Philippe Ridet

Journaliste. Attaché, pour le journal Le Monde, à Nicolas Sarkozy de 1995 à 2007.
Auteur de Le président et moi, Albin Michel, Paris, avril 2008.

1

Ludovic Vigogne a raconté la scène dans Le Parisien.
Le président est dans son bureau, un cigare à la bouche, une boîte de chocolats ouverte devant lui. Le second tour des législatives a été moins bon qu'annoncé, en partie à cause du débat sur la TVA sociale. Mais il élude et bombe le torse: « Pourquoi cela n'irait-il pas? J'ai gagné pas une, pas deux, pas trois, mais quatre élections différentes.
Il y a deux élections difficiles dans le monde: l'élection américaine et l'élection présidentielle française. En Grande-Bretagne, en Italie en Allemagne, il n'y a qu'un tour », lâche-t-il entre deux bouffées de havane.
Le cigare atteste de sa décontraction. « Si je ne suis pas détendu, je ne fume pas, cela me donne mal à la tête. »

Pour un peu on imagine la scène. Sarkozy a déjeuné d'un yaourt dans son bureau, a grignoté des chocolats. Il se sent bien et veut le dire. Il se compose une attitude puis se demande à qui il pourrait offrir le spectacle de lui-même. Quatre journalistes sont dans les parages de l'Élysée. Voilà, se dit-il, j'ai mon public.

La représentation se poursuit. Alain Juppé battu en Gironde a été obligé de démissionner de son poste de ministre de l'Ecologie. Le seul poids lourd du gouvernement le quitte. Sarkozy n'a pas un regret.
«Le dernier dinosaure du chiraquisme », ironise-t-il sur celui dont il avait pourtant dit pendant sa campagne que son « talent » était indispensable. Mais la campagne est loin.
Son nouveau jouet désormais, ce sont ses ministres femmes. Il répète leurs trois noms comme un mantra: «Rachida, Rama, Fadela. »
Il rode ses futures interventions. À propos de la garde des Sceaux, il dit: « Quand je l'ai vue au Conseil supérieur de la magistrature, assise dans son fauteuil rouge, seule femme au milieu de tous ces hommes, j'ai été ému. » Ému par quoi? Par sa propre audace peut-être.

«Il y aura deux femmes noires sur la scène internationale, s'enthousiasme-t-il. Rama Yade et Condi Rice. » Il est leur Pygmalion, leur imprésario, leur manager.
À Rama Vade, secrétaire d'État aux Droits de l'homme, il confie avoir dit: «Je t'ai trop vue ces derniers temps à la télévision, je veux que tu refuses neuf propositions sur dix. »
Avec Christine Lagarde qui vient d'être nommée ministre des Finances, il joue les coachs, évaluant sa meilleure athlète: « Si elle écoute mes conseils, elle va exploser. »

On l'a compris, le président est content. De lui, de ceux qu'il a choisis, de son style. Dans sa volonté de marquer son début de mandat et d'effacer Chirac des mémoires, il est prêt à « tout changer ». N'y aurait-il plus de sujets tabous? Même le nom de son épouse est évoqué pour mieux démentir cette rumeur lancinante de dissensions au sein du couple.
« Cécilia et moi, dit-il, on est jugés à l'aune des fantasmes et pas de ce que l'on est. Alors on se tait. »
Âge d'or du sarkozysme naissant où le chef de l'État n'a pas encore choisi définitivement entre le candidat qu'il a été et le président qu'il est devenu. Plus tard, ceux qui ont assisté à cette scène pourront dire: «J'y étais. »

Voilà, c'était tout pour cette séance. Sarkozy reconduisit son public à la porte de son bureau. Mes confrères n'en croyaient pas leur chance. Un déjeuner avec Martinon transformé en pause-café chez le nouveau président. Oui, vraiment, ce quinquennat promettait. J'imagine sans peine leur jubilation alors qu'ils descendent les escaliers de l'Élysée que l'ombre recouvre déjà. Leur bonne fortune incita les autres à tenter leur chance.

