bout du voyage était si grande, si violente que je ne crois pas en avoir éprouvé d'autre d'une même intensité de toute mon existence.3» Elle descendait à EdgarQuinet et courait jusqu'à cet « hôtel assez minable », le Mistral.

Beauvoir lui parla de Sartre, lui expliqua qu'ils s'aimaient mais ne voulaient pas vivre ensemble, qu'ils ne croyaient pas au mariage, ne voulaient pas d'enfants, avaient des aventures et n'étaient jamais jaloux. Bienenfeld était fascinée par les histoires que lui racontait Beauvoir sur l'ancien trio avec Olga, et elle fut surprise d'apprendre que Sartre courtisait à présent la jeune sœur de cette dernière.
Idem, L'ombre de la guerre, pp. 104-105

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Sartre était obnubilé par la comédie de la séduction, et il en était conscient. Pour lui, c'était un « travail littéraire », qui, tout comme l'écriture, exigeait précision lexicale, silences de bon aloi et maîtrise du point de vue. La différence, confie-t-il dans son journal, c'est que séduire les femmes ne lui inspirait aucun sentiment de noblesse. «Je revenais des rendez-vous la bouche sèche, les muscles du visage fatigués d'avoir trop souri, la voix encore empoissée de miel, et tout imprégné d'un écœurement.! » Ecrire, en revanche, lui conférait une sorte de dignité.

Quand il apprit que La Nausée allait être publié, il dit à Beauvoir: «Je me sens plus sympathique dans cette sorte de bonheur que dans ceux qui me viennent des bontés d'une bonne dame. Je (...) pense à moi avec agrément. » Son désir de séduire s'expliquait en partie par la conscience qu'il avait de sa laideur.
Enfant, il avait appris à réjouir les adultes de son entourage avec ses pitreries. Il écrit dans Les Mots que, très tôt, il était devenu « un polichinelle, un pasquin~ un grimacier ». Même avant que sa taie à l'œil ne se remarque, il se mettait déjà en quatre pour ravir le cœur des petites filles en déployant ses talents d'acteur et de conteur.

Quand il était adolescent, son beau-père avait un jour eu cette remarque anodine: « Il est comme moi, avait-il dit en désignant Sartre, il ne saura jamais parler aux femmes. »
Il y a toujours dans la vie d'un enfant de ces mots lancés distraitement qui sont comme l'allumette du fumeur distrait dans une forêt de l'Estérel et qui l'embrasent tout entier. Je ne suis pas sûr que ce mot ne soit pas une des grandes causes de toutes ces conversations que j'ai sottement perdues à débiter des mignardises, plus tard, pour me prouver, en somme, que je savais parler aux femmes (Sartre, Carnets de la drôle de guerre, p.509).

Le rêve de Sartre était de devenir un « Don Juan lettré, tombant les femmes par le pouvoir de sa bouche d'or». Lui-même se trouvant hideusement laid, il était primordial que les femmes en question soient belles. (" Un homme laid et une femme laide, le résultat est vraiment (...) un peu trop remarqué. ») Le seul problème, admettait-il, était qu'il ne savait que faire d'une femme une fois qu'il l'avait conquise.

"A vrai dire, longtemps - peut-être aujourd'hui encore - je ne vois rien de plus émouvant que le moment où l'aveu d'amour est enfin arraché" (Sartre, carnets de la drôle de guerre, p. 507).
Ibidem, pp. 108-110.

8
Le week-end suivant, Beauvoir et Sartre, en route pour Tanger, se tenaient à la proue du bateau, sous un ciel constellé d'étoiles filantes, regardant la lune s'enfoncer dans la mer.

Sartre ne montra aucun signe de jalousie, mais dit à Beauvoir, d'un ton qui n'était pas vraiment de reproche, qu'en couchant avec Bost elle se comportait de façon « ignoble» envers Olga.
Beauvoir avait-elle songé combien sa vie allait être compliquée dans les mois à venir?

Sartre n'avait pas tort. Beauvoir et Olga étaient restées proches, malgré les hauts et les bas qu'avait connus leur amitié au fil des années. (A l'époque elles ne couchaient déjà plus ensemble depuis longtemps.) Et il importait beaucoup à Olga que Bost lui soit fidèle. Mais Beauvoir ne pouvait s'empêcher de penser à l'été précédent, quand Bost était allé avec eux en Grèce.
Ils avaient fait la traversée de Marseille au Pirée à bord d'un vieux bateau vermoulu, le Cairo City, et elle avait regardé Bost dormir, tout enamourée. Durant les trois semaines qu'elle avait passées à ses côtés, la cruelle vérité s'était imposée à elle: c'était un jeune homme exquis de vingt et un ans - et elle, qui allait bientôt en avoir trente, était déjà une femme mûre.

Elle eut, de fait, trente ans cet été-là, et jamais elle n'oublierait la façon dont Bost lui avait murmuré «Je vous aime» à la gare de Chambéry. Elle avait eu l'impression de retrouver sa jeunesse; il était hors de question qu'elle laisse des états d'âme lui gâter son plaisir.
Ibidem, pp. 112-113.

9
Bost venait à Paris presque tous les dimanches. Certains week-ends, c'est Beauvoir qui allait lui rendre visite à Amiens.
Olga mettait chaque centime de côté pour aller elle aussi voir Bost, et c'est souvent Sartre ou Beauvoir qui lui payaient le billet. Désormais, Bost devait distribuer son temps libre entre Olga, Beauvoir et ses parents. (" Le pasteur» et «la pastoresse », comme il les appelait, vivaient à Taverny, à vingt kilomètres au nord-ouest de Paris.) Arrangements qui l'obligeaient, la plupart du temps, à mentir à Olga.

Sartre et Beauvoir discutaient fréquemment de la situation d'Olga. Qu'est-ce que le bonheur quand il est factice, comme l'était celui d'Olga? Quelle marge de liberté lui restait-il?
Beauvoir devait-elle se sentir coupable de sa liaison avec Bost?
Sartre trouvait presque toujours des arguments rationnels qui apaisaient la conscience de Beauvoir. Olga avait été furieuse quand Sartre s'était mis à courtiser Wanda, et elle lui en voulait encore.

Sartre en conclut qu'avec certaines personnes, on n'avait tout simplement pas d'autre choix que de mentir.
Ibidem, p. 116

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Alors qu'elle était toujours éprise de Bost, Beauvoir entretenait également une liaison passionnée avec Bianca Bienenfeld. (Bost était au courant - Bienenfeld, elle en revanche, ignorait l'existence de Bost.) Bianca avait maintenant dix-huit ans, et elle était étudiante en philosophie à la Sorbonne. Elle voyait Beauvoir trois fois par semaine, et leurs étreintes étaient des plus ardentes.

