Lev Davidovich Bronstein dit Léon Trotsky , en 1940

Christophe Nick
Journaliste politique, réalisateur de télévision. Auteur avec Pierre Péan de TF1, un pouvoir, Fayard, Paris, 1997 ; de Résurrection, naissance de la Vème République, Fayard, Paris, 1999 ; de Les Trotskistes, Fayard, Paris, 2002.

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Les héritiers du yiddishland révolutionnaire

Le troisième pilier du trotskisme résulte d'un phénomène considérable, essentiellement urbain, qui nous renvoie un étrange reflet de notre époque: l'arrivée en France, au début du siècle, d'une ample vague d'immigration juive en provenance d'Europe orientale.
La famille Najman en vient. Maurice et Charly seront deux des principaux leaders trotskistes des étudiants et lycéens des années 1968-1978. Leur histoire commence avec leur grand-mère, en Pologne, mais pourrait remonter encore plus haut. Leur mère, Solange Najman, raconte avec cet accent yiddish qui fait chanter les épisodes les plus tragiques:
« Maman s'appelait Maria Luxemburg. Elle avait une cousine: Rosa Luxemburg, qui habitait en Allemagne. Je pense que vous avez entendu parler d'elle? Elles ne se sont jamais rencontrées. Y a-t-il des traces de correspondance? Peut-être aux États-Unis... Toute ma famille a disparu, vous savez. Maman avait neuf frères. Personne n'est resté. Même ceux qui s'étaient réfugiés à Paris... Maman a commencé à travailler à quatorze ans, à Lodz, dans une usine de bas de soie naturelle.
Elle dirigeait les révoltes et s'est fait arrêter après avoir mis l'usine en grève. C'était une humaniste, elle avait ça dans la tête... Sa grande amie, à l'époque, était une cousine de Trotski. Elles ont survécu aux camps et se sont retrouvées à Paris. Maman a épousé Maurice Zylberstein, mon père, qui était allé à Vienne, en Autriche, dans les années 20, pour passer un diplôme en orthopédie. Il est rentré en Pologne, à Katowice, où il fabriquait des chaussures dans une petite échoppe. Il jouait très bien du violon. Ils sont sortis ensemble cinq ans avant de se marier! C'était un grand amour.
Comment papa est devenu trotskiste, je ne sais pas. Maman aussi était très à gauche. Mais, dès qu'elle a eu des enfants, tout a changé: sans être pieuse, elle a retrouvé la tradition. Elle ne s'est plus mêlée de politique. Elle s'est acheté une machine à coudre. On lui apportait le travail à la maison. Les patrons se l'arrachaient. Nous avons alors déménagé, car le ghetto de Lodz était un des pires de Pologne. Nous arrivons au ghetto de Radom, où je rencontre ma future belle-sœur. Elle avait vingt-trois ans, elle s'est mariée un an avant d'être déportée. Son frère devait devenir mon mari.
Un homme formidable! Quand il était en Pologne, il était activiste. Une nuit, on le prévient qu'il va être arrêté et déporté à Kartowska, un camp que les Polonais ont construit avant guerre, bien pire qu'une prison. On y subissait des souffrances terribles. Ses copains se sont cotisés pour qu'il puisse s'enfuir.
Il est arrivé en 1932 à Paris où vivait un de ses frères, Maurice Najman. Il sera assassiné à Madrid, à vingt-six ans, pendant la guerre d'Espagne. Il avait été auparavant à Moscou à l'école du Komintern. On n'a jamais su qui l'avait tué...
Mon futur mari est revenu à Radom en 33. Sans papiers, sans travail. Il ne mangeait que du riz. Mais il avait beaucoup d'amis, était très aimé et était engagé à fond dans sa cellule du Parti. Il est retourné en France avant la guerre et s'est engagé dans l'armée en 39. Il avait pris la nationalité française dès 33. »

Les parents de Daniel Gluckstein, candidat du Parti des travailleurs (lambertiste) à la présidentielle de 2002, ont croisé ceux des frères Najman dans ces ghettos de Lodz et Radom. Ce sont des militants du Bund, le parti socialiste révolutionnaire juif.
« Mon père avait son diplôme de tailleur, il exerçait à Lodz. Ma mère, elle, a connu Solange Najman et sa sœur en déportation, à Bergen-Belsen. » Comme tous les lambertistes, Daniel Glukstein répugne à raconter sa vie. Dommage, le fil est là.