Le porte­parole de l'Élysée fut dès lors très demandé, courtisé non pas tant pour ses propos et ses analyses dont nous pensions encore pouvoir nous dispenser, que parce qu'il détenait désormais une clé d'accès au chef de l'État.
Le Président et Moi, pp. 48-51

2

Le «départ de Cécilia» est devenu en soi un genre journalistique depuis mai 2005, date de la première fugue. Ce jour-là, elle a claqué la porte à une semaine du verdict de la campagne sur le traité européen rejeté par les Français.
On s'aventure dans cet exercice avec une prudence de Sioux quand on ne fait pas tout simplement le choix du silence. Il faut savoir manier le conditionnel et les propos anonymes. Pas un «accrédité» à l'Élysée qui ne redoutait le moment où il faudrait en parler.

Cette rupture était inscrite en pointillé dans le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Quand? Comment? Peu importe, chacun de nous sait qu'il devra un jour s'y confronter. Son mari a tout fait pour mettre Cécilia en valeur. Il a jeté sur elle des regards émerveillés. «Vous avez aimé Jackie Kennedy, disait-il, vous adorerez Cécilia Sarkozy. »

Il lui a abandonné la tête de la plupart de ses proches conseillers qu'elle jugeait peu fiables, jusqu'à celle de son barde, le chanteur Didier Barbelivien qui a été prié de pousser la ritournelle ailleurs que sous les fenêtres du 55, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Il l'a mandatée, contre toute prudence, pour délivrer les infirmières bulgares et leur médecin des geôles libyennes où ils croupissaient depuis six ans.
Elle en est revenue auréolée de gloire, mais son air de tristesse hautaine ne l'a pas quittée pour autant.
Elle s'ennuie, doute, se cherche. On ne lui a donné qu'un bureau, certes avec conseiller diplomatique et attachée de presse particulière, alors qu'elle voulait un rôle.
Ibidem, pp. 54-55

3

Arrivant devant ce restaurant asiatique réputé dans la classe politique pour sa proximité avec l'Élysée, première surprise. Sort du taxi la journaliste du Figaro avec qui il partage désormais, sinon sa vie, du moins une partie de son temps.
Nous nous connaissons depuis la campagne de Chirac en 1995. Ni l'un ni l'autre ne feignons notre étonnement ni notre gêne. Question: que fait-elle là? Question subsidiaire : que fais-je là ?

Le déjeuner se tient à l'étage. Nous y retrouvons Franck Louvrier, Laurent Solly, chef de cabinet, Frédéric Lefèbvre, conseiller parlementaire qui porte les cheveux longs comme John Travolta dans Pulp Fiction, et Pierre Charon, surnommé conseiller « rires et chansons » parce qu'il a de l'humour et connaît les vedettes.

Les souvenirs de ce déjeuner sont un peu brumeux. La jeune femme et les conseillers font allusion à des soirées qu'ils ont passées ensemble. Ils semblent se fabriquer un passé au plus vite. Ils rient beaucoup, ont le même âge pour certains d'entre eux, la même aisance sociale. Mais il leur manque encore cette intimité que seul le temps peut offrir, quelques années de connivence pour être moins démonstratifs dans leur comportement et véritablement amis.
Charon met sa serviette sur la tête pour imiter je ne sais qui, peut-être un prince arabe.

Quand Sarkozy arrive, il s'assied en face de sa nouvelle conquête. Lui prend les mains à travers la table mais parle peu. Il sourit. Je pense à une scène de L'Amour conjugal quand Jean-Pierre Léaud, amoureux d'une Japonaise dont il ne parle pas la langue, ni elle la sienne, téléphone à son épouse pour lui dire qu'il n'en peut plus de sourire.
Nous commandons beaucoup trop de choses à manger. Le candidat regarde à peine la carte et dit, indifférent aux conseils de la patronne, « la même chose que la dernière fois ».