.... De retour à Paris, en janvier 1939, Sartre se mit sérieusement à courtiser Bienenfeld. Elle était flattée. Jean-Paul Sartre l'idole de Simone de Beauvoir! A la Sorbonne, ses trois meilleurs amis étaient d'anciens élèves de Sartre, qui l'adulaient. En janvier parut le recueil de nouvelles de Sartre, Le Mur (dédié à Olga Kosakiewicz). Son nom était dans tous les journaux. Les critiques ne tarissaient pas d'éloges envers son style brillant et novateur.

... Sartre ne parvint pas à ses fins ce jour-là. Il lui expliqua doctement la différence entre le vagin et le clitoris. Bienenfeld se serait crue en face d'un professeur, ou d'un médecin - « on aurait dit la préparation d'un acte chirurgical ». Quelques jours plus tard, il atteignit son but. Bianca Lamblin, de son propre aveu, ne connut jamais le plaisir avec Sartre. Se remémorant cette période de sa vie, et ayant connu entre-temps des expériences sexuelles bien plus satisfaisantes avec son mari, il lui semblait que la pratique du coït interrompu, dont Sartre était un adepte, signalait son incapacité à se laisser aller et dénotait même, selon elle, une pointe de sadisme de sa part. Il aurait pu tout simplement mettre un préservatif, fait-elle remarquer.

A l'insu de Wanda, Sartre créa un nouveau trio. «Mon amour, écrivit-il à Bienenfeld, (...) notre avenir c'est ton avenir.» Ils reprirent leurs vieilles habitudes. Sartre frappait à la porte de Beauvoir à neuf heures du matin et lui racontait sa soirée avec Bienenfeld. La jeune fille confessa à Beauvoir qu'elle était amoureuse de Sartre mais qu'elle ne ressentait aucune passion pour lui; elle avait peur que Sartre ne l'accepte pas, peur de le perdre - Beauvoir voulait-elle bien expliquer la situation à Sartre pour qu'il comprenne?
Ibidem, pp. 119-121

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«Ce matin, pour la première fois, j'ai couché avec elle », annonça Sartre. On était à la fin du mois de juillet 1939, et il était avec Wanda dans le Midi. «Le résultat est que je l'ai laissée sur son lit, toute pure et tragique, se déclarant fatiguée et m'ayant haï trois bons quarts d'heure. » Il était parti à la dérobée pour aller écrire à Beauvoir dans un café.

Marseille était pleine de réminiscences du Castor, lui dit-il, et l'émotion le submergeait quand il retrouvait les lieux où ils avaient dîné ensemble. Quant à Wanda, il filait avec elle «le parfait amour, yeux dans les yeux et serrement de mains ».
Ibidem, p. 125

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Beauvoir aimait faire l'amour avec de jeunes femmes - aucun doute là-dessus - mais elle s'était toujours dit qu'elles n'étaient qu'un pâle succédané en la matière. Quand elle racontait dans ses lettres à Sartre les liaisons qu'elle entretenait avec des femmes, elle employait exactement le même ton (ambigu et condescendant) que lui-même. Elle en tirait d'ailleurs une bonne part de son plaisir - elle avait l'impression, justement, de se comporter tout comme lui. Peu avant Noël, en cette année 1939, elle lui livra le récit circonstancié d'une nuit qu'elle venait de passer avec Bienenfeld :

"On a été dîner au « Knam », on a causé et j'ai fait des frais, et puis j'étais de bonne humeur en même temps que fatiguée si bien que j'étais tout à fait moi-même, sans adaptation, et elle me trouve toujours drôle dans ces cas-là et s'en enchante - on est revenues chez elle, on s'est mises au lit et on a un peu causé puis on a passé aux étreintes: ça me faisait assez charmant de dormir comme ça dans sa chambre quoique j'aie assez mal dormi, car elle bouge et ronfle. (...) On s'est réveillées vers 8 h 1/2, et comme un homme repu j'ai discrètement éludé les caresses; je voulais prendre mon petit déjeuner et travailler (il me semble entrer dans votre peau dans ces moments-là)."

Ces derniers temps, Beauvoir avait reporté son enthousiasme sur une certaine Nathalie Sorokine, l'une de ces nombreuses jeunes élèves de sa classe de terminale qui s'étaient éprises d'elle. Sorokine était russe par ses parents et d'une beauté toute slave. Grande, blonde, le corps ferme, musclé, elle avait des gestes brusques et une tendance à se bagarrer comme un vrai garçon manqué. Sa mèche blonde dissimulait une cicatrice. A côté d'un tel tempérament, Olga serait passée pour une midinette.

Sorokine avait eu de brillants résultats au bac et était très désireuse de poursuivre ses études. Sa mère, divorcée, avait du mal à gagner sa vie et voulait que sa fille travaille. Beauvoir déclara qu'elle paierait les frais de scolarité de la jeune femme. Juste après le début de la guerre, Sorokine s'inscrivit à la Sorbonne.

Bientôt, Beauvoir rapportait que Sorokine n'entendait pas se contenter de lui prendre la main ou de l'embrasser sur les lèvres. « Il n'y a rien à faire, dit-elle à Sartre, elle veut coucher avec moi. »
Idem, La guerre, pp. 142-143

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Durant ces premiers jours, très difficiles, Beauvoir s'installait à la terrasse du Dôme, regardait le Balzac de Rodin, de l'autre côté de la rue, et se laissait aller à rêver que Sartre allait soudain apparaître derrière la statue, vêtu de son uniforme bleu, béret sur la tête, sac à dos jeté sur l'épaule, et venir jusqu'à elle tout sourire.

Elle trouva un nouveau poste dans l'enseignement, et ses matinées au lycée Duruy la soulagèrent. Elle appela à la résidence des Bost, à Taverny. L'une des sœurs de Bost l'informa que ce dernier avait été transféré dans un hôpital militaire de Carpentras, près d'Avignon. Beauvoir appela Olga à Laigle. La ville avait été bombardée, les fenêtres de leur maison avaient été soufflées, mais la famille Kosakiewicz était saine et sauve.

Nathalie Sorokine revint à Paris; jamais Beauvoir n'avait été si heureuse de la voir. Sorokine était une kleptomane invétérée; elle vola deux bicyclettes et en offrit une à Beauvoir. Beauvoir apprit à en faire, et bientôt les deux femmes dévalaient les rues désertes de Paris sur leurs petites reines.

Le 11 juillet, Beauvoir reçut un mot de Sartre, écrit au crayon. L'enveloppe avait été ouverte, et elle ne reconnut pas tout de suite son écriture. Il avait été fait prisonnier le 21 juin, le jour de ses trente-cinq ans, la veille de l'armistice. Il semblait avoir bon moral. « Si j'écris au crayon, ce n'est pas qu'une balle ait brisé mon stylo, c'est que je l'ai brisé hier. (.u) J'ai le grand espoir de vous revoir bientôt et tout va bien pour moi. (u.) Je vous aime de toutes mes forces.! » Ce n'est que plus tard qu'il lui raconta que les prisonniers dormaient à même le sol et qu'il leur arrivait de délirer, tant la faim les rendait fous.