Comme pour Henri Weber, sénateur socialiste, actuellement animateur du courant fabiusien au sein du PS, cofondateur de la Ligue communiste avec Alain Krivine. En 1938, à la veille de la guerre, ses parents, horlogers juifs, vivent à Czanow, en haute Silésie, à quatorze kilomètres d'un village que les Allemands appelleront Auschwitz.

La famille Krivine, elle, est arrivée en France au début du siècle, fuyant les pogroms de Russie. Les parents d'Alain, Hubert et Jean-Michel, trois des fondateurs de la Ligue, ne sont pas militants. Mais maman Krivine jeûne à Kippour « parce que, dit-elle, face aux antisémites, il est bon de montrer une fois l'an qu'on est juif 1 ».

Barta, lui, est né en 1914 à Buhusi, en Roumanie, dans une famille de petits commerçants juifs. Le fondateur du courant qui deviendra Lutte ouvrière, n'a accordé qu'une seule interview dans sa vie: à un ancien militant de LO, pour une thèse universitaire2. On ne sait rien d'autre de sa vie antérieure que ces phrases sibyllines: « J'ai eu cet avantage énorme d'être né dans un pays où des révolutionnaires peuvent exister psychologiquement. Une société qui était précapitaliste à l'époque. Il y avait des rapports humains qui, seuls, peuvent donner à quelqu'un la détermination: une haine véritable des possédants. » Il précisa en 1936, dans une lettre à Trotski: « Du point de vu conspiratif, nous avons une éducation parfaite3. » Barta a un vrai nom: David Korner.

Pierre Franck, père du « franckisme », cette tendance du pablisme qui donna naissanœ à la LCR, est né à Paris en 1905 de parents fraîchement débarqués de Vilna, Lituanie. Juifs, artisans tailleurs, ils s'installent dans le faubourg Montmarte et retrouvent leurs amis baltes dans des cafés et ateliers où la photo de Jaurès est encadrée. Après la révolution de 1917, les Franck emmènent le petit Pierre à tous les meetings, jusqu'à ce qu'il s'y rende seul et commence à convaincre ses jeunes camarades4.
(1. Cité par Hervé Harnon et Patrick Rotman, Génération, tome J, Seuil, collection« Points», 1998, page 16. 2. On en trouve des extraits dans «Lettres à un jeune camarade» aux publications du GET, BP 12,92262 Fontenay-aux-roses. 3. Cité par Richard Moyon, Cahiers Léon Trotski, n° 49, page 9. 4. Témoignage de Maurice Braguinsky in Pour un portrait de Pierre Franck, La Brèche, 1985, page 19.)

Pierre Lambert, de son vrai nom Boussel, est né le 9 juin 1920 à Paris, de parents juifs russes tout aussi fraîchement débarqués. Militaient-ils? On ne sait. Pierre Broué nous précise néanmoins: « La seule musique entendue par Lambert dans son enfance était celle des mouches que sa mère écrasait au-dessus de sa tête. La misère était totale. Il a grandi à Montreuil et a milité dès l'âge de quinze ans. » Ses copains adhèrent à l'Hachomer Hatzaïr, « la jeune garde », organisation de scouts sionistes de gauche. Lui choisit les Jeunesses communistes 1.
(1. Christophe Bourseiller, Cet étrange monsieur Blondel, Bartillat, 1997, page 83. L'enquête de Christophe Bourseiller a été la première jamais publiée sur l'OCI et le lambertisme. Un travail de défrichage à l'époque snobé par la critique, mais qui se révèle, quelques années plus tard, d'une pertinence rare. Il a permis l'émergence du débat, et même si d'aucuns peuvent critiquer telle ou telle analyse, il convient de saluer ce travail pionnier sans lequel l'univers du trotskisme français serait resté probablement imperméable.)

