Claude Reichman

Claude Reichman. Journaliste essayiste libéral. Auteur notamment de Gloire à nos princes, Les Belles Lettres, Paris, 1997, ouvrage humoristique dans lequel il attaque vigoureusement le système politique et administratif français.

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Quand on parcourt la France, qu'on admire ses villes industrieuses, ses campagnes riantes, ses banlieues colorées, on se dit que ce bel ordonnancement, cette prospérité, cette joie de vivre qui éclate aux yeux, c'est à l'action patiente, courageuse, obstinée de nos syndicats qu'on les doit. Grâce à eux, chacun est invité à donner le meilleur de lui-même. Le patron comprend qu'il faut accepter de bon gré les quelques taxes légères qui le frappent et qui permettent d'entretenir la splendide machinerie de l'État, animée par son ardent équipage de fonctionnaires, le citoyen, que l'impôt est, bien plus que la femme, comme l'avait imprudemment prétendu le grand communiste que fut Monsieur Aragon, l'avenir de l'homme, et mieux encore que « la citoyenneté, c'est l'impôt », saisissante formule que l'on doit à Monsieur Delors, qui n'est pas poète comme Monsieur Aragon, mais qui dit quand même de très jolies choses.
Le spectateur de la télévision rend grâce au ciel chaque jour que Dieu fait d'avoir permis que de beaux et grands syndicats prospérassent sous notre latitude, offrant au petit écran l'inestimable apport des prestations de Louis (Viannet, CGT), Marc (Blondel, FO)et Nicole Notat, CFDT), et le spectacle tout en couleurs et si plein d' inattendu de ces splendides manifestations auprès desquelles les plus coûteuses réalisations de Hollywood ne sont que rondes enfantines et saynètes de patronage.
Gloire à nos princes, p. 48

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Le chapitre qui s'ouvre se veut un hommage aux enseignants, c'est-à-dire à ceux qui forment l'assise même de notre société. C'est d'une main tremblante que je conduis ma plume, tant le sujet est important et intense l'admiration que j'éprouve envers ces hommes et femmes d'élite qui sacrifient leur vie pour transmettre intacte - et même augmentée des dernières acquisitions de la science - à la jeune génération la culture qu'ils ont reçue de leurs devanciers.
Des observateurs avisés ont noté que l'Éducation nationale française était, après l'Armée rouge, le corps de bataille le plus nombreux du monde. L'Armée rouge ayant disparu dans la débâcle de l'Union soviétique, il ne reste plus que l'Éducation nationale. À de tels constats, on se sent fier, une fois de plus, d'être français.
Ibidem, p. 79

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Nul ne comprendrait que cet ouvrage écrit en hommage aux vertus françaises ne célébrât pas la liberté, qui est née, comme chacun le sait, dans notre pays et qui continue d'y régner pour le plus grand bonheur de ses habitants.
Bien entendu, la liberté n'est pas l'anarchie. Dans une société policée, chacun doit être à sa juste place, sans empiéter sur celle des autres, et l'on ne peut faire confiance à l'individu pour se comporter spontanément avec discipline. Seul l'État peut l'y obliger, et c'est pourquoi, en France, il assume tant de tâches. Sachant que leur liberté en dépend, les citoyens supportent avec vaillance les contraintes qu' il leur impose, heureux d'échapper au sort déplorable des habitants de tant d'autres pays où un État trop discret laisse s'épanouir une exubérance, des initiatives incontrôlées, des enrichissements immérités, des expériences hasardeuses dont il ne peut rien sortir de bon pour la civilisation.
C'est pour préserver la liberté des Français que l'État leur impose de lourds prélèvements. Oh ! il ne le fait pas par plaisir. Il lui serait infiniment plus agréable de ne grappiller que quelques modestes francs et de ne pas encourir le reproche de dureté, voire de cupidité, que certains lui adressent. Mais qu'adviendrait-il alors? Les Français, soudain plus riches, se jetteraient dans une frénésie de consommation. On se battrait pour accéder aux restaurants, dans les boutiques de mode les femmes s'écharperaient pour mettre la main la première sur un bout de chiffon, le nombre des automobiles augmenterait tant que la circulation deviendrait inextricable et qu'à tous les carrefours leurs conducteurs en viendraient aux mains. Est-ce cela 1a liberté? Non, c'est l'anarchie.
Ibidem, p. 193-194