Les gens commençaient à revenir à Paris. Le 18 juillet, Olga arriva de Laigle. Elle n'avait pu trouver qu'une place debout dans le train. Beauvoir écrivit dans son journal:
Je vais au lycée à bicyclette et en reviens de même sous une grosse pluie. A l'hôtel, un mot de Kas. qui m'annonce qu'elle est là. Elle descend vite de sa chambre, nous allons au « Dôme » ; elle a un bel imperméable neuf, un fichu rouge sur les cheveux, elle est toute plaisante à voir et je suis heureuse de la voir.

Elles passèrent le reste de la journée dans des cafés, discutant de leurs inquiétudes. Le soir, elles regagnèrent la chambre d'hotel de Beauvoir. Olga fit du thé. Elles partagèrent le lit de Beauvoir, et dormirent mal.
Le journal de guerre de Beauvoir s'arrête à cet instant.

Les semaines suivantes, Beauvoir et Olga connurent une péripétie qui, dans la France de Vichy, passait pour un crime de la plus haute gravité. Olga était enceinte, de Nico Papatakis. Ils n'étaient plus ensemble. Même si le père avait été Bost, Olga ne voulait pas d'enfant. Elle allait subir un avortement clandestin, opération illégale, dangereuse et que toute femme en France redoutait.
Sous Vichy, il était encore plus difficile qu'en temps normal de trouver quelqu'un qui acceptât de pratiquer un avortement.

Beauvoir se procura une adresse; une vieille femme squelettique, dont Beauvoir et Olga se demandèrent, terrifiées, si elle ferait bien attention aux conditions d'hygiène. Elles s'installèrent temporairement dans l'appartement de la grand-mère de Beauvoir à Denfert-Rochereau, qui était disponible, et passèrent là « quinze jours sinistres ». Dans son roman suivant, Le Sang des autres, Beauvoir décrirait une scène d'avortement, et Sartre ferait figurer une vieille faiseuse d'anges toute noueuse dans celui qu'il était en train d'écrire, L'Age de raison.
Ibidem, pp. 157-159

14
La plainte déposée par Mme Sorokine constituait un long rapport détaillé.
Le ministère de l'Education la prit au sérieux et alerta la police, qui interrogea tous les membres de la «famille» - Beauvoir, Sartre, Sorokine, Bost, Olga et Wanda - ainsi que les parents Kosakiewicz et les censeurs des lycées où avait exercé Beauvoir.
Ils allèrent jusqu'à inspecter les divers hôtels où Beauvoir avait habité au fil des années et à interroger certains des résidents.

Sartre et Beauvoir se concertèrent pour décider de la meilleure stratégie à adopter. Les membres du clan furent soigneusement préparés; chacun leur tour, ils nièrent tout en bloc et répondirent aux questions de la police par des mensonges bien rodés.

Beauvoir déclara que Sorokine était une excellente élève et qu'elles étaient devenues amies. Comme d'autres jeunes filles dont elle avait été le professeur, Nathalie avait développé une «admiration vraiment exaltée» pour elle, mais Beauvoir n'avait jamais répondu à ses avances. Bien au contraire, elle l'avait remise sur la voie de « relations sexuelles normales ».

Oui, Beauvoir connaissait Sartre et Bost. Elle avait couché avec Sartre pendant six ans, et aujourd'hui ils étaient bons amis. Elle n'avait jamais couché avec Bost. Oui, Nathalie connaissait également ces hommes, mais n'entretenait avec eux que des liens d'amitié.
Nathalie Sorokine confirma cette histoire.
Idem, Paris sous l'Occupation, pp. 175-176

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Début mars (1945), tandis que les autres journalistes rentraient en France, Sartre retourna à New York voir Vanetti. Il était amoureux - et, guidé par la jeune femme, il ne tarda pas à succomber également aux charmes de la ville. Vanetti lui servait d'interprète, l'aidait à lire les journaux et l'emmenait dans ses lieux de prédilection: vodka à la Russian T ea Room, jazz au Jimmy Ryan's et au Nick's Bar autour d'un scotch, Times Square et ses danseurs de jitterbug, visite de Harlem. Sartre dirait plus tard: «Dolorès, elle m'a (...) donné l'Amérique. »

La guerre faisait toujours rage, et le courrier, qui traversait l'Atlantique par bateau, arrivait avec une extrême lenteur.
Beauvoir n'eut pratiquement aucune nouvelle de Sartre pendant son séjour. Pour savoir ce qu'il faisait, elle lisait les rapports qu'il transmettait par câble à Combat et au Figaro. Elle eut aussi quelques nouvelles par Camus, avec qui Sartre avait de brèves conversations au téléphone quand il envoyait ses articles.

Fin février, Beauvoir partit cinq semaines au Portugal. Sa sœur, Poupette, avait épousé son petit ami Lionel de Roulet. Il travaillait à l'Institut français de Lisbonne et avait invité Beauvoir à venir y donner une série de conférences. Elle écrivit plusieurs articles sur l'Espagne et le Portugal, qui parurent dans Combat.

........ Sartre écrivit pour prévenir qu'il restait en Amérique deux mois de plus, jusqu'à fin mai. Bost était allé couvrir la guerre pour Combat et bravait le froid glacial sur le front avec les soldats américains.
Beauvoir se consola dans les bras de Michel Vitold, un acteur d'origine russe, du même âge que Bost, qui jouait Garcin dans Huis clos. Vitold, lui aussi, avait des problèmes de cœur. Ils harnachèrent leurs bicyclettes sur le train et partirent faire le tour de l'Auvergne. Ils parlèrent, entre autres choses, de la pièce que Beauvoir avait écrite, Les Bouches inutiles - que Vitold monterait plus tard cette même année.

Au printemps, René Maheu rentra à Paris. Il avait passé la majeure partie de la guerre au Maroc comme professeur de philosophie dans un lycée de Fez. Il était tombé amoureux de l'une de ses élèves et, quoiqu'il n'eût aucune intention de divorcer de sa femme, la jeune fille en question était sur le point de le rejoindre à Paris.
Maheu et Beauvoir étaient fous de joie de se revoir. Ils se promenèrent dans les bois en lisière de Paris et, pour la première fois, couchèrent ensemble. Quelques mois plus tard, à la parution de son roman Le Sang des autres, Beauvoir dédicacerait ainsi l'exemplaire de Maheu: «A mon très cher Lama, en souvenir du printemps 1945, très confidentiellement, Simone de Beauvoir. »
Idem, La gloire, pp. 199-201.