Ces exemples pourraient se multiplier à l'infini. Ils sortent du « Yiddishland révolutionnaire », le principal courant de propagation du trotskisme. A la LCR, dans les années 70, l'humour résumait bien la situation: «Pourquoi ne parle-t-on pas yiddish au bureau politique de la Ligue communiste? Parce que Bensaïd est séfarade! »
«Moi, le milieu juif ne m'a rien apporté pour ce qui est de la politique, précise Alain Krivine. Mais, pour beaucoup, c'est un fait central. Jean-Charles Michaloux, Henri Weber... beaucoup sont passés par l'Hachomer Hatzaïr, qui a façonné une bonne partie de l'extrême gauche française. Lutte ouvrière ne se comprend pas sans cela. Michel Rodinson, le fils de Maxime, directeur de la publication de LO, en vient aussi. Depuis les années 60, LO y faisait de l'entrisme et recrutait en force. L'Achomer avait une dimension militaire qui, je m'en souviens, fascinait les jeunes. Dans les camps, il y avait le salut au drapeau, des officiers venant de kibboutzim encadraient les jeunes et leur apprenaient les principes de l'organisation paramilitaire... »

Les courants révolutionnaires de l'immigration juive

L'histoire du Yiddishland révolutionnaire est largement méconnue, même en Israël, où son existence est un tabou national. Il s'agit pourtant d'une clé essentielle pour comprendre le trotskisme. Charly Najman : « Le messianisme trotskiste est le fruit de la rencontre entre la mystique juive et la mystique révolutionnaire. Bensaïd dit la même chose: l'idée révolutionnaire se rattache à une tradition; la révolution est une puissance qui appartient au passé, même si elle parle de lendemains et se projette dans le futur. »

Au début du XX siècle, plus de onze millions de Juifs vivent sur cette planète, dont cinq en Russie, un et demi en Pologne, presque autant en Hongrie et en Ukraine, des centaines de milliers entre les États baltes. La jeunesse juive est probablement la plus explosive du continent. Très cultivée, elle se révolte contre l'extrême misère dans laquelle ses parents, sous-prolétaires surexploités, survivent. Encasernés dans des ghettos sordides, les jeunes subissent un ordre moral figé par le conservatisme puritain des Juifs religieux, au sein de familles démesurément nombreuses. Ils vivent dans la terreur des pogroms qui ensan glantent régulièrement l'Europe orientale. Ils n'ont pour perspectives immédiates qu'une émigration massive vers l'Europe de l'Ouest ou la plongée dans la Thora. Trois organisations révolutionnaires mobilisent cette génération qui découvre Marx comme un Dieu alternatif.
Les communistes. A l'instar des dirigeants « ouvriers » européens, de Lénine à Rosa Luxemburg, de Plekhanov à Trotski, de Jaurès à Kautsky, les bolcheviks pensent que l'émancipation des Juifs viendra de leur assimilation culturelle et sociale. On est prié de parler dans la langue nationale. Toute trace de religiosité - l'opium des peuples - est impensable. Cela vaut aussi pour les catholiques ou les musulmans. Les communistes sont internationalistes. Il n'y a qu'un peuple opprimé sur terre: la classe ouvrière. Toute autre forme d'oppression n'est pour eux qu'une déclinaison secondaire de l'antagonisme principal: celui des classes sociales.
Les bundistes. « Ils liaient la dimension universelle de leur lutte à l'émancipation de la communauté dont ils étaient issus, à la promotion, à l'épanouissement de l'identité spécifique de cette communauté l. » Pour les bundistes, l'émancipation des Juifs se fera en Europe, indépendamment des autres peuples, mais dans le cadre de la révolution internationaliste et prolétarienne. « Le yiddish est adopté, dans cet esprit, comme moyen de communication et de propagande privilégié.» Tiraillé entre mencheviks de gauche et bolcheviks dépités, le Bund, plus par réaction aux promesses non tenues de la révolution soviétique que par conviction profonde, évolue dès les années 20 vers un réformisme social-démocrate. En 1930, il adhérera à la IIéme Internationale. (1. Alain Brossat, Sylvia Klingberg, Le Yiddishland révolutionnaire, Baland, 1983, page 28. Un livre décapant et pionnier qui bouleverse la version communément admise après 1945 du destin du peuple juif. Une version télévisée de ce document a été tournée en 1985...)