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Ce livre d'éloges et de piété ne pouvait s'achever sans qu'un juste hommage ne fût rendu au plus beau fleuron de la démocratie française: sa classe politique. Plus habituée à être brocardée que louée, elle trouvera en ces lignes un peu de baume pour panser son cœur injustement meurtri.
Lorsque Dieu eut créé le canard, celui-ci se mit à nager. Émerveillé de ses prouesses, il s'écria: « Je suis l'animal qui nage le mieux de la Création. » Un dauphin qui passait en bondissant dans les flots vint aussitôt le détromper. Alors le canard, agitant ses ailes, se mit à voler. « Je suis l'animal qui vole le mieux de la Création », s'enthousiasma-t-il. À ce moment, un aigle majestueux le survola, lui apportant le plus cruel démenti. « Eh bien, se dit le canard, je vais courir. » Ce qu'il fit. Mais le cheval au galop qui alors le dépassa lui ôta ses illusions. « Bien, décida alors le canard, il ne me reste plus qu'à faire de la politique. »
Il y a deux manières de comprendre cette petite fable. L'une, traditionnelle, y verra l'expression du mépris dans lequel le peuple tient le politicien, qui n'est bon à ça que parce qu'il n'est bon à rien. L'autre, réaliste et plus sereine, constatera qu'il n'est pas nécessaire d'être le meilleur dans tous les domaines pour parvenir au sommet de la société.
C'est à la seconde version que je me rangerai. Comme le canard sait nager, voler et courir, l'homme politique sait approuver, critiquer, s'adapter. Il pousse même la ressemblance avec le canard jusqu'à être capable de continuer à courir longtemps après qu'on lui a coupé la tête. Il ne s'agit que d'une image, mais elle dit bien ce qu'elle veut dire. Combien de politiciens qu'on croyait décapités par l'échec courent encore allègrement les campagnes, les réunions et les débats dix, vingt ou trente ans après avoir été privés de chef!
Ibidem, p. 221-222

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Les projets de loi, eux, émanant du gouvernement, c'est-à-dire des énarques, sont assurés de faire leur entrée dans le formidable corpus législatif français. Nous sommes les premiers producteurs de lois au monde. Encore un record à notre actif! Nous en fabriquons tellement qu'il arrive à nos gouvernants de les oublier et d'en faire voter d'autres exactement semblables. M'entretenant avec un journaliste, je lui fis remarquer qu'on venait d'adopter une loi séparant la gestion des trois régimes de la Sécurité sociale, alors qu'un texte vieux de trente ans et toujours en vigueur formulait la même stipulation. Au regard qu'il me lança, je compris, que j'avais fait une bévue. Non que mon infonnation fût fausse. Elle était simplement inopportune.
Et un tantinet provocatrice, bien que ce n'eût été en aucune manière mon intention. Car si tout le monde se mettait à recenser les travaux gouvernementaux, parlementaires et journalistiques inutiles, on jetterait le discrédit sur des institutions, des fonctions, des professions que le monde entier nous envie et l'on ferait baisser de plusieurs degrés le prestige de notre pays. L'intérêt national commandait donc, non que je me tusse, car le mal était fait, mais que je n'abordasse plus jamais ce genre de sujet.
Mon interlocuteur avait d'autant plus raison qu'une loi n'est oubliée que parce qu'elle n'est pas appliquée. Et si elle ne l'est pas, c'est bien la preuve qu'il faut en voter une autre. On me dit qu'un bon tiers de nos lois est dans ce cas. Il ne faut pas y voir quelque inadaptation du législateur aux réalités, mais bien plutôt une manifestation supplémentaire du caractère ingouvernable des Français. Voilà pourquoi nous avons besoin, en France, d'un État fort, produisant en abondance lois, décrets, arrêtés et règlements et, Dieu merci, nous l'avons!
Ibidem, p. 236-237

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Arrivé au terme de cet ouvrage, je suis pris d'un sentiment de doute. Ai-je assez insisté sur les mérites de tous les acteurs du bonheur français, hommes ou institutions, auxquels je désirais rendre hommage? N'ai-je pas cédé moi-même, ici ou là, mais sans jamais l'avoir voulu, au travers bien français de la critique? Si tel est le cas, que le lecteur me pardonne. Seul un énarque aurait pu écrire un livre parfait, et je ne le suis pas.
Mais c'est peut-être l'indigence de ma formation qui, finalement, aura donné sa valeur, même bien modeste, à mon témoignage.
Dans sa « supplique pour être enterré sur la plage de Sète », Georges Brassens, évoquant la haute figure de Paul Valéry et son « cimetière marin », prie ainsi qu'on l'excuse : « Que le bon maître me le pardonne, moi l'humble troubadour, sur lui je renchéris. »
Humble troubadour, moi aussi, j'ai voulu être, même si ma prose ne vaut pas les vers du grand Georges. Troubadour de l'État, des énarques, des enseignants, des fonctionnaires, troubadour de l'Éducation nationale et de la Sécurité sociale, troubadour des syndicats, des hommes politiques, troubadour des banlieues, troubadour de la France.
J'espère avoir fait partager au lecteur ma conviction que notre pays n'a nulle raison de se laisser aller au découragement, à la morosité, au pessimisme. Bien au contraire, fort de toutes ses brillantes réalisations, de la solidité de ses institutions politiques et sociales, menant avec constance, sous la houlette de dirigeants éclairés, la plus fructueuse des politiques économiques, donnant à chacun de ses enfants, par les bons soins d'un corps enseignant au-dessus de tout éloge, les bases intellectuelles et morales qui lui permettront de s'assumer et de réussir, avançant à pas de géant vers la fin de la malédiction du travail et l'extirpation de l'horreur économique, régénérant son organisme vieillissant par la bienfaisante injection de toute une jeunesse immigrée, offrant à ses têtes blanches, à un âge où, ailleurs, on n'en a plus guère, les perspectives les plus ensoleillées, il a toutes les raisons de croire en lui et en son avenir.
Ibidem, p. 247-248

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