Puis, son portable à l'oreille, il file dans la cuisine. Il fera ainsi plusieurs allers et retours, reprenant à chaque fois les mains de la journaliste et se remettant à sourire mécaniquement, ignorant ses nouilles chinoises qui refroidissent et s'agglutinent dans son assiette.
Je comprends, aux conversations des uns et des autres, que Sarkozy est en ligne avec Cécilia, puis avec sa mère: il faut trouver un point de chute pour le petit Louis pendant les vacances de Noël dont il veut passer une partie avec la jeune femme.
Ordinaire des couples divorcés, petite cuisine de l'amour mort. À nouveau des questions: pourquoi l'a-t-il conviée à déjeuner, si c'est pour ne pas lui parler? Veut-il lui prouver, en la prenant à témoin des efforts qu'il déploie pour éloigner son fils, qu'il tient à elle? Et nous, sommes-nous là pour la divertir pendant qu'il fait autre chose? Et moi?

J'abrégeai le repas, prétextai un rendez-vous et ressortis à l'air libre. Je n'avais pas l'usage de cette heure passée dans un restaurant parisien avec un candidat qui se donnait ainsi en spectacle.
Le futur président vivait une « love affair » avec une journaliste? L'information faisait le tour des rédactions. Il avait un souci de garde d'enfant? Et alors? Toute information mérite d'être publiée argueront blogueurs et internautes, ces nouveaux ayatollahs du journalisme qui s'imaginent qu'on écrit toujours moins que ce que l'on sait. Que la presse est par nature euphémistique. Que la connivence entre les journalistes et le monde politique repose d'abord sur un petit tas de secrets partagés qu'il faudrait porter à la connaissance du public pour purger le système.
J'imaginais le titre du papier que j'aurais pu écrire pour Le Monde: « Dans un restaurant asiatique, le président de l'UMP organise ses fêtes de fin d'année avec sa nouvelle compagne! » Bref, ça ne tenait pas debout.

Épilogue. Sarkozy l'emmena ensuite en vacances une semaine à l'île Maurice, lui offrit une bague en diamants et la quitta au retour pour accueillir, le 2 janvier sur le tarmac de l'aéroport, son épouse rentrant de New York. Il y eut d'autres départs, d'autres retours.
Je ne revis Cécilia qu'en septembre 2006, dans le hall de l'hôtel Sofitel de Marseille, lors de l'université d'été de l'UMP. Elle s'apprêtait à partir dîner avec son mari et attendait sa voiture.
Les conseillers de Sarkozy, autrefois si soudés, presque interchangeables, s'étaient distribués aux quatre coins du vaste hall. Il me sembla qu'il ne restait plus rien du fil qui les avait unis.
Cécilia m'embrassa sur les deux joues. Elle portait un pull en cashmere noir très doux. Je lui dis: « Il est très doux ce pull.» Cette réplique de publicité pour assouplissant fut la dernière phrase que j'échangeai avec elle.
J'appris ensuite, par l'indiscrétion d'un ami d'ami, qu'elle ne m'aimait pas. Mais cela n'avait déjà plus d'importance.
Ibidem, pp. 61-64

4

Trouver son style

« Faire» président. Jacques Chirac s'est épuisé à y parvenir. Quarante ans après l'avènement de la Ve République, il s'acharnait encore à entrer dans les habits trop larges du Général et de François Mitterrand.
Sous la tutelle de sa fille, Claude, il s'est efforcé dans ses apparitions publiques d'atteindre ce point où l'homme se confond avec la fonction qu'il incarne.
À défaut, il s'est fabriqué une réputation de sagesse à laquelle son âge, et peut-être son indifférence de plus en plus grande à mesure que le temps passait, ont fini par donner un vernis d'authenticité.

Je me souviens de Claude Chirac expliquant à la presse, dans les derniers mois de 1994, que son père « s'était rejoint ». Drôle d'expression. Comme s'il existait une quantité de Chirac différents, des avatars, qui devaient, sur ordre de sa fille, converger dans la personne du candidat.
Adieu tête de veau, musique militaire et plaisanteries salaces dans les banquets de Corrèze. Bienvenue aux Taïnos, aux arts premiers, à la sagacité des vieillards!