Les sionistes de gauche du mouvement Poale Zion (Les ouvriers de Sion) veulent, eux, faire d'Eretz Israël la vraie patrie des Juifs et une terre communiste. La question des Juifs est une question « nationale » comme les autres. Elle ne peut être résolue qu'à partir d'un territoire: la Palestine, en l'occurrence. Très présents en Lituanie, dans le sud de la Russie et à Varsovie, ils créent des syndicats forts et, après les pogroms du début du siècle, des organisations d'autodéfense extrêmement vigoureuses. Quoi qu'il en soit, le communisme annonce, pour ces militants, la cité parfaite. Nombreux sont ceux qui, après 1917, deviendront les premiers agents de l'Internationale communiste.

« Bien sûr, expliquent Brossat et Klingberg, "'utopie" de chaque parti a sa coloration particulière. Mais ces différents rameaux jaillissent d'une même racine: la grande Utopie du monde nouveau, de la Nouvelle Alliance qui prend corps dans les écrits des penseurs socialistes de la seconde moitié du XIXéme siècle, se consolide avec la croissance du mouvement ouvrier au début du XXéme et s'élance à l'assaut du ciel avec la Révolution russe. Dans son infinie diversité de lieux, de temps et d'idéologies, ce militantisme est messianique, optimiste, tourné vers le Bien - différence fondamentale, irréductible avec celui des fascistes... Ils vivent dans la "salle d'attente de la Révolution", comme chante Wolf Biermannl. »

En France, dans les années 30, chacun de ces partis diffuse son propre quotidien. Une structure, la Kulturliga, fédère les activités de la communauté yiddish, que le PCF domine incontestablement. « Des chorales, un théâtre juif, des écoles en langue yiddish, une université populaire, des conférences, un club sportif... » Tout cela disparaîtra dans l'Holocauste. Les nouveaux immigrants y font un passage obligatoire. Les réseaux de solidarité et d'assistance sociale sont d'autant mieux structurés qu'ils s'opposent à l'inertie des institutions juives françaises traditionnelles, très bourgeoises, horrifiées par cette vague de prolos en guenilles qui risque de faire régresser l'intégration des Juifs dans la communauté nationale (l'affaire Dreyfus vient d'en prouver la fragilité). Les animateurs de la Kulturliga « travaillent en relation étroite avec la direction de la MOE (qui devient MOI, Main-d'Œuvre immigrée, en 1932), elle-même commission auprès du comité central du PCF ». En 1937, les communistes français organisent un congrès mondial de la culture juive à Paris où défilent intellectuels et artistes de premier plan. En 1939, on recense 150 000 Juifs à Paris; 90 000 d'entre eux viennent d'Europe centrale.
Les Trotskistes, pp. 31-37.

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Qu'y a-t-il donc de si fascinant dans la vie de Trotski? D'abord, des surprises. Et celle-ci pour commencer: Lev Davidovitch Bronstein était ukrainien et non pas russe. Né en 1879, il est le cinquième enfant de paysans juifs très à l'aise: son père possède cent hectares de terres et en loue trois cents. Il a fait fortune dans le commerce de grains. Comme quoi on peut être fils d'un riche et devenir un parfait révolutionnaire; l'élément d'identification fonctionnera ici à plein. Nous sommes loin du mythe thorézien du « fils du peuple ». Contrairement au communisme français, le trotskisme déculpabilise les militants de leurs origines sociales.

