Olivier Pétré-Grenouilleau. Professeur d'université.

Bio-Express et Portrait (2006)

Auteur de Les traites négrières, La documentation française, documentation photographique, 66 pages, Paris, 2003 ; Les traites négrières : Essai d'histoire globale, 465 pages, Gallimard, Paris, 2004.

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Qu'est-ce que la traite?

La traite est née de l'incapacité de certaines sociétés esclavagistes, aux Amériques comme en Afrique noire pré-coloniale et dans le monde musulman, à maintenir ou à développer leur population servile par croît naturel.
Elle suppose l'existence de réseaux d'approvisionnement en captifs relativement organisés et stables, capables d'en drainer un nombre significatif; ce qui nécessite à la fois une logistique et un arsenal idéologique permettant d'en assurer la légitimité.

L'ensemble repose sur une nette dissociation entre les lieux où les captifs sont "produits" et ceux où ils sont utilisés. De là découle un quatrième caractère: les esclaves sont rarement produits directement par ceux qui les utilisent. L'échange, tributaire ou marchand, joue donc un rôle essentiel dans la traite. Enfin, un trafic aussi organisé et important, fonctionnant sur le mode de l'échange, ne peut se faire sans l'assentiment d'entités politiques qui y trouvent leur intérêt.

On ne peut guère parler de traite négrière dans le monde antique. Parmi beaucoup d'autres, des esclaves noirs étaient présents en Égypte, en Grèce, à Carthage ou bien à Rome. Ils venaient principalement d'Afrique orientale, avant que la conquête romaine de l'Afrique du Nord ne conduise à un début de ponction des régions d'Afrique occidentale.
Mais les effectifs concernés sont demeurés faibles, les flux instables et liés aux guerres plus qu'à l'existence de réseaux commerciaux structurés. De plus, l'image du Noir n'est pas particulièrement négative dans le monde gréco-romain.

On le voit donc, si l'histoire de l'esclavage se déroule depuis la plus haute Antiquité, ce n'est pas le cas de l'histoire de la traite. Et si le paramètre raciste n'est pas à l'origine du phénomène, il apparaît avec lui.
Les traites négrières, la documentation française, p. 2

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Le rôle de l'expansion musulmane

C'est la constitution d'un vaste empire musulman, par les djihads, à partir du VIIe siècle, qui est à l'origine des premiers véritables flux de traite. L'extension par la conquête engendrant un nombre croissant de captifs, l'esclavage devint une institution dans l'empire.
Tout infidèle était un esclave potentiel, la loi musulmane, la charia, interdisant de réduire à la condition servile de vrais musulmans.

Le monde arabe musulman puisa ainsi très largement dans les pays slaves, le Caucase et l'Asie centrale. Cependant, les captifs noirs furent de loin les plus nombreux. Ils étaient razziés dans les régions non islamisées situées au sud du Sahara. Peu à peu assimilée à la figure de l'esclave, l'image du Noir se dévalorisa progressivement et cette dévalorisation participa à son tour à la légitimation de la traite dont l'empire avait besoin.

Un passage des hadiths, recueil des actes et paroles du prophète Mohammed, ne disait-il pas des "Africains" qu'ils volent quand ils ont faim et qu'ils forniquent lorsqu'ils sont rassasiés?
Pour justifier la mise au travail forcé des Africains, on invoquait l'insuffisante organisation de leur cerveau et leur naturel gai. Les musulmans utilisèrent également la légende selon laquelle les Africains descendaient de Cham, le fils maudit de Noé. Plusieurs siècles après, le même argument fut employé en Occident. Dans le Coran même ne figure aucun préjugé de race ou de couleur. Tous ces discours servaient, naturellement, à justifier une traite dont le but véritable était économique et politique.

L'expression "traites orientales", qui renvoie à un registre géographique, plus neutre, est donc mieux appropriée que celle de "traites musulmanes".
Ibidem, L'apparition de la traite, p. 2

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Les débuts de la traite occidentale

De même, pour qualifier l'ensemble des traites qui ont alimenté le monde occidental et ses diverses possessions, mieux vaut parler de "traites occidentales" que de "traites atlantiques". Car des esclaves noirs furent également déportés en direction des colonies de plantation européennes de l'océan Indien.

Jusque vers le milieu du XVe siècle, les esclaves noirs présents en Europe en petit nombre transitaient par les réseaux marchands de l'empire musulman. C'est au sud du Portugal et à Madère que les Noirs étaient les plus nombreux. L'arrivée des Portugais sur les côtes de l'Afrique noire leur permit alors de contourner ces réseaux marchands. Mais, jusqu'à la mise en valeur des Amériques, l'Europe n'eut guère besoin de captifs noirs en masse.