L'opération fut menée de main de maître, la mise en scène réglée au millimètre : aucun câble ne traînait sur le plancher du théâtre où il allait s'avancer pour régler son compte à Édouard Balladur et à tous ceux - nombreux - qui ne voulaient plus miser sur ce cheval de retour. Ayant décidé qu'il ne suivrait pas l'exemple de ses prédécesseurs, Chirac et Mitterrand, qui avaient érigé, sous l'influence de leur conseiller commun Jacques Pilhan, la rareté de la parole présidentielle en garantie de son efficacité, Sarkozy doit trouver son propre style, sans modèle.

Il a choisi d'aller au plus simple, être lui-même. Le bateleur et le visionnaire. Le sentimental et le tueur. « Un homme à tiroirs », dit sa conseillère Catherine Pégard. Pas question, pour l'instant, de choisir entre Nicolas Sarkozy et « Sarko », entre l'Histoire qui le jugera et la presse people qui chronique son divorce et ses amours, entre le collier de commandeur de la Légion d'honneur et ses Ray­Ban.
Il veut être tout cela à la fois, espérant que les Français prendront le mélange des genres pour la marque définitive du naturel. Il est possible qu'il y parvienne.

Son atout, c'est la parole. Sa rhétorique d'avocat, son recours à une sorte de bon sens n'ont toujours pas trouvé son contradicteur capable de démonter son discours et de le réduire à ce qu'il est pourtant parfois: une succession de truismes et de demi­vérités assenées comme des évidences.
Ibidem, pp. 93-94

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En tout cas, nous étions prévenus: le président ne lâcherait rien. Il serait hargneux, sur ses gardes, rendant coup pour coup.
Entre mai 2005 et juin 2006 lors de la première escapade de son épouse, il avait laissé entrevoir ses failles que chacun dans son entourage s'efforçait de colmater. C'est dans cette période que la Firme Sarkozy s'est montrée la plus efficace, l'entourant de prévenances, meublant les temps morts de son agenda, couvrant et encourageant sa liaison avec la journaliste du Figaro en qui il virent non seulement une possible future épouse mais également la régulatrice de ses humeurs.
De conseillers, ils devinrent pour certains d'entre eux amuseurs; d'amuseurs, ils se firent confidents.

Commença alors pour Sarkozy une période étrange. Sûr de lui dans les meetings, il paraissait désarmé une fois les applaudissements passés. Comme absent à lui-même et au décor qui l'entourait, il cherchait dans le regard de ses suiveurs, conseillers, journalistes, « une preuve de vie ». «C'était bien, hein?» questionnait-il, rudoyant son interlocuteur, à la sortie d'une réunion publique, à l'issue de la moindre conférence de presse.
Alors que penchés sur nos ordinateurs, nous rédigions notre article pour le lendemain, il apparaissait dans les salles de presse, un manteau bleu marine passé sur une chemise blanche ouverte, comme un peignoir sur les épaules d'un boxeur. Sa voix un peu épuisée, le visage étonnamment détendu, déserté de ses tics habituels, il arpentait encore un instant le lieu de son succès d'un soir.

Rock star fatiguée et pas pressée de rentrer, il semblait chercher sur nos visages et dans nos commentaires un dernier écho de son triomphe. L'été 2005 avait été terrible.
Les psychologues et les conseillers matrimoniaux le savent: il y a deux périodes à éviter pour conduire à bien une séparation: avant Noël et avant les vacances d'été. Dans ces moments-là, la solitude est plus pesante et confine à la dépression. Les remords y sont également plus vifs. C'est la saison des familles heureuses et il est préférable d'avoir la sienne intacte.

Il avait passé une partie de ses vacances sur le bassin d'Arcachon dans la villa louée chaque année par sa mère. Joué au football avec Jean-Pierre Papin, fait du footing avec Bernard Laporte et du jet-ski avec le plus jeune de ses fils.
Pierre Charon avait été réquisitionné pour apporter sa bonne humeur et organiser les loisirs du candidat. Sarkozy appela quelques-uns d'entre nous au téléphone, pour passer le temps peut-être.
Des femmes surtout. Il voulait les voir subitement, leur enjoignait de le rejoindre toutes affaires cessantes. "Qu'est-ce que tu t'emmerdes à Grenoble ou au fin fond du Gers ? Viens me voir."
Ibidem, pp. 140-142