Bronstein père n'est pas religieux pour un sou. Il ignore le yiddish. Ce qui n'empêche pas le jeune Lev (Léon en français) de fréquenter, à six ans, une école hébraïque. Dans la famille, il y a de la tendresse; mais Trotski n'est pas un sentimental, et le rejet du père transparaît à toutes les lignes:
« Ma mère est morte en 1910, écrit-il, mais mon père a vécu jusqu'à l'instauration du pouvoir des soviets. Au fort de la guerre civile, qui sévit très longtemps dans le Midi [le sud de l'Ukraine] et pendant laquelle le pouvoir changeait constamment, ce vieillard de soixante-quinze ans dut faire à pied des centaines de kilomètres pour trouver un asile provisoire à Odessa. Les Rouges étaient dangereux pour lui, gros propriétaire. Les Blancs le persécutaient parce qu'il était mon père. Lorsque les troupes des soviets eurent netroyé le Midi, il eut la possibilité de venir à Moscou. La révolution d'Octobre lui avait bien entendu enlevé tout ce qu'il avait gagné dans sa vie. Pendant plus d'un an, il administra un petit moulin appartenant à l'État, dans la banlieue de Moscou... Il mourut du typhus en novembre 1922, à l'heure même où je faisais un rapport au IV congrès de l'Internationale communiste!. »
(Léon Trotski, Ma vie, op. cit., page 35.)

On appréciera la sobriété de l'éloge funèbre.

Le parcours de Trotski vers l'engagement est classique. Le marxisme commence alors à irriguer la Russie. En tâtonnant, cédant à l'enthousiasme de la nouveauté, Lev participe à l'université à la fondation d'un groupe socialiste. Il est arrêté en 1898 ; il a dix-neuf ans. La police du tsar l'envoie de prison en prison. Il finit par être condamné à quatre ans d'exil (relégation) en Sibérie. Ici, le jeune lecteur serre les poings de rage et murmure: « Les salauds!. .. »
« Dans toutes les grandes colonies de déportés, raconte Trotski, il existait des tombes de suicidés. Certains des condamnés se dissolvaient dans le milieu, surtout ceux qui habitaient les villes. D'autres se noyaient dans l'ivrognerie. Il n'y avait qu'un travail intensif sur soi-même qui pût vous sauver dans la déportation comme en prison. Il faut dire que les marxistes étaient à peu près les seuls à travailler la théorie2. »
(Ibidem, page 140.)

Trotski découvre en déportation 1'existence de Lénine, alors à Londres, à travers brochures clandestines et articles de presse. Ivan Ilitch est de dix ans son aîné. Lev est subjugué. Il ne tient plus en place. Il s'évade pour le rejoindre. Le périple défie l'imagination: de Sibérie, il faut rejoindre l'Angleterre, autant dire l'autre bout du monde, sans un sou, sans papiers, avec un avis de recherche sur le dos, en disposant seulement de quelques contacts dans les villes frontières!
Il se fait faire de faux papiers au nom de Léon Trotski - d'après, semble-t-il, le patronyme d'un des gardiens de sa prison d'Odessa. D'après son ami Ziv, seul témoin des années estudiantines, ce choix s'explique par le désir de« se débarrasser du nom juif qu'il haïssaitl. »
(Cité par Pierre Broué, Trotsky, Fayard, 1988, page 67.)

Trotski passe par Zurich, Paris et enfin Londres. li débarque à Waterloo Station en pleine nuit, en 1902, traverse la ville à pied et frappe à la porte de Lénine. Le soleil n'est pas encore levé. Il réveille tout le monde. Lénine avait été prévenu: il l'attendait. Les deux hommes sympathisent aussitôt. Trotski n'a alors que vingt-deux ans.
Ibidem, pp. 47-49.