Les plantations de sucre de la Méditerranée orientale de la fin du Moyen Age fonctionnaient grâce à des esclaves d'origines variées, en partie des chrétiens orthodoxes qui étaient vendus en grand nombre par des marchands italiens.
Du milieu du XVe siècle au dernier tiers du XVIIe siècle, le commerce entre Européens et Africains était diversifié. Les premiers allaient chercher en Afrique de l'or, de l'ivoire, une variété de poivre appelé malaguette, et aussi quelques esclaves; en échange, ils apportaient des marchandises variées, parmi lesquelles des comestibles. Ils se firent également les intermédiaires dans un commerce inter-africain d'esclaves, afin de se procurer de l'or dans la région de la côte du même nom.

Sans la mise en place du système de la plantation aux Amériques - Caraïbes, Brésil et Sud des actuels États-Unis, surtout -, l'arrivée massive d'esclaves noirs n'aurait sans doute pas été nécessaire. Des Indiens, mais aussi des engagés blancs, furent d'abord utilisés. Au final, comme cela avait été le cas auparavant pour les traites orientales, ce sont des raisons à la fois politiques et économiques qui furent à l' origine de l'essor de la traite occidentale.

Les autres États européens, entrés dans la compétition coloniale après les Ibériques, furent guidés, dans la mise en valeur de l'Amérique, par les doctrines mercantilistes alors en vigueur. Ils assignèrent à leurs colonies un rôle de fournisseurs de matières premières et misèrent pour cela sur l'établissement de grandes plantations, qui nécessitaient une main-d'œuvre nombreuse et bon marché.
Or, au même moment, à la fin du XVIIe siècle, l'Afrique disposait d'un nombre important d'esclaves issus de conflits militaires et encore faiblement employés sur place. La traite occidentale pouvait se développer, mille ans après les débuts de la traite orientale.
Dans les deux cas, le racisme paraît donc avoir été plus la conséquence que la cause de l'essor du trafic négrier.
Ibidem, p. 2-3

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Ensuite, il fallut légitimer cette nouvelle traite.
Les milieux coloniaux y travaillèrent, et comme pour les traites orientales, on trouva nombre d'arguments.

Quant à l'attitude de l'Eglise, elle est alors en pleine évolution. Renonçant aux principes de l'Eglise primitive, généreuse, accueillant en son sein tous les hommes de manière égale, encourageant même l'affranchissement des esclaves après le concile de Nicée (325), la papauté légitima dès 1454 la traite atlantique pratiquée par les Ibériques, ses fidèles alliés.
En 1527, cependant, le pape Paul III s'opposa officiellement à l'esclavage des non-chrétiens en général, même si sa bulle concernait en particulier les Indiens d'Amérique. ...

Il faudra attendre 1839 pour que le pape dénonce officiellement la traite des Noirs.
Ibidem, p. 3

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Nombre d'élites vivant en Afrique noire à l'époque pré-coloniale tiraient une part essentielle de leurs revenus de la guerre et des taxes prélevées sur le commerce à longue distance.
Or la traite nécessitait souvent la violence (pour "produire les captifs") et toujours l'échange marchand. On comprend dès lors la facilité avec laquelle elle put se développer.
Ibidem, L'Afrique noire actrice de la traire, p. 24

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On distingue généralement, au sein des traites orientales, les traites dites transsahariennes de celles qui ont affecté les côtes de la mer Rouge et de l'Afrique orientale. Pourtant, certains des esclaves capturés dans ces dernières régions furent également dirigés vers le nord, affrontant ainsi la pénible traversée du désert.
Le sujet a fait l'objet d'une iconographie abondante au XlXe siècle, époque à laquelle les abolitionnistes occidentaux s'insurgèrent contre la poursuite de la traite en direction des pays musulmans. Aux clichés du XVIIIe siècle sur un Orient décadent s'ajoutèrent alors ceux relatifs à un esclavage oriental synonyme, aux yeux des abolitionnistes, d' archaïsme et de perversité.
Ibidem, La traite transsaharienne, p. 36

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La plupart des esclaves noirs présents dans le monde antique provenaient des régions d'Afrique de l'Est, au sud de l'Égypte. Avec l'apparition de la traite, des flux se développèrent sur la côte africaine du canal de Mozambique. Dès le VIIe siècle, des enclaves commerçantes furent établies entre Mogadiscio et Sofala. Grâce aux vents de mousson, elles étaient en relation avec l'Inde et l'Arabie.
La traite fut sans doute importante dans la région entre 1400 et 1600, période pendant laquelle les commerçants musulmans semblent avoir traité beaucoup d'esclaves, en réexportant une partie vers l'Asie.