6

On pourrait l'énoncer ainsi, brutalement: Sarkozy n'a pas d'amis.
C'est sans doute une des raisons pour lesquelles les journalistes ont pu profiter si longtemps de sa présence: nous l'occupions. On m'a raconté (sans doute un confrère au cours d'un de ces dîners d'après-meeting où les informations s'échangent entre deux verres de vin) qu'il avait passé le réveillon de l'année 2005 à Beauvau, en compagnie de sa nouvelle compagne journaliste, du couple Guéant et du comique ]ean-Marie Bigard et son épouse.
La seule évocation de ce casting improbable me plonge dans un cafard noir. J'y vois - mais je suis sûrement trop sensible - le signe d'une détresse absolue.
Réunir, ne serait-ce que pour une soirée où il est interdit d'être seul, son principal collaborateur et un comique pas si drôle est, selon moi, la preuve irréfutable de la dépression.
Ibidem, p. 151

7

La tactique de Nîmes
Dans la salle de briefing où nous sommes retournés pour nous réchauffer c'est une tout autre conversation qui agite les «embedded ».
Pourquoi Rachida Dati est-elle entrée par la grande porte alors que l'arrivée des autres ministres, protocolairement mieux placés, s'est déroulée loin des regards? Que veut signifier le chef de l'État en mettant en valeur sa garde des Sceaux? Et à qui s'adresse ce message si c'en est un?

Michaël Darmon (France 2) expose alors ce qu'il appelle la « technique de Nîmes ». C'est-à-dire? En mai 2006, Sarkozy tient un meeting dans la préfecture du Gard. La journaliste du Figaro y fait sa première et sa seule apparition publique.
Un mois plus tard, à Agen, elle a disparu et Cécilia fait une réapparition remarquée. La « technique de Nîmes » consiste donc à donner le maximum d'exposition à une personne pour rendre l'absente folle de jalousie et hâter son retour.
Peu après le premier départ de son épouse, Sarkozy aimait, dans sa conversation, lâcher les noms de femmes toujours très belles ou très connues avec lesquelles il avait dîné. Isabelle Adjani, Monica Bellucci. Des stars ou rien, comme si son statut lui interdisait les amours communes.
La rumeur lui prêtait également des aventures avec les épouses de quelques-uns de ses proches. Il lui opposait un sourire ambigu et laissait dire, ravi qu'on le croie encore séduisant: «Je suis obligé de m'excuser auprès de mes amis pour quelque chose que je n'ai pas fait. C'est gênant. »
Il s'amusait: «Je suis très inférieur à ma réputation. » Et une fois, me prenant à témoin dans un avion: « C'est incroyable ce qu'on peut séduire à cinquante ans, hein? »

Nous avions appris que Cécilia était à New York alors qu'il était à Washington. Sous cette angle-là, « la tactique de Nîmes » tenait: il importait de donner la preuve que lui aussi pouvait prétendre à une nouvelle vie, qu'il n'était pas atteint par ses déboires passés, qu'il l'avait déjà oubliée.
« Mais Rachida est une amie de Cécilia?» objecte l'un de nous. «Raison de plus, la technique n'en est que plus machiavélique. » Nous finissons par tous nous rallier à cette hypothèse.
Rachida Dati ne serait donc qu'un leurre, sa mise en valeur une mise en scène, sa proximité avec le président une feinte.
Le lendemain, nous apprenons qu'elle a passé une grande partie du dîner a envoyer des SMS. À qui? Compte tenu du décalage horaire, nous excluons qu'il puisse s'agir d'un destinataire à Paris. Alors, quelqu'un ici? Aux États-Unis? Le scénario prend forme et consistance.
Qui est aux États-Unis en même temps qu'elle? Cécilia bien sûr! Moment de plénitude quand une construction intellectuelle se trouve vérifiée par des faits.
On imagine alors la garde des Sceaux décrire le faste de la réception, l'accueil réservé par les convives à son ex-mari, les « yeah » tonitruants qui approuvent la fin de son speech. De quoi donner des regrets et des envies de retour.
Ibidem, pp. 168-170