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Heureusement pour les trotskistes, il reste la jeunesse pour capitaliser les effets de la guerre (notedt la guerre d'Algérie). La radicalisation s'y accélère. L'Unef est dirigée par Pierre Mousel, du PSU, et Étienne Mougeotte, pas encore bouyguisé. Bientôt les « gauchistes » Sauvageot, Kravetz et Péninou prendront leur place. Les communistes sont maintenus à l'écart par consensus entre toutes les fractions de gauche et d'extrême gauche. FO, qui ne veut pas voir les staliniens prendre pied dans les universités, pousse les lambertistes à faire contre-feu. Grâce aux bons offices d'Irwing Brown, l'ambassade des États-Unis boucle les budgets de fin de mois du syndicat étudiant. Les lambertistes commencent un long travail de conquête des campus de province.

Depuis 1961, l'heure est à la bataille contre l'OAS. Le putsch d'Alger, la peur d'un débarquement de paras sur Paris accélèrent les processus fusionnels dans la jeunesse. Des bombes explosent partout: plus de mille cinq cents attentats d'extrême droite en France entre 1960 et 1962, la pire campagne terroriste que le pays ait jamais subie. Pour les trotskistes, cette montée du fascisme appelle la même réponse qu'en 1935 et 1944: constitution de services d'ordre musclés, embryon d'une future Garde rouge.

Michel Fiant, chez les pablistes, pousse le jeune Alain Krivine à structurer son «opposition de gauche» dans l'UEC à travers un Front universitaire antifasciste (FUA) destiné à tenir le Quartier latin et à protéger les locaux et domiciles des dirigeants de la gauche française. L'Unef en sera le vivier. Pierre Goldman en devient un militant zélé; il restera proche de Krivine. Son frère, Robert, et sa sœur, Évelyne, rejoindront les lambertistes. Son dernier frère, Jean-Jacques, ne se consacrera qu'à la guitare, avec le succès que l'on sait. Lionel Jospin y participe activement avec son ami Claude Allègre. Jospin assiste aux congrès du PSU; il n'est fasciné par personne, et se cherche.

Le FUA coopère avec un mystérieux GAR dont le sigle recouvre bientôt tout Paris. Ces Groupes d'action révolutionnaires sont une émanation du PSU. Le FUA se réserve le Quartier latin, les GAR prennent le reste de Paris. La chasse aux fachos est lancée. La maison de Le Pen est recouverte de graffitis. Le FUA se révélera nettement plus attractif et opérationnel que les GAR. Grâce à sa casquette FUA, Krivine étoffe les rangs de sa fraction pabliste chez les étudiants communistes.

Les jeunes du PSU, eux, se sentent revigorés par le FUA. Les trotskistes tendance Bleibtreu s'y retrouvent avec les lambertistes. Ils se structurent dans les JSU Jeunesses socialistes unifiées). A leur tête, Jacques Bleibtreu, le fils de Marcel, et un certain Charles Stoblinzer, pas encore appelé Charles Berg, lambertiste, bientôt chef de 1'AJS. Le futur producteur de cinéma 1 sort de l'Hachomer Hatzaïr, l'organisation paramilitaire de jeunes sionistes d'extrême gauche encadrée par des instructeurs venus des kibboutzim israéliens. En Israël, ils militent au sein du Mapam, 1'organisation de gauche continuatrice du Bund des années 1900-1930. On a vu, au chapitre l, comment 1'Hachomer est devenu un foyer de recrutement pour les trotskistes. La famille de Stoblinzer-Berg, d'origine polonaise, est arrivée en France peu avant la Seconde Guerre mondiale. Berg n'est pas encore cette « muraille » du lambertisme, brutale et dogmatique, qui fascinera tant les militants de l'AJS. Jacques Bleibtreu et lui font la paire et s'amusent de tout. Leur journal, Jeunesse Action, est correctement diffusé dans les grandes villes et sur les campus. A la une du numéro 1 : Léon Trotski. Parmi les petits jeunes qui vont pousser tout seuls: Arlette Laguiller, Lionel Jospin, Claude Allègre, Jacques Kergoat, Jean-Marie Vincent. . .