Entre 650 et 1920, huit millions d'Africains auraient été déportés à partir de l'Afrique orientale.

Au XlXe siècle, la traite prit une ampleur considérable dans le bassin du Nil (où elle se développa, après 1820, sous l'impulsion du pacha d'Égypte qui voulait des soldats, des esclaves et de l'ivoire) et en Afrique centre-orientale.
Cette époque est mieux connue car de nombreux documents furent diffusés, dans la presse britannique notamment, afin de dénoncer ces pratiques. Partout, le même scénario se reproduisait. Des traitants (Arabes, Swahilis ou Africains islamisés) ouvraient des routes vers l'intérieur et razziaient directement les esclaves, à la différence de ce qui se pratiquait au temps de la traite atlantique.

Les populations de l'intérieur étaient moins habituées que celles de la côte à l'usage des armes à feu - d'où leur rôle dévastateur. On notera le nombre de victimes, et le fait que toute la population restante (hommes, femmes et enfants), présente au moment de l' attaque, est emmenée.
Des régions entières furent ainsi véritablement mises à sac, jusqu'aux Grands Lacs d'abord, puis bien au-delà, les traitants remontant le fleuve Congo. Les raids pouvaient durer une année, parfois plus. Ils alimentèrent une importante traite interne, difficile à quantifier. Mais beaucoup de captifs étaient utilisés sur place, pour faire vivre les points fortifiés fixes des traitants.
Ibidem, La traite orientale, p. 38

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Sur la loi du 10 mai 2001 (dite loi Taubira) tendant à la connaissance de "la traite et l'esclavage en tant que crime contre l'humanité", Assemblée nationale, 18 février 1999;

- Mme Christiane Taubira-Delannon, députée de la Guyane, rapporteur:
"Ce rapport [...] reprend les seules données qui ne font plus litige. Il n'est pas un acte d'accusation, parce que la culpabilité n'est pas héréditaire [.. .], il n'est pas une requête en repentance, parce que nul n'aurait l'idée de demander un acte de contrition à la République laïque, dont les valeurs fondatrices nourrissent le refus de l'injustice [...]. Dès le début, l'entreprise fut marquée par la férocité [.. .]. Elle était légitimée par la prétendue malédiction de Cham [...]. Quinze à trente millions de personnes, selon la large fourchette des historiens, [...] ont subi la traite et l'esclavage [.. .]. Nous sommes là pour dire que si l'Afrique s'enlise dans le non-développement, c'est aussi parce que des générations de ses fils et de ses filles lui ont été arrachées, que si la Martinique et la Guadeloupe sont dépendantes de l'économie du sucre {.. .], si la Guyane a tant de difficultés à maîtriser ses richesses naturelles, si La Réunion est forcée de commercer si loin de ses voisins, c'est le résultat direct de l'exclusif colonial".

- Mme Elizabeth Guigou, garde des Sceaux, ministre de la Justice:
"L'article 1er [de ce texte] qualifie de crime contre l'humanité la traite et l'esclavage des populations noires perpétrés à partir du xve siècle [.. .]. Son article 2 a pour objet de favoriser une meilleure connaissance de tous sur ce qu'a été l'esclavage qu'ont subi les populations africaines [.. .], notamment les nouvelles générations, dans le cadre de l'école [.. .]. L'article 3 [...] veut permettre de dépasser le cadre strictement national afin que la condamnation de l'esclavage s'exprime aussi au niveau interna- tional [.. .]. L'article 4 prévoit d'instaurer un comité chargé de proposer des lieux et des actions de mémoire [.. .]. Enfin, l'article 5 reconnaît aux associations de défense de la mémoire des esclaves le droit de se constituer partie civile en cas d'injures ou de diffamations racistes".
Ibidem, Traite et esclavage : un legs douloureux, p. 60

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Colonisation : Un historien poursuivi

Olivier Pétré-Grenouilleau, professeur à l'université de Lorient, est assigné aujourd'hui (30 novembre 2005) devant le tribunal de grande instance de Paris.
Le collectif des Antillais Guyanais-Réunionnais lui reproche une interview au Journal du Dimanche du 12 juin (2005). Ses propos nieraient «le caractère de crime contre l'humanité qui a été reconnu à la traite négrière par la loi du 23 mai 2001» (loi Taubira).

Pétré Grenouilleau nie en effet le caractère génocidaire de l'esclavage, au motif que le but des Occidentaux était de préserver la main-d'oeuvre servile, non de la tuer. Mais la réduction en esclavage demeure un crime contre l'humanité, défini par le tribunal de Nuremberg.