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Sous ce ton enjoué et bravache, les lettres de Beauvoir étaient empreintes de solitude. Il faisait très froid dans sa chambre à la Louisiane; l'hôtel n'était pas chauffé. Elle s'était sentie très mal à l'aise après une soirée en compagnie de Bianca Bienenfeld, de retour à Paris avec son mari avec qui elle s'était réfugiée pendant la guerre. Bienenfeld n'était plus la même, Beauvoir rapporta-t-elle à Sartre. Peu après la fin du trio, Bienenfeld avait fait une dépression nerveuse. Cinq ans plus tard, son état ne s'était pas amélioré:
"Elle m'a remuée et pétrie de remords parce qu'elle est dans une terrible et profonde crise de neurasthénie - et que c'est notre faute, je crois, c'est le contrecoup très détourné mais profond de notre histoire avec elle. Elle est la seule personne à qui nous ayons vraiment fait du mal, mais nous lui en avons fait. (...) Elle pleure sans cesse, elle a pleuré trois fois pendant le dîner, elle pleure chez elle quand elle doit lire un livre ou aller à la cuisine pour manger. (...) Elle avait de vrais airs de folle - les réticences, l'inquiétude, et des moments de tendresse contenue et d'appels discrets qui m'ont ravagé le cœur. Il faudrait la voir beaucoup, je vais essayer car je me sens pleine de remords. Je vous décris ça très mal, mais je sais que vous auriez été très secoué, et plein de sympathie pour elle."

A la fin des années 1940, Jacques Lacan, le psychanalyste de Bienenfeld, parviendrait aux mêmes conclusions. D'après lui, Sartre et Beauvoir avaient entretenu une relation quasi parentale avec Bienenfeld, et le traumatisme de cette dernière était dû en partie à ce qu'ils avaient brisé le tabou de l'inceste en couchant avec elle.

Nathalie Sorokine, qui logeait également à la Louisiane, était enceinte et sur le point de partir en Californie rejoindre son petit ami, un beau GI américain qui ambitionnait de devenir scénariste. Toute l'année, Sorokine s'était adonnée comme à un sport à la séduction des GI. Elle n'avait qu'une hâte: aller à la découverte de ce pays de cocagne.
Ibidem, pp. 207-208

17
Elle dit à Sartre qu'elle se rendait à Chicago pour quelques jours. « Le type que j'aimais bien là-bas me supplie depuis deux mois de revenir.» Ce qu'elle ne dit pas à Sartre, c'est que lorsqu'elle reçut son télégramme, elle était en proie à un désir impérieux de se laisser aller dans des bras aimants. Bernard Wolfe fut le nom qui lui vint en premier à l'esprit. Elle prit son courage à deux mains et l'appela, lui laissant entendre qu'ils pourraient peut-être faire un petit voyage ensemble quelque part. Il bredouilla des excuses, manifestement nerveux à l'idée que sa femme ait vent de ce projet. Elle raccrocha, le front et les mains humides de transpiration.

Angoissée, elle avait fait les cent pas dans sa chambre, puis décroché à nouveau le combiné. ~~ Je peux venir passer trois ou quatre jours à Chicago cette semaine, dit-elle à Nelson Algren.

Qu'en pensez-vous? » Il avait l'air ravi, et lui dit qu'il viendrait la chercher à l'aéroport.
Idem, Wabansia Avenue, p. 237

18
En septembre 1947, Beauvoir repartit à Chicago pour deux semaines. Algren s'improvisa guide et lui fit faire le tour complet de la ville - jusqu'à la prison de campagne, la chaise électrique, le passage en revue de suspects dans un poste de police, un hôpital psychiatrique - et elle prit des notes en vue de son livre sur son séjour en Amérique.
Elle appelait l'humble demeure d'Algren «le nid de Wabansia ». Il n'y avait pas de salle de bain; ils faisaient leur toilette dans l'évier de la cuisine.

Algren prenait une douche deux fois par semaine dans les vestiaires pour hommes d'une salle de boxe de quartier et faisait en sorte que Beauvoir puisse prendre un bain de temps à autre chez un ami.

Il voulait qu'elle reste à Chicago et l'épouse.
Elle essaya de lui expliquer que sa vie était à Paris, qu'à Chicago elle se sentirait perdue, déracinée, qu'elle n'arriverait jamais à supporter « la dure solitude américaine ». Algren eut du mal à l'accepter. Beauvoir se disait, inquiète, que si elle ne pouvait lui confier sa vie, peut-être ne méritait-elle pas son amour.

Beauvoir rentra à Paris fin septembre; entre-temps, une nouvelle femme était apparue dans la vie de Sartre.
Ibidem, p. 243

19
Sartre, tout en rédigeant le troisième volume de sa trilogie romanesque et en prenant des notes pour de futurs livres, s'était lancé en politique. Il était devenu l'un des chefs de file d'un nouveau mouvement, le Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR), dont l'idée fondatrice était que les Européens ne devaient pas se laisser attribuer le rôle de simples pions dans la guerre froide que se livraient les deux grandes puissances ennemies, les Etats-Unis et l'Union soviétique.
Les Européens voulaient la paix - et devaient faire entendre leur VOIX.

Cet été-là, lorsque le blocus de Berlin par les Soviétiques fit planer sur le monde entier la menace d'une nouvelle guerre, le RDR connut son heure de gloire dans l'opinion publique.
«Nous croyons que c'est l'homme qui fait l'histoire, dit Sartre, et que cette guerre-ci, absurde et injustifiable, doit être évitée. »
Ibidem, p. 245

20
Sartre écrivait fréquemment à Michelle (Vian, épouse de Boris Vian). Il ne cessait de repenser à l'après-midi qu'ils avaient passé ensemble. Il voulait la rendre heureuse et qu'elle sache qu'elle ne serait jamais seule. Jamais il n'avait éprouvé le besoin de dire cela à quiconque.

En février, Michelle s'aperçut qu'elle était tombée enceinte de Sartre - presque aussitôt après leur première nuit ensemble, comme avec Boris.
Sartre refusa d'y croire, au début. Il avait fait appel à sa méthode de contraception habituelle, le coït interrompu, qu'il pensait infaillible. «Bien entendu, ce n'était pas du tout sûr, dit Michelle Vian. Sartre se retirait, et dix minutes plus tard, il refaisait l'amour. On ne le savait pas à l'époque, mais il suffit d'une goutte de sperme. (...) Vous voyez ce que l'acte sexuel représentait pour moi. Un danger.! »

Sartre lui demanda si elle voulait garder le bébé. Michelle savait qu'il n'aimait pas beaucoup les enfants. Elle avait bien vu combien ses grossesses avaient détruit son mariage. Et elle avait déjà deux enfants. C'était suffisant, dit-elle à Sartre. L'avortement, donc.
Sartre dit qu'il demanderait à Beauvoir de leur trouver des adresses. Michelle fut choquée. "N'en parlez pas au Castor, dit-elle. Pas encore." Elle dit qu'elle demanderait de l'aide à son frère, étudiant en médecine.
Ibidem, pp. 259-260

21
Oui, Sartre avait changé. Il ne s'était jamais ménagé à la tâche, mais à présent, avec l'aide de la corydrane, il s'était transformé en un véritable bourreau de travail. Terminé, les agréables soirées d'autrefois, les sorties au cinéma avec Beauvoir; terminé, les flâneries ensemble dans les rues de Paris. Il n'avait plus le temps.