Mais voici que la fièvre retombe brutalement à l'été 1962. La fin de la guerre d'Algérie, le dézingage systématique des hommes de 1'OAS par les barbouzes du Sdece, manifestent le triomphe de la France gaulliste. Autrement efficace que 1'« embryon de Garde rouge» de la FUA et des GAR.
(1. Sous le nom de Jacques Kirsner, il a notamment produit La Passante du sans-souci avec Romy Schneider, Les enfants du printemps avec Pierre Arditi et Dominique Labourier, Pétain avec Jacques Dufilho.)
Ibidem, pp. 416-417.

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Arlette: une pure opération de marketing

Hardy, comme Lambert pour l'OCI, mais contrairement à Pablo et Franck, a profité du choc de 68 pour renforcer le pouvoir de la génération d'après guerre sur son organisation. Il estime de son devoir de tout faire pour préserver la révolution des aspirations à un autre mode de vie qui, mis à part quelques revendications essentielles (avortement, planning familial), ne servent qu'à détourner les travailleurs des « vrais problèmes»: la misère, l'exploitation des pauvres par les riches, etc. Depuis lors, Lutte ouvrière se situe hors temps. Quoi qu'il arrive sur terre, rien ne peut déboucher sur quoi que ce soit de positif tant que le parti n'aura pas parachevé la formation de dizaines de milliers de moines-soldats. Sortir de la clandestinité? Cela aboutirait, comme l'a dit Victor Serge, à « la corruption des leaders », à « s'installer dans une société » que l'ont feint « de combattre ».

Il est donc impératif que l'organisation dispose de moyens autonomes de s'autoperpétuer. Pour cela, les dirigeants de LO se sont lancés dans le business. Grâce à ses études scientifiques et à son savoir-faire d'organisateur, Hardy a créé à la fin de 1968 la SA Études et Publicité médico-pharmaceutiques (Epmed). En novembre 1971, puis en juillet 1973, il en a créé deux autres: Organisation Promotion Prospective Marketing (OPPM) , et Office privé de préparation à la propagande médico-pharmaceutique (OPPM elle aussi). « Trois sociétés spécialisées dans le recrutement, la formation et la prestation de services de visiteurs médicaux qui informent les médecins sur les médicamentS d'un industriel pour les inciter à les prescrire. » En 1980, ces trois sociétés se regroupent à la même adresse que l'imprimerie Rouvet, derrière l'actuelle Cité des sciences et de l'industrie. Une association s'y installe en 1983: l'Association des directeurs de réseau de visite médicale (Adrev). Pendant toute cette période, Hardy, sous son vrai nom de Robert Barcia, devient un interlocuteur du Syndicat national de l'industrie pharmaceutique, puissant lobby patronal, au point de se retrouver, après 1984, conseiller rétribué du syndicat. Extraordinaire double vie qui fait de Barcia un grand mondain dans l'un des cercles les plus puissants du CNPF, et, le soir, Hardy le bolchevique pur et dur! Les actionnaires et administrateurs de ces sociétés sont tous des dirigeants de LO, comme François Duburg - dont on découvre le vrai nom au registre du commerce: Maurice Schroedt.

Peu importe le circuit de l'argent. Peu importent la double vie, la duplicité: monter des entreprises performantes est une tradition révolutionnaire, une des techniques classiques de la IIIéme Internationale. Elle permit au génial Leopold Trepper d'organiser son Orchestre rouge pendant la Deuxième Guerre mondiale, comme au sinistre Eitingon de couvrir son réseau américain pour assassiner Trotski. Rien de nouveau donc. L'intérêt, dans l'affaire c'est de découvrir que les cadres de LO, grâce à ces sociétés, ont acquis une parfaite connaissance des mécanismes du marketing, du prospect, de la vente directe, de l'étude de marché et du métier de représentant.