Ce procès provoque un émoi chez les historiens, pour qui Pétré-Grenouilleau est un chercheur sérieux. Le procès dira si, au fond, ce n'est pas son dernier livre, plusieurs fois primé par les historiens, les Traites négrières, essai d'histoire globale (Gallimard) qui est en cause. Dans cet ouvrage, l'historien a tenté d'éclairer les différentes formes d'esclavage en Afrique : africaine, arabe et occidentale.
liberation.fr, par Didier ARNAUD et Hervé NATHAN, QUOTIDIEN : mercredi 30 novembre 2005

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(Mars 2006) Olivier Pétré-Grenouilleau, 43 ans, historien. Son livre sur les traites négrières lui a valu les foudres d'un collectif d'outre-mer, qui l'avait accusé de nier un crime contre l'humanité.

Il s'est fait traiter

Il n'est pas, a priori, le gibier d'une page portrait de quotidien national. Une élégance passe-partout au physique, une certaine prudence en pensée, c'est un historien tranquille dans une vie bien réglée. Lui-même le reconnaît: «Ce n'est pas mon style de me mettre en avant: j'ai des projets intellectuels, pas d'aventures médiatiques», puis citant Bourdieu : «Le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien.»

Malgré lui, Olivier Pétré-Grenouilleau est devenu le martyr d'une cause, l'emblème autour duquel la mobilisation des historiens a pris, exprimant leur ras-le-bol, par pétitions, associations, manifestations, textes et débats interposés, face aux interventions des lois et des procès dans leur domaine de recherche, entravant leurs travaux, surtout quand ceux-ci concernent des sujets sensibles, l'esclavage, la colonisation, la Shoah ou la guerre d'Algérie. Car, désormais, Olivier Pétré-Grenouilleau, qu'il le veuille ou non, est connu pour l'«affaire» qui a entouré ses travaux.

Au début de l'automne dernier, une association mémorielle, le collectif DOM des Antillais, Guyanais, Réunionnais l'a attaqué en justice pour avoir nié «le caractère de crime contre l'humanité qui a été reconnu à la traite négrière par la loi du 23 mai 2001». Cette procédure visait un entretien accordé au Journal du dimanche, en juin 2005, à propos du livre publié par l'historien, les Traites négrières.

Début février dernier (2006), après six mois de polémique, prenant acte de la levée massive des boucliers historiens, l'association y a finalement renoncé. Mais la controverse a révélé combien est instable le terrain qui voit s'affronter la logique de l'histoire, drapée dans la recherche d'une objectivité scientifique à propos du passé, et celles des mémoires portées par des communautés meurtries, trouvant dans les héritages de quoi revendiquer des identités victimaires.
Autrement dit: là où Pétré-Grenouilleau tente de considérer les traites négrières comme un objet d'étude historique, les associations communautaires voient l'origine d'un traumatisme toujours brûlant car sans cesse actualisé par les humiliations que leur ferait subir la société française. Entre ces deux logiques, les politiques rament, concédant aux uns ce qu'ils tentent de promettre aux autres.

Quand il revient sur cette affaire, Olivier Pétré-Grenouilleau, 43 ans, s'avoue perplexe: «Cela me semblait irrationnel et injuste.» Car, jusqu'à ces derniers mois, l'histoire de la traite négrière, en France du moins, n'intéressait pas grand monde. C'était un problème de spécialistes. «Faire cette histoire, c'était même sacrifier sa carrière, puisque la plupart des contacts étaient à l'étranger», précise l'historien. Il faut dire que ses adversaires ont employé des méthodes de voyous, usant d'anathèmes et d'une campagne calomnieuse sur Internet.
Sur le site du collectif DOM, Pétré s'est retrouvé «complice des négriers», quand ce n'était pas carrément «négationniste». Ses conférences sont menacées, le président de son université alerté. «J'étais démuni, ce n'était pas un débat, mais des attaques infondées.» Avec l'avocat de Gallimard, éditeur des Traites négrières par l'intermédiaire de Pierre Nora, ils arrêtent une stratégie de l'impassibilité: ne pas répondre aux provocations, refuser toute intervention dans la presse, espérer la mobilisation des associations historiennes, et pratiquer le métier: assurer les cours à la fac, donner les conférences prévues.