L'usage de la corydrane, un stimulant ou excitant, était très répandu dans les années 1950. Mais si les journalistes par exemple en prenaient un cachet ou un demi-cachet pour se donner un coup de fouet, Sartre, lui, en avalait quatre.
En général on les faisait passer avec un verre d'eau; Sartre les croquait. Ils avaient un goût atroce, très amer - était-ce du masochisme? en tout cas Sartre aimait se mettre à rude épreuve.

En plus de la corydrane, il fumait deux paquets de Boyard par jour et ingurgitait des litres de café et de thé.
Le soir, il buvait la moitié d'une bouteille de whisky, puis il prenait quatre ou cinq somnifères pour s'assommer.
Idem, Des yeux bleu cristal, p. 265

21
Boris Vian racontait dans tout Paris que Sartre lui avait volé sa femme. Et il voulait maintenant divorcer. Michelle était terrifiée. Elle ne voulait pas se retrouver mêlée à un scandale. Et si elle était reconnue coupable d'adultère, Boris avait des chances d'obtenir la garde de leurs enfants.

Quand elle sortait avec Sartre, Michelle se déguisait - chapeau et lunettes noires. Quand ils voyageaient, ils étaient obligés de prendre des chambres séparées. «C'était comme dans un roman policier, se souvient Michelle Vian. Une sale histoire, sordide.! »
A Capri, elle fut prise de panique lorsqu'un photographe de presse surgit devant eux et les mitrailla.
A Rome, un détective privé les aborda: « Nous cherchons Monsieur Sartre, accompagné de Madame Vian.» Sartre dut lui graisser la patte pour se débarrasser de lui.

Sartre dit à Michelle de ne pas s'en faire; il la protégerait, elle et les enfants. «Cela fait sensuel de vous donner de l'argent », lui dit-il.
Il engagea un as du barreau pour la défendre. Ils continuèrent à jouer au chat et à la souris jusqu'en septembre 1952, date à laquelle le divorce fut prononcé - aux dépens de Boris.
Ibidem, p. 268

22
La guerre froide s'était intensifiée. Les Américains bombardaient la Corée du Nord et poussaient le gouvernement français à poursuivre la guerre en Indochine.
Sartre était convaincu que les Américains étaient les principaux agresseurs tandis que les Soviétiques désiraient sincèrement la paix.
En outre, il était parvenu à la conclusion que le Parti communiste était le seul en France à se préoccuper vraiment du sort des travailleurs.

Alors qu'il se trouvait à Rome, en mai 1952, il apprit qu'une manifestation communiste avait fait l'objet d'une répression brutale de la part du gouvernement français et que le dirigeant communiste Jacques Duclos avait été arrêté sous des chefs d'inculpation fallacieux. Sartre était hors de lui. C'est de cet épisode qu'il daterait sa «conversion» au communisme. «Quand je revins à Paris, précipitamment, il fallait que j'écrive ou que j'étouffe », dit-il plus tard.

Beauvoir n'avait jamais vu Sartre se mettre à sa table de travail animé d'un tel sentiment d'urgence. « En deux semaines, il a passé cinq nuits blanches, et il ne dort que quatre ou cinq heures les autres nuits », écrivit-elle à Poupette. Au moment même où la plupart des intellectuels occidentaux prenaient leurs distances avec le stalinisme, Sartre écrivait Les Communistes et la paix, une apologie vibrante du Parti communiste.

Durant les quatre années suivantes, il devint un "compagnon de route" - sympathisant du Parti sans pour autant prendre sa carte. Selon lui, les travailleurs devaient rejoindre les rangs du Parti pour défendre leurs intérêts, mais les intellectuels, eux, devaient conserver leur indépendance.
Ibidem, pp. 271-272

23
Quand (Claude) Lanzmann rentra à Paris, deux semaines après elle, écrit Beauvoir, leurs « corps se retrouvèrent dans la joie ». Les voyages de Lanzmann l'avaient laissé sur la paille, et Beauvoir lui proposa bientôt de s'installer chez elle. Ils vécurent ensemble les sept années qui suivirent.

Au début, toute à l'excitation d'avoir ce «nouveau garçon» sous son toit, Beauvoir perdit quelque peu de sa légendaire concentration. Elle passa le premier mois dans un «tourbillon», confia-t-elle à Algren. Le matin, ils travaillaient côte à côte, rue de la Bûcherie; l'après-midi, Beauvoir allait travailler chez Sartre. Lanzmann, lui, mit plus d'un mois à trouver ses marques. « Pendant longtemps j'ai fait semblant de travailler », dit-il.

Il était fasciné par Israël; Beauvoir et Sartre l'encouragèrent à écrire un livre qui serait un mélange de reportage et de mémoires intimes. Comment avait-il vécu son enfance de petit garçon juif dans un pays occupé par les nazis? Qu'avait-il éprouvé, qu'avait-il observé lors de son voyage en Israël, ce pays à peine éclos et luttant pour s'imposer? Lanzmann trouvait ce projet très excitant.
Ibidem, pp. 276-277

24
Lanzmann se définissait lui-même et d'abord et avant tout comme juif. Rien n'était plus important à ses yeux. Il était fier d'être juif et scandalisé par l'antisémitisme dont son peuple était victime depuis des siècles. «J'ai tout le temps envie de tuer », dit-il à Beauvoir. Il faisait parfois des cauchemars et s'éveillait en sursaut, hurlant: «Vous êtes tous des kapos!» Malgré les encouragements de Beauvoir, Lanzmann dut finalement abandonner son projet de livre.
Ibidem, p. 278

25
Claude Lanzmann et ses amis passaient leur temps à élaborer toutes sortes de stratagèmes pour se faire de l'argent. Dans ses mémoires, Beauvoir raconte, non sans amusement, qu'à vingt ans, Claude Lanzmann, alors en dernière année à Louis-leGrand, «loua une soutane et quêta dans les maisons de riches (S. de B., FdC, p. 305).Rezvani relate la fois où Claude se rendit en train à Deauville et se posta à l'entrée du casino, comptant user de ses charmes auprès des joueurs éméchés pour les délester de quelques billets; il disait en plaisantant qu'il allait épouser " une "rombière" fortunée" (Serge Rezvani, Le Testament amoureux, pp. 254-255). Jacques Lanzmann le reconnaissait lui-même: avec son frère et sa sœur, ils volaient Monny de Boully, qui leur témoignait pourtant déjà une grande générosite. Claude, se souvenait Jacques, écrivit un jour à Cocteau, lui affirmant qu'il était atteint d'une maladie pulmonaire et lui réclamant de l'argent pour le traitement. Cocteau, en retour, lui recommanda un médecin et offrit de payer les frais.L'histoire resta sans suite.
Ibidem, pp. 281-282

26
Après dîner, ils se retrouvaient tous les trois à l'Aïoli pour prendre un verre autour du feu de bois. Peu avant minuit, Sartre s'éclipsait pour téléphoner à Michelle et à Wanda. Tous les jours, où qu'il soit, et même s'il tombait de fatigue, Sartre appelait ses femmes aux alentours de minuit. Lanzmann entendait parfois des bribes de conversation. «C'était à peu près le même discours pour chacune, se souvient-il. "Mon petit chéri", disait-il. Simplement l'intonation était un tout petit peu différente pour chacune. »

