Nécrologie de Roudinesco (Le Monde, décembre 2008)
Claude Olievenstein

Psychanalyste. Médecin spécialiste en toxicomanie.
Auteur notamment de La clinique du toxicomane, Editions universitaires, Paris, 1987 ; Le non-dit des émotions, Odile Jacob, Paris, 1988 ; L'homme parano, Le Seuil, Paris, 1992 ; Naissance de la vieillesse, Odile Jacob, Paris, 1999 ; La drogue trente ans après, Odile Jacob, Paris, 2000.

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Si on admet que la drogue est la rencontre d'un produit, d'une personnalité et d'un moment socioculturel, il y a un non-dit qui concerne chacun des trois paramètres.

Le consensus social implicite et explicite est que la drogue est un objet mauvais en soi.
A la rigueur, l'approche scientifique peut la comparer à une insuline correspondant à un manque biologique, l'approche analytique à un objet transitionnel.
Mais il est interdit de s'interroger sur les effets réels du Pharmakon ((remède)).

Il est interdit de s'interroger sur le vrai caractère initial et initiatique d'une poudre inerte qui vient de l'extérieur, qui n'est pas fantasmatique, qui ne se joue pas dans le symbolique et qui explore le corps et l'esprit, allant jusqu'à une transe solitaire incommunicable au commun des mortels.
Le non-dit des émotions, Odile Jacob, Paris, 1988, pp.109/110.

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Quand le sujet rencontre (et parfois recherche passionnément depuis l'enfance) l'objet-drogue, celui-ci vient colmater les morceaux du miroir brisé ((le manque initial du sujet qui cherche démesurément à le combler)).

Seul, Dieu peut permettre un tel miracle.

L'objet vient à la place du Dieu ou des Dieux morts.

Autrement dit, l'objet-drogue est sacré, mystère extrahumain.

Mais d'autre part et presque immédiatement, il est aussi instance violente de désacralisation et de démystification dès que ces effets cessent, renvoyant le sujet au déni de soi-même et donc au manque.
Ibidem pp.112/113.

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Nécrologie Claude Olievenstein, psychiatre LE MONDE | 16.12.08 | 16h11 • Mis à jour le 16.12.08 | 16h11 Elisabeth Roudinesco

Fondateur du Centre Marmottan pour le traitement des toxicomanes, à Paris, Claude Olievenstein est mort à Paris, dimanche 14 décembre, des suites d'une maladie de Parkinson invalidante.
Il en avait senti très tôt les effets dévastateurs, au point de consacrer l'un de ses ouvrages à cette question (Naissance de la vieillesse, Odile Jacob, 2000). L'un de ses nombreux livres.
Ainsi, dans Le Non-dit des émotions (Odile Jacob, 1988), il explorait l'"indicible" au-delà de la langue ; L'Homme parano (Odile Jacob, 1992) peut être considéré comme un véritable manuel clinique des petits et des grands délires de persécution.

"J'aurais pu être un petit nazi si je n'avais été, aussi, un petit juif" : c'est ainsi que commence le livre majeur de celui que l'on appelait "Olive" et qui fut le pionnier du traitement des toxicomanes en France (Il n'y a pas de drogués heureux, Laffont, 1977).
En écrivant ces lignes provocatrices, il savait pourtant qu'il avait déjà choisi son camp : celui des victimes, et non pas celui des bourreaux.

Claude Olievenstein était né à Berlin le 11 juin 1933. Enfant, il assista à une scène classique d'humiliation, celle-là même qui, à Vienne, au milieu du XIXe siècle, avait été infligée au père de Sigmund Freud.

Un soir, après qu'il eut été emmené au cirque par son grand-père, avec son frère Armand, il vit un nazi gifler le vieil homme et le jeter au sol : "Je le revois à quatre pattes, et, aujourd'hui encore, je ressens en moi une incroyable montée de haine. Mon grand-père, qui était un homme fier, s'est relevé sans mot dire, a épousseté son chapeau et nous a repris par la main (...). Pour cet homme qui était très sincère, l'humiliation a été vécue comme un écroulement total, global. Et il a eu la réaction qui, vingt ans plus tard, serait la mienne : il a revendiqué sa solidarité avec son peuple."