8

Et le « gros populaire » d'administrer la preuve de sa popularité dès le lendemain devant le Congrès américain. Son arrivée déclenche une salve d'applaudissements. Les Congressmen, assis le long de l'allée centrale qui mène à la tribune, se pressent pour lui serrer la main. Il est décidé à séduire et y parvient sans peine.
Son discours est truffé de références à l'histoire américaine, à ses valeurs, à sa morale. Il cite Elvis Presley, John Wayne et Marilyn Monroe, des idoles qui auraient dû, en bonne logique générationnelle, être celles de son père.
Mais visiblement, l'Amérique d'Easy Rider ou de Bob Dylan n'est pas la sienne, comme s'il était passé à côté de son époque.

Tout en haut, dans la tribune de presse, nous suivons le spectacle. Et découvrons qu'un discours creux prononcé au bon endroit et au bon moment peut être un succès. Ainsi fonctionnent les tubes d'un été.

Assis sur un siège de député comme le reste de la délégation présidentielle, Henri Guaino fait la gueule. Il ne reconnaît pas son texte. «C'est à 30 % du Guaino et à 70 % du Levitte », s'amuse un conseiller dans une allusion au rôle prépondérant joué par Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique de Sarkozy, qui tint un temps le même rôle auprès de Jacques Chirac.

Parce qu'il a manqué l'avion de la délégation pour Washington, Guaino a dû embarquer à bord du « spare », l'aéronef de secours, et n'a rien pu faire quand Levitte a entrepris de revoir le texte du conseiller spécial et d'y ajouter ses « cochonneries ».

Depuis le discours de Dakar et ses malheureuses répercussions à propos de 1'« homme africain », la plume du président ne jouit plus de la même impunité.
Exit la référence à Guantanamo et la prison Abou Ghraïb. Trop risqué.
Exit le passage où Guaino s'interrogeait sur les raisons de la « haine » de l'Amérique. Trop provocateur.
Exit encore une longue citation de Martin Luther King. Trop à gauche.
Même la référence à John Steinbeck, dont Sarkozy aime à dire qu'il est un de ses auteurs de chevet, a fait les frais de ces biffures. Près de quarante ans après sa mort, l'auteur des Raisins de la colère a paru trop sulfureux aux yeux d'un diplomate français pour être cité devant les membres du Congrès.

Soucieux de s'assurer un triomphe, Sarkozy a obtempéré sans barguigner.
Il fait irrésistiblement penser aux Dupond(t) de Tintin qui, en voyage, s'accoutrent du costume local qu'ils croient être encore en vogue.

Henri Guaino de son côté enrage de voir son beau discours martyrisé: « Moi je fais de la politique étrangère, pas de la diplomatie. »
Ibidem, pp. 172-174

9

Tout le monde parle, oui.
Même la mère du président, Andrée Sarkozy, dite Dadu. Celle-là, je dois dire, je ne l'avais pas vue venir. J'achète pour 2,20 euros le magazine Point de vue où elle livre un entretien titré « Sarkozy mon fils ... » J'ai vu Dadu à Pékin où je l'ai suivie, petite femme trottinante, son manteau de fourrure plié sur le bras, pendant qu'elle assistait à une visite de l'Opéra commentée par son architecte, Paul Andreu. Elle a les yeux tombants, comme son fils, qui lui font un regard triste.
À la question de savoir si elle avait été émue par la réception faite à Nicolas Sarkozy quelques instants plus tôt par les Chinois dans le palais du peuple, elle avait répondu: «Je ne m'émeus plus beaucoup maintenant. J'ai un petit entraînement. »

Que dit Dadu? Tout et n'importe quoi.
On a l'impression qu'il suffit de lui poser une question pour qu'elle réponde. Le voyage en Chine avec son fils l'a laissée pleine de bons souvenirs. Elle a beaucoup ri avec «les filles du gouvernement» comme elle les appelle parce qu'elle est « assez copine » avec elles. Elle a surtout apprécié la secrétaire d'État à l'Environnement, Nathalie Kos­ciusko-Morizet, «elle est polytechnicienne, vous savez! ».
«Les jeunes garçons» aussi lui ont fait bonne impression et même ce «monsieur Raffarin, vraiment sympathique ».