Les femmes étaient jalouses, dit Lanzmann, et Sartre les tenait dans une ignorance complète l'une de l'autre. « Si on ment, il faut bien mentir; et pour bien mentir, il faut des complices. (...) Simone de Beauvoir était complice. Et il m'est arrivé à moi d'être complice.! »
Ibidem, p. 285

27
Dans ses mémoires, Le Testament amoureux, Serge Rezvani affirme que Claude Lanzmann jouait le rôle d'« entremetteur » pour sa sœur. Jacques Lanzmann avait pu le confirmer: « Oui, Claude servait régulièrement de "Madame" pour Evelyne.(Entretien avec l'auteur, 22 avril 2004)» Plusieurs personnes, notamment Bianca Bienenfeld et Nelson Algren, ont déclaré la même chose à propos de Beauvoir autrement dit, qu'elle arrangeait des rencontres entre Sartre et ses jeunes amies, en sachant parfaitement ce qui se passerait.
Ibidem, p. 288

28
Sartre était animé d'une telle rage politique qu'il semblait au bord de la démence. Quand il travaillait, il était dans un état proche du désespoir, gonflé à bloc par les quantités énormes de corydrane qu'il absorbait; il prenait à peine le soin de relire ce qu'il avait écrit et ne se donnait jamais le temps de faire des coupes ou de peaufiner ses textes. A la fin de la journée, il était si fébrile qu'il s'emmêlait dans ce qu'il disait, et lorsqu'il buvait, l'alcool lui montait droit à la tête. Les soirs où ils étaient ensemble chez Beauvoir, celle-ci essayait, en vain, de l'en empêcher:
Idem, Exilés en France, p. 316

29
Sartre ne voyait plus Michelle Vian et passait désormais plus de temps avec Arlette Elkaïm. A présent, il lui accordait deux soirées par semaine. Et les trois semaines de vacances par an que Michelle passait avec Sartre revinrent à Elkaïm.

En septembre 1959, quelques jours après la première des Séquestrés d'Altona, Sartre et Elkaïm partirent en Irlande; ils furent accueillis par le réalisateur américain John Huston dans sa grande propriété près de Galway. Huston voulait discuter du scénario sur Freud que Sartre écrivait pour lui en collaboration avec Bost. Elkaïm, qui parlait un peu anglais, servait d'interprète.

Huston raconta plus tard:

Sartre était petit, trapu et aussi laid qu'un humain peut l'être. Un visage à la fois raviné et bouffi, les dents jaunes et, de surcroît, un regard bigleux. (...) Impossible d'avoir avec lui une conversation. Impossible de l'interrompre. Sans reprendre souffle, il me noyait sous un torrent de paroles.

Ibidem, p. 323

30
Beauvoir et Sartre étaient revenus enthousiastes de Cuba.
Ils étaient là-bas pour ce que Sartre appelait « la lune de miel de la Révolution ». Il y avait un air de fête, les gens dansaient dans les rues, et les deux écrivains avaient été célébrés partout où ils allaient. Ils passèrent même trois jours à faire le tour de l'île avec Fidel Castro. On vit Sartre et Beauvoir sur des photos de presse du monde entier aux côtés du jeune et beau Castro, qui les dépassait tous deux d'une bonne tête; sur une autre photo, ils fendaient les eaux sur un bateau à moteur, Castro debout à la barre; sur une autre encore, ils étaient assis et discutaient avec les révolutionnaires Castro et Che Guevara, lourdes bottes aux pieds, les trois hommes fumant d'épais cigares cubains.

De retour à Paris, Sartre écrivit une série d'articles sur Cuba ("Ouragan sur le sucre"); Beauvoir, pendant ce temps, se consacrait à Algren. Ils ne s'étaient pas vus depuis huit ans - et ils étaient nerveux au début. Ils ne tardèrent pas à se détendre.

Algren portait toujours le même vieux pantalon de velours côtelé et sa veste élimée. « Nous ne fûmes pas surpris de nous retrouver d'emblée, par-delà les années de séparation et les étés troubles de 50 et de 51, aussi proches qu'aux plus beaux jours de 49 », écrit Beauvoir.
Ibidem, p. 327

31
En décembre 1962, Sartre et Beauvoir allèrent passer Noël à Moscou avec Zonina. Comme la liaison de Sartre était officiellement secrète, c'est grâce à la présence de Beauvoir pendant ce voyage qu'il put passer quelques moments seul avec Lena. Au cours des quatre années suivantes, Sartre se rendrait neuf fois en URSS, Beauvoir officiant chaque fois en qualité de chaperon.
Idem, Nuits blanches, vodka et larmes, p. 347

32
Zonina vint à Paris en décembre 1964. Sartre était inquiet: son appartement était spartiate; s'y sentirait-elle à l'aise? Il avait prévu qu'elle dorme sur son étroit sofa, et lui dans un lit pliant à côté d'elle. Beauvoir insista pour leur prêter son appartement rue Schoelcher. Elle s'installa chez Sartre.

Sartre avait cru que Zonina serait impressionnée par sa décision de refuser le prix Nobel. Elle ne l'était pas. Elle regrettait qu'il n'arrête pas de se montrer accommodant envers les stalinistes, lui dit-elle!. Au cours des dernières semaines, Khrouchtchev avait été démis du pouvoir, et les libertés en URSS allaient être de plus en plus restreintes. C'était une époque sombre pour le peuple russe.

Les intellectuels soviétiques auraient ardemment voulu que Sartre profite de l'occasion qui lui était offerte de prendre la parole plutôt que de faire le jeu des communistes. Et pourquoi diable Sartre avait-il déclaré que Cholokhov méritait ce prix plus que Pasternak? Ne se rendait-il donc pas compte que Cholokhov n'était qu'un laquais dévoué aux stalinistes? En Russie, Sartre était la risée de tous les amis dissidents de Zonina.
Ibidem, p. 357

33
Le 18 mars 1965, Arlette Elkaïm, à vingt-huit ans, devint légalement la fille de Sartre.
Beauvoir et Sylvie Le Bon furent leurs témoins lors de la cérémonie de signature. Arlette acquérait des droits légaux et moraux que Sartre n'avait jamais accordés à aucune autre femme. Elle s'appelait désormais officiellement Arlette Elkaïm Sartre. A la mort de Sartre, elle deviendrait son héritière, en charge de ses droits littéraires.
Avec Gallimard, c'est elle qui toucherait l'argent généré au fil des années par les droits d'auteur, les autorisations de copyright et les traductions. Un jour, elle serait très riche.