Par deux fois, la famille Olievenstein échappe à l'extermination. D'abord en quittant l'Allemagne pour s'installer en France et ensuite en refusant de se soumettre au port de l'étoile jaune imposé par le régime de Vichy.

Après une enfance qui lui apprit à dissimuler ses origines, Claude Olievenstein rejoint Paris, ville aimée, où il poursuivra ses études : "Nous avions désormais notre place dans le monde. Nous avions le droit d'être nous-mêmes, le problème juif avait cessé d'exister."

Les deux frères deviennent psychiatres.
Sous le nom d'Armand Olivennes (1931-2006), l'aîné sera aussi poète et auteur de nombreux ouvrages. Il épousera Maria Landau, psychanalyste, élève et chef de clinique de Jenny Aubry (1903-1987), dont il aura trois fils.

Quant au cadet, tout aussi iconoclaste et d'une générosité hors du commun, il découvrira son homosexualité après avoir aimé des femmes et rédigé des pages superbes sur sa compagne et collaboratrice, Edith, analysée par Jacques Lacan (1901-1981), et qui mourra en absorbant des somnifères.

Il ne cessera par ailleurs - après avoir été l'élève d'Henri Baruk (1897-1999) et avoir soutenu sa thèse sur le LSD - d'être un militant politique, contestataire de l'ordre psychiatrique, marqué par les travaux de Michel Foucault (1926-1984), puis ami d'un autre philosophe, Jacques Derrida (1930-2004).

Il adhéra d'abord aux Jeunesses communistes, dont il sera exclu, puis à l'Union des étudiants juifs de France.

Après les événements de mai 1968, il fondera, en 1971, à l'hôpital de Marmottan, hideux bâtiment de brique rouge, le Centre médical d'accueil, d'orientation, de soins pour toxicomanes non alcooliques, dont le rayonnement sera considérable, en France et à l'étranger, notamment en Amérique latine. Il sera aussi nommé, en 1987, professeur associé d'anthropologie à l'université de Lyon, où il animera un séminaire sur les exclus et les marginaux.

HOSTILE À TOUT ESPRIT DE CHAPELLE

C'est en 1958, à l'hôpital de Maison Blanche - avant Villejuif et Sainte-Anne -, qu'il croise l'aventure de la psychiatrie de secteur, dont les artisans sont alors partagés en deux tendances.
Les uns sont attachés à la nosologie classique ; les autres sont portés par l'enseignement de Jacques Lacan.
"Pour ma part, disait Olievenstein, j'étais évidemment un chaud partisan de la psychanalyse, d'autant que je venais de découvrir Lacan, l'homme qui, avec Merleau-Ponty, (philosophe, 1908-1961) m'a, à ce moment-là, le plus influencé."

Hostile à tout esprit de chapelle et grand voyageur en quête d'autres cultures, Claude Olievenstein fréquentera le divan sans intégrer aucun courant. Il n'empêche que l'expérience de Marmottan s'inscrit dans la grande histoire de l'approche dynamique de la psyché.
En effet, rejetant à la fois l'institutionnalisation des drogues de substitution, parmi lesquelles la méthadone et les neuroleptiques - et non pas leur usage au cas par cas -, il privilégiait à Marmottan les prises en charge de longue durée fondées sur une relation transférentielle avec les patients, seule manière de les faire émerger lentement de l'enfer de la drogue.

Il fut vivement attaqué pour s'être opposé, pendant un temps, à la vente libre des seringues, n'hésitant pas ensuite à changer d'avis lorsque survint l'épidémie du sida.

Opposé autant à la dépénalisation, qui favorisait la jouissance autodestructive des toxicomanes, qu'à une politique répressive qui risquait de les confondre avec les narcotrafiquants, il usa de son franc-parler et de sa forte présence dans les médias pour se mettre au service des victimes - manière de ne pas oublier son destin initial.

La France doit beaucoup à Claude Olievenstein dans ce domaine. Il faut se rappeler la leçon d'humanisme, de tolérance et de rigueur qui fut la sienne, et non se complaire dans une logique sécuritaire de prétendue "domestication" qui ne fera que criminaliser davantage le peuple des drogués.

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