À sa manière, elle raconte ingénument l'arrière-cour d'un déplacement présidentiel. Elle décrit des petites scènes: « Nicolas nous a invités dans son petit salon pour écouter de la musique, discuter, parler de sujets sérieux et intéressants tout en plaisantant.»
Racontée par elle, l'escale à Novossibirsk devient une saynète pleine d'agrément. Elle confirme sans en avoir l'air les vices des uns et le ridicule des autres: « Au retour, nous avons fait escale en Sibérie. Cela m'aurait amusée de descendre, mais vue des hublots c'était une patinoire. Borloo et Balkany sont sortis pour prendre une vodka. Madame Lagarde aussi a voulu descendre, avec ses talons hauts. Par chance, elle a été rattrapée au vol par son garde du corps. »
Dadu journaliste? «J'espère que vous n'avez pas interrogé ma mère », s'était inquiété Sarkozy à Pékin.

On comprend ses craintes. C'est une chroniqueuse précise en tout cas avec ce petit rien d'acidité qui fait les bons mémorialistes. Les filles de Cécilia: « Je les connais assez peu. Elles sont distantes, très froides, un peu comme leur maman. »
Le secret de la réussite de ses enfants: «j'avais trois règles: qu'ils travaillent, qu'ils ne me racontent pas de craques et fassent du sport. »

Est-elle fière d'être la mère du président de la République? « Cela ne m'épate pas du tout! je suis très contente pour lui. Mais depuis qu'il a dix-huit ans, on baigne là-dedans. » Et les femmes dans tout ça? «Vous savez, à son poste, il ne peut qu'avoir l'embarras du choix. Mais j'espère que personne ne se remariera. j'en ai marre des mariées ! »
Que tous les conseillers et les ministres qui aiment à se targuer de leur liberté de parole se lèvent et applaudissent Andrée Sarkozy !
Ibidem, pp. 202-204

10

Dans ce film en accéléré, les événements ne se suivent même plus, ils se chevauchent.
Sitôt faite la révélation de sa liaison, place au voyage de fiançailles : Louxor, Charm el-Cheik et un week-end en Jordanie. Les amoureux choisissent leur décor avec soin. Des lieux où tous les Français ont rêvé d'aller, et que beaucoup d'entre eux ont déjà visités, ils pourront ainsi se sentir en vacances avec le couple présidentiel.
Pour un peu, ils pourraient se dire qu'ils ont des goûts simples, n'étaient cette montre Patek Philippe et cette bague de chez Dior qu'ils se sont offerts.

Ils voyagent dans l'avion que Vincent Bolloré a mis à leur disposition, mais ils restent à quatre heures de Paris. Ils soignent le décor aussi: les vieilles pierres, les antiquités qui vont si bien avec la « politique de civilisation » que Sarkozy prétend mettre en œuvre en 2008.

Le code couleur? Simplissime: les tons bleus pour elle et lui et l'ocre du désert en toile de fond. Sont-ils beaux? Disons qu'ils sont de leur époque.
La chronique du sarkozysme s'écrit aussi dans les pages mode des magazines féminins. Sarkozy tient sa promesse: il achève l'esprit de Mai 68.
Il gagne 20 000 euros par mois, nourri et blanchi, il ne paye pas ses billets d'avion, il veut épouser un mannequin à succès reconverti en chanteuse de talent. Et alors?

«J'assume », dit-il encore. Une manière plus polie de dire: «Je n'en ai rien à foutre. »

«Mon élection est la preuve que nous avons changé d'ère », m'a dit un jour Sarkozy.
Par là, il entendait que l'accession au pouvoir d'un type dans son genre aurait été inimaginable dix ou ving ans auparavant, quand les Français portaient à la magistrature suprême des hommes en qui ils avaient plaisir à s'imaginer: un peu de culture classique, de maintien, le goût du secret et du silence comme une dernière trace de civilisation. Aujourd'hui, il veulent se voir tels qu'ils sont.
Les voilà servis.
Ibidem, pp. 212-213

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