La nouvelle fit la une de France-Soir, illustrée par une grande photo de Sartre et de sa « fille juive-algérienne ». Les lecteurs furent choqués. Sartre, papa? N'avait-il pas écrit, dans Les Mots: «Il n'y a pas de bon père, c'est la règle; qu'on n'en tienne pas grief aux hommes mais au lien de paternité qui est pourri »?
Les amis et connaissances de Sartre, aucun d'entre eux n'ayant été prévenu, furent blessés et stupéfaits. Ils se sentirent abandonnés, exclus d'un secret de famille. Quant à Wanda, Michelle et Evelyne, elles étaient effondrées de tristesse et de colère.
Ibidem, pp. 358-359

34
Après leur mois passé avec Zonina, Sartre partit trois semaines avec Arlette, puis deux semaines avec Wanda. Beauvoir partit en vacances avec une nouvelle amie, Sylvie Le Bon.

Au printemps 1960, Sylvie Le Bon, dix-sept ans, élève de terminale à Rennes, avait écrit à Beauvoir une lettre d'admiratrice. Quelques mois plus tard, Le Bon vint en visite à Paris et Beauvoir l'emmena dîner. C'était manifestement une jeune fille d'une grande intelligence, au visage vif et plein de charme, mais elle était d'une extrême timidité, nerveuse et fébrile. Elle voulait étudier la philosophie à l'Ecole normale. Beauvoir l'encouragea. Au moment de se séparer, Beauvoir lui acheta quelques journaux et magazines à un kiosque, lui affirmant qu'il était important de se tenir au courant de la politique.

Au cours des trois années suivantes, elles se revirent de temps à autre. Elles se rapprochèrent après la mort de Françoise de Beauvoir en décembre 1963. Beauvoir trouva beaucoup de réconfort auprès de Sylvie Le Bon. Entre-temps, cette dernière s'était installée à l'Ecole normale pour filles, boulevard Jourdan (près de la Cité universitaire, où Sartre avait jadis vécu), et faisait des études brillantes.
Elle et ses amies s'attiraient souvent des problèmes avec les autorités en raison de leur comportement rebelle, et Beauvoir prenait plaisir à l'entendre raconter ces frasques. Les deux femmes aimaient parler littérature et cinéma. A partir de 1964, elles se virent régulièrement. Le Bon était flattée que la femme de lettres la plus célèbre de France recherche sa compagnie.

Quant à Beauvoir, aux côtés de Le Bon, âgée de vingt et un ans, il lui semblait par moments retrouver sa jeunesse. Les pages qu'elle consacrerait à Le Bon dans Tout compte fait figurent parmi les plus chaleureuses qu'elle écrivit jamais:

Mieux je connaissais Sylvie, plus je me sentais d'affinités avec elle. Comme moi c'était une intellectuelle et elle aussi elle tenait passionnément à la vie. Sur beaucoup d'autres points elle me ressemblait: avec trente-trois ans de différence, je retrouvais en elle mes qualités et mes travers. Elle avait un don très rare: elle savait écouter. Par ses réflexions, ses sourires, ses silences, elle donnait envie de raconter et même de se raconter: moi aussi désormais je la tins au jour le jour au courant de mon existence et je la renseignai en détail sur mon passé. (...) J'aimais ses enthousiasmes et ses colères, son sérieux, sa gaieté, son horreur de la médiocrité, sa générosité sans prudence.

Cet été-là, en août 1965, elles partirent toutes les deux en Corse. Le Bon avait été brillamment reçue à l'agrégation; l'heure était aux réjouissances. Le Bon parle de ce voyage comme de leur « lune de miel ».
Ibidem, pp. 361-362

35
Sartre déclarait avoir horreur des scènes de jalousie auxquelles il était constamment confronté, mais c'est lui-même, beaucoup plus que ne le font d'autres hommes, qui les provoquait. Ses femmes vivaient toutes à moins de dix minutes de chez lui; elles se voyaient rarement, et aucune ne connaissait la vraie vie de Sartre.

Arlette ne se doutait pas une seconde qu'après les trois semaines de vacances qu'il passait chaque année avec elle, il partait deux ou trois semaines avec Wanda.
Laquelle ne savait pas qu'il voyait toujours Michelle.
Lorsqu'il dormait chez Beauvoir, il disait à Wanda qu'il passait la nuit chez lui.

Ses lettres étaient remplies d'inventions éhontées. Il rentrerait à Paris plus tard que prévu, lui disait-il par exemple; il était coincé dans un château en Autriche.
Lorsqu'il partait avec l'une ou l'autre de ses femmes, son alibi, le plus souvent, était Beauvoir. «Je t'ai dit depuis le début que je devrais passer du temps avec Simone de Beauvoir », leur disait-il d'une voix impatiente dès qu'elles se plaignaient.
Idem, Fins tragiques, nouveaux départs, p. 392

36
Avec ses amis maoïstes, Sartre fonda un nouveau quotidien révolutionnaire: Libération. C'était un projet ambitieux - né des aspirations démocratiques de 1968 - et il abandonna son Flaubert pendant six mois pour s'y consacrer tout entier. Il investit son argent, écrivit des articles, participa aux réunions.

Pendant un an, jusqu'à ce que sa santé l'oblige à renoncer, il fut le directeur de la publication officiel. C'est grâce au prestige de Sartre que le journal put conserver sa liberté politique, se développer et devenir l'un des plus importants journaux de gauche en France. Sartre fut ravi de son succès.
Idem, La cérémonie des adieux, p. 408

37
Pierre Victor n'était pas son vrai nom, et il lui arrivait également de se dissimuler sous une fausse barbe et des lunettes noires.
Benny Lévy, alias Pierre Victor, était né au Caire dans une famille juive séfarade qui avait quitté l'Egypte en 1957 après la crise de Suez - il avait alors onze ans.

La guerre d'Algérie faisait rage, et Victor avait du mal à se positionner par rapport à la France. A quinze ans, il découvrit Sartre, et ce fut une révélation. «La langue française, pour moi, était Sartre », dit-il plus tard.
C'était un jeune homme brillant, qui à vingt ans faisait ses études à l'Ecole normale supérieure. Mais il n'avait jamais réussi à obtenir de carte de séjour; autrement dit, il pouvait être expulsé du pays à tout moment. Comme il était par ailleurs militant maoïste, ce qui l'amenait à avoir de fréquents contacts avec la police, il se cachait derrière une identité d'emprunt.

Beauvoir était convaincue, et le resta même par la suite, que Pierre Victor avait accepté de devenir le secrétaire de Sartre par affection sincère et profonde pour ce dernier. Comme d'habitude, Sartre donna plus qu'il ne reçut. Le salaire que touchait Victor pour ses trois heures par jour aurait été généreux même pour un emploi à plein temps.
De plus, Sartre écrivit au président Giscard d'Estaing au nom de Victor et réussit à lui faire obtenir la nationalité française.

La tâche de Pierre Victor, selon lui, était d'entretenir la petite flamme qui animait encore Sartre:
Ibidem, p. 417

38
Les femmes de Sartre avaient elles aussi vieilli. En 1975, l'année des soixante-dix ans de Sartre, Wanda avait cinquantehuit ans, Michelle Vian cinquante-cinq, et Arlette Elkaïm bientôt quarante.

