Ignacio Ramonet

Journaliste tiers-mondiste. Directeur du mensuel Le Monde diplomatique. Auteur de nombreux ouvrages dont, notamment, de Guerres du XXIème siècle, Galilée, Paris, 2002.

1
Fabuleux paradoxe : à l'heure où s'ouvre, avec une formidable foi en l'avenir, l'Exposition universelle de Séville, une sorte de sinistrose mondiale se propage dans un climat de grogne générale et de désenchantement ; chacun constate que l'incertitude est devenue l'unique certitude. Après l'effondrement des régimes communistes à l'Est et l'implosion de l'Union soviétique - objectifs majeurs, obstinément poursuivis par l'Occident durant des décennies - l'atmosphère aurait dû être à l'euphorie, au triomphe. Il n'en est rien. Inattendue, cette victoire en vient même à inquiéter... La conjoncture des crises est telle, en effet, que l'on redoute une aggravation générale des tensions, alors que se répandent : l'arrogance occidentale, la barbarie technique et une cohorte d'archaïsmes, de racismes, de haines et de xénophobies. Le monde redevient un labyrinthe...
Le Monde diplomatique, mai 1992, p. 13.

2
Le libéralisme ne semble pas pour autant, face à cette hébétude de la gauche, recueillir la sympathie massive des citoyens. Appliquée avec une implacable rigueur au cours de la décennie 80 aux Etats-Unis par M. Reagan et au Royaume-Uni par Mme Thatcher, cette doctrine économico-politique a entraîné de trop douloureuses conséquences sociales. Aggravation des inégalités, augmentation du chômage, désindustrialisation, dégradation des services publics, délabrement des équipements collectifs...
Ibidem, 1992, p.13.

3
A la société de gaspillage doit naturellement succéder une société du partage. Après des années d'euphorie financière, d'esbroufe et de supercheries, comment ne pas ressentir un fort désir de retour à des activités vertueuses, aux vraies valeurs ? L'éthique, le travail, la compétence, l'honnêteté, la frugalité... Fondements et ferments d'un nouvel humanisme... Peut-on reconstruire le monde autrement ?
Ibidem, 1992, pp. 13-20.

4
Historiquement, le nationalisme moderne est apparu, au XIXème siècle, en Allemagne pour s'opposer au projet universaliste de la Révolution française. Contre la perspective d'un monde uniforme et régi par les idées abstraites du rationalisme, les nationalistes opposèrent des particularismes sacralisés : la terre, la langue, la religion, le sang. Chaque fois que menace de s'imposer l'utopie d'une société universelle et parfaite, le nationalisme resurgit avec fureur. Le communisme internationaliste était une de ces utopies, comme l'est actuellement celle du marché sans frontières et l'universalisme économique imposant partout les mêmes normes de production et le même style de vie.
Ignacio Ramonet,Géopolitique du chaos, Galilée, Paris 1997, p. 99.

5
Les effets du progrès technique et les conséquences sociologiques de l'expansion durant la période 1945-1975 (exode rural et déchristianisation, culte des loisirs et libération des moeurs, explosion des medias audiovisuels et de la communication) ont fait sauter des structures spirituelles séculaires et ruiné des références culturelles extrêmement anciennes. L'augmentation du niveau de vie, les progrès dans le domaine de la santé, la modification de l'idée de bonheur ont conduit à une sorte d'abandon des valeurs qui imprégnaient l'ensemble du corps social européen. Et la croissante mondialisation de l'économie et de la culture a estompé de plus en plus le cadre national ; le patriotisme lui-même disparaît puisqu'il reposait largement sur l'identification de l'Etat et de la société.
Ibidem, 1997, p. 126-127.

6
Dans notre environnement intellectuel, la vérité qui compte est la vérité médiatique. Quelle est cette vérité ? Si, à propos d'un évènement, la presse, la radio et la télévision disent que quelque chose est vrai, il sera établi que cela est vrai. Même si c'est faux. Car est déormais vrai ce que l'ensemble des médias accréditent comme tel. .
Or, le seul moyen dont dispose un citoyen pour vérifier si une information est vraie est de confronter les discours des différents médias. Alors, si tous affirment la même chose, il n'y a plus qu'à admettre ce discours unique ...
Ibidem, 1997.

7
Qui sont, en cette fin de siècle, les vrais maîtres du monde ? Qui détient, au-delà des apparences, la réalité du pouvoir ? Poser de telles questions, c'est constater que, le plus souvent, les gouvernants, élus après d'homériques batailles électorales, se retrouvent impuissants face à des forces redoutables, d'envergure planétaire. Celles-ci ne constituent nullement, comme l'imaginent certains romans d'anticipation, uns sorte d'état-major clandestin complotant dans l'ombre pour conquérir le contrôle politique de la Terre. Il s'agit plutôt de forces oeuvrant à leur guise gràce à la stricte application de la vulgate néolibérale et qui obéissent à des mots d'ordre précis : libre-échange, privatisation, monétarisme, compétitivité, productivité. Et dont le slogan pourrait être : "Tous les pouvoirs au marché !".
Ignacio Ramonet, Nouveaux pouvoirs, nouveaux maîtres du monde, Fides, Montréal 1996.

8
Dans les démocraties actuelles, de plus en plus de citoyens libres se sentent englués, poissés par une sorte de visqueuse doctrine qui, insensiblement, enveloppe, le paralyse et finit par l'étouffer. Cette doctrine, c'est la "pensée unique", la seule autorisée par une invisible et omniprésente police de l'opinion.
Ibidem "Nouveaux maîtres", p. 23.

9
Les sociologues disent de la télévision qu'elle a trois fonctions : informer, éduquer et distraire. Et ce qu'ils critiquent essentiellement de la télévision, en tant que média de masse, c'est cette dernière fonction : distraire. C'est même l'objet principal de ce livre. La distraction pouvant devenir aliénation, crétinisation, abrutissement. Et conduire à la décérébralisation collective, à la domestication des âmes, au conditionnement des masses et à la manipulation des esprits.
Mais aujourd'hui, la crainte centrale c'est que, avec Internet, les trois principales fonctions de ce nouveau média cybernétique, pas encore dominant, soient devenues : surveiller, annoncer et vendre.
SURVEILLER, parce que chaque manipulation sur la Toile laisse une trace ; ...
ANNONCER, parce que l'économie d'Internet est essentiellement de nature publicitaire.
VENDRE, parce que tel est désormais l'objectif principal du média Internet.
Ignacio Ramonet, Progagandes silencieuses, Masses, télévision, cinéma, Galilée, Paris 2000, p. 20.

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