Il est surtout resté fidèle à lui-même, se définissant d'abord comme «Nantais et historien de l'esclavage». A Nantes, il a toujours vécu, plutôt dans la banlieue. Il est issu d'un milieu modeste : père facteur et mère ouvrière dans une usine de biscuiterie. Ils étaient trois enfants et chacun croyait aux valeurs familiales: le travail, encore le travail, toujours le travail, seul marchepied dans l'ascension républicaine au mérite. «C'est le vélo, concède-t-il, qui résumerait le mieux mon caractère», ayant derrière lui une carrière d'amateur, coureur à l'échelle régionale. Vingt ans de mariage et deux enfants plus loin, la vie dans une maison de la banlieue de Nantes constitue toujours son pain quotidien.

Pétré-Grenouilleau n'a pas écrit pour rien un livre d'histoire sur Nantes: cette ville lui a donné le virus de l'historien tout en lui fournissant son objet d'études. Car Nantes fut la capitale française de la traite, et les négriers y sont restés les principaux notables jusqu'à la fin du XIXe siècle. La traite à Nantes est surtout synonyme de prospérité: c'est l'esclavage sans mauvaise conscience ni culpabilité. Les victimes ont été oubliées, recouvertes par les heures de gloire du passé et les beaux immeubles de toujours. Et les négriers ont échappé à l'anathème, même s'ils ont perdu une large part du pouvoir, économique et politique, au profit des dynasties plus récentes de l'agroalimentaire. La preuve: ici, tout est atlantique. Le commerce, la traite, la façade, et même le club de football (de Nantes Atlantique, le fameux FCNA jaune canari). Mais les négriers, qu'ont-ils fait de leur argent? C'est la question, un brin gênante, posée par Pétré-Grenouilleau dès ses premiers travaux, puis dans sa thèse (l'Argent de la traite).

Si Pétré-Grenouilleau reste obstinément nantais, il fait carrière universitaire à Lorient. Il y est arrivé jeune maître de conférences en 1995, puis a gravi les échelons jusqu'au professorat en 1999. Auparavant, il a fait dix années dans le secondaire en collège, et en a gardé la fibre pédagogique. Mais la recherche est aussi sa passion à rigueur scientifique. Ex-pensionnaire de l'Institut universitaire de France, superbourse donnée à quelques chercheurs triés sur le volet, il donnera les Traites négrières. Essai d'histoire globale, publié fin 2004. Le livre, épais, sérieux, érudit, collectionne coup sur coup les trois principaux prix d'histoire en France.

Fort de ce trésor de guerre, il n'a pas compris ce que les associations noires les plus radicales lui ont reproché. Un entretien au Journal du dimanche, où il dénie à l'esclavage le qualificatif de «génocide» au motif que le but de la traite négrière était de préserver la main-d'oeuvre servile, non de la tuer. Pétré-Grenouilleau ne voit pas non plus en quoi les conclusions de son «essai d'histoire globale» sont explosives pour de jeunes militants de la cause noire.

En pratiquant l'histoire comparée des trois traites, atlantique (celle des Noirs vers les Amériques, 11 millions de personnes), orientale (vers les pays musulmans, 17 millions), et celle interne à l'Afrique (14 millions), l'historien aurait le tort de «relativiser» le martyre noir. «D'un point de vue moral aucun de ces trois esclavages n'est acceptable, répond-il, alors pourquoi ne faudrait-il parler que d'un seul? Mon livre est dédié aux victimes, au pluriel, des traites négrières.»

Son essai brise également un tabou: en Afrique, des Noirs ont donc esclavagisé d'autres Noirs, par millions et pendant des siècles. «Mais c'est une chose qu'on connaît depuis le travail de l'historien africain Dia Kité, argumente-t-il. La traite n'est pas une histoire en noir et blanc.»
L'homme n'a pas la science infuse du politiquement correct.

Désormais, que faire pour oublier l'affaire et cette agitation mal vécue? Y revenir... Avec un projet d'anthropologie historique de l'esclavage, visant à mieux en définir le terme et à en cerner les sens multiples. Ne serait-ce que pour comprendre pourquoi tant d'hommes et de femmes restent esclaves aujourd'hui.
Ce n'est pas la moindre qualité de l'historien nantais: s'il fuit les projecteurs de l'actualité, il a l'entêtement rassurant du granit.
Libération, 15 mars 2006, p. 36, par Antoine de BAECQUE, QUOTIDIEN : mercredi 15 mars 2006

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Bio Express (2006)

Dates Olivier Pétré-Grenouilleau en 7 dates
20 avril 1962 Naissance à Rumilly (Haute-Savoie).
1994 Thèse d'histoire sur le milieu négrier nantais.
1997 L'Argent de la traite (Aubier).
1999 Professeur d'histoire à la fac de Lorient.
2004 Les Traites négrières (Gallimard).
Septembre 2005 Un collectif dépose plainte contre lui.
Février 2006 Fin de l'«affaire», avec le retrait de la plainte.

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