A leur insu, Sartre s'était lancé dans une dernière aventure romantique. Hélène Lassithiotakis, une jeune Grecque, brune, âgée d'une vingtaine d'années, était venue sonner à sa porte un beau jour de 1972. « Vous vous souvenez de moi? Nous nous sommes rencontrés à Athènes pendant l'une de vos conférences. »

Elle vint à Paris pour un an étudier la philosophie - tous frais payés par Sartre. Il la voyait beaucoup. « Avec elle, il me semble que j'ai trente-cinq ans », dit-il à Beauvoie.
Vers la fin de l'année, Lassithiotakis fut victime d'une crise de démence en pleine rue. Le Bon l'emmena à l'hôpital Sainte-Anne. «Le Castor et moi plaisantions avec Sartre au sujet de ses femmes folles, raconte Le Bon. Nous lui disions: "C'est vous qui les rendez dingues!" »
Ibidem, p. 420

39
Pour son soixante-quatorzième anniversaire, le 21 juin 1979, Sartre reçut une lettre d'amour de Françoise Sagan, qui lui demanda la permission de la publier. Elle admirait chez lui l'homme autant que l'écrivain, lui disait-elle. Il avait écrit les meilleurs livres de sa génération; il avait défendu les faibles et les opprimés; il était la générosité incarnée.
«Faisant l'amour et le donnant, séduisant mais tout prêt à être séduit, dépassant vos amis de tous bords, les brûlant de vitesse et d'intelligence et d'éclat.»

Sartre était aux anges, bien sûr, et par la suite, lui et Sagan se virent souvent. Il l'emmenait dans des grands restaurants; elle lui coupait sa viande et lui tenait la main. Elle devint son nouveau fournisseur de whisky en contrebande et s'ajouta à la liste des femmes qui réprouvaient l'attitude de Beauvoir.
Sartre aimait le tempérament de Sagan - il l'appelait « l'espiègle Lili ».

« Te rends-tu compte, petite, sans compter Castor et Sylvie, en ce moment j'ai neuf femmes dans ma vie! » se vanta Sartre auprès de son amie Liliane Siegel. Connaissant son besoin insatiable d'attention féminine, Siegel lui en présentait d'autres.

Il lui demandait si elles étaient belles, puis il les emmenait déjeuner et les tripotait sans scrupules. Siegel fut conviée à l'un de ces repas. Elle fut choquée en voyant l'autre femme «se pâmer» devant Sartre et lui raconter les « détails graveleux » de sa vie sexuelle, en des termes que Siegel jugeait pornographiques.
Sartre, elle était bien forcée de l'admettre, s'amusait beaucoup.
Ibidem, p. 426

40
La mort de Sartre fit la une des journaux du monde entier. Les hommages se multiplièrent, pleurant tous la disparition d'un grand homme. Pour Libération, « Sartre occupa son siècle comme Voltaire et Hugo occupèrent les leurs ». « Voilà donc le monde un peu plus pauvre encore qu'hier», déclarait Le Figaro. Pour Le Matin de Paris, « Ce qui restera en nous c'est l'exemple du combat inlassable pour la dignité de l'homme, pour sa liberté, pour la justice et pour la paix. » Beauvoir reçut une avalanche de lettres et de télégrammes.

Pendant quelques jours, elle s'installa chez Le Bon et resta en retrait. Elle ne supportait plus les coups de téléphone qui lui parvenaient sans discontinuer chez elle. Elle laissa à Claude Lanzmann, Bost et Le Bon le soin d'organiser les funérailles.

Le président Giscard d'Estaing se rendit en personne à l'hôpital et se recueillit pendant une heure sur le cercueil de Sartre. On lui expliqua que Sartre, lui qui avait toujours refusé les honneurs officiels, n'aurait pas voulu de funérailles nationales, mais il insista pour que l'Etat prenne à sa charge les frais d'enterrement. Les Sartriens le remercièrent mais déclinèrent l'offre.
Ibidem, p. 433

41
« "La biche" (...) se transforme en vautour », écrivit, écœuré, un ami de Sartre, Georges Michel (Georges Michel, Mes années Sartre, Hachette, Paris, 1981, p. 201). Le lendemain de l'incinération, Elkaïm, assistée de Benny Lévy, vida l'appartement de Sartre. Ils emportèrent chez Elkaïm ses papiers, ses livres et les quelques objets qui lui appartenaient. Quant aux meubles, Benny Lévy les prit pour les mettre dans la maison communale où il vivait, dans la banlieue de Paris.

Elkaïm dut par la suite payer une amende au Trésor public pour avoir débarrassé les affaires de Sartre avant l'inventaire officiel obligatoire, mais en tant que fille adoptive de Sartre, tous ses droits lui revenaient. Beauvoir n'en avait aucun.

« Tout le monde savait pourquoi elle avait agi ainsi, Beauvoir déclara-t-elle plus tard à Deirdre Bair. A part elle, j'étais la seule à avoir la clef, et elle avait peur que je ne fasse légitimement valoir mes droits sur beaucoup de choses qu'il y avait là.! » Sartre n'avait pas rédigé de testament.
Au nom de Beauvoir, Le Bon et Lanzmann demandèrent à Elkaïm s'ils pouvaient récupérer certains souvenirs - la chaise de la famille Schweitzer que Sartre aimait tant, un dessin de Picasso, une toile de Riberolle qui, estimait Beauvoir, lui avait été offerte à elle autant qu'à Sartre. « Qu'elle me les demande elle-même, si elle y tient tant! » leur répondit Elkaïm.
Beauvoir préféra ne pas insister.
Ibidem, pp. 436-437

42
Quand elle eut retrouvé un peu de ses forces, Beauvoir s'attela à l'écriture de La Cérémonie des adieux. Elle commença,en s'adressant à Sartre: « Voici le premier de mes livres -le seul sans doute - que vous n'aurez pas lu avant qu'il ne soit imprimé. »

C'est en les couchant sur le papier qu'elle avait toujours fait face aux tourments et au chagrin. Ce livre-là, rédigé à partir de son journal des dix dernières années, décrivait par anticipation ses adieux à l'homme qu'elle avait aimé. Elle retraça le déclin physique de Sartre avec son souci habituel de fidélité à la vérité, si brutale fût-elle.
De nombreux lecteurs, dont Arlette Elkaïm, Michelle Vian et Lena Zonina, trouvèrent le livre du plus mauvais goût. D'autres furent émus par l'affection, l'angoisse et la tristesse qui perçaient sous la surface narrative, et par les efforts que fournissait Beauvoir pour fermer les yeux sur les trahisons dont elle s'était sentie victime.

Beauvoir n'accabla pas Benny Lévy (qu'elle continuait d'appeler Pierre Victor) mais ne fit pas mystère de l'antipathie qu'il lui inspirait. Elkaïm fut reléguée aux marges du récit.
Ibidem, p. 438

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