Comment ne pas voir qu'en poussant en avant une jeune femme, mignonne, simple et franche, Arlette Laguiller, en la préférant à un vieux dirigeant lors des élections présidentielles, Hardy ne faisait qu'appliquer les techniques de séduction qu'il utilisait pour vendre les produits de Bayer, Hoechst, Roussel-Uclaf et autres géants du capitalisme international ?

LO n'existe aujourd'hui que par cette opération de communication.
Ibidem, pp. 506-507.

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Les mêmes au PS

S'ils savaient où en sont vraiment les trotskistes! Tout se passe désormais au PS, où Dray et Cambadélis rejouent la bataille Naville-Molinier auprès d'un «Vieux» qu'ils appellent «Tonton » et qui n'a rien d'un adepte de la révolution permanente! Dray et ses amis enfilent les pantoufles des droitiers des années 50, découvrent la stratégie des Essel et Craipeau dans le PS en 1945, réinterprètent la partition d'un Marceau Pivert. Seule différence: ils savent qu'ils ont toute la vie devant eux pour atteindre au sommet. Ils veulent incarner la gauche du PS, qu'ils finiront par unir au sein de la Gauche socialiste après 1990. Rompant définitivement avec la LCR en 1994, Gérard Filoche viendra rejoindre Dray, son « fils spirituel ».

« Lorsque je suis arrivé rue de Solférino pour rencontrer Emmanuelli, il y avait une trentaine de personnes dans la cour: au moins vingt étaient d'anciens trotskistes: Henri Weber, qui roulait pour Fabius, Cambadélis avec Jospin, Darriulat, le bras droit de Cambadélis, avec Emmanuelli, Linemann, ancienne pabliste, Mélenchon, ancien lambertiste, Poperen... C'était invraisemblable: comme à la maison! Au dernier congrès de la Gauche socialiste, j'ai fait le calcul: sur cinq cents délégués, il y avait cent quatre-vingts anciens de la Ligue, dix anciens lambertistes et trois anciens de LO ! »

Cambadélis, lui, hésite. Un temps, il pense avancer en meute avec ses quatre cents lambertistes regroupés au sein d'une structure intitulée Convergence socialiste. Puis il casse son noyau en décidant de jouer la carte Jospin. Il s'inspire du Trotski d'avant 1917: la bonne place, dans tout mouvement, est au centre, pour arbitrer les antagonismes et incarner la synthèse. La meilleure tactique est celle du réseau lambertiste : l'entregent, le bon contact entre responsables, l'écoute de l'autre et le service rendu. Il va gagner sa place en créant après 1990 les Assises de la transformation sociale, grande conférence transcourants de la gauche et de l'extrême gauche, prélude au concept de gauche plurielle. Cambadélis devient le charmeur avec qui l'on peut parler, l'homme prêt à résoudre toutes les embrouilles. Respecté chez les Verts, apprécié au PC, reçu par la Ligue, ouvert aux ONG, attentif aux syndicats, honnête avec les rocardiens, franc du collier devant les fabiusiens. Il grimpe beaucoup plus rapidement que Julien Dray, dont tout le monde se méfie: le chouchou de Mitterrand est allé trop vite, sa bande est impénétrable; son orgueil lui joue des tours: il se permet de toiser ministres et « éléphants », pour la plus grande satisfaction de Mitterrand.

Mais Cambadélis oublie ses amis, et ceux-ci lui en veulent. Le «patron» fait cavalier seul. Longtemps son lieutenant, Philippe Darriulat joue désormais sa propre carte et devient chef de cabinet d'Henri Emmanuelli quand celui-ci occupe le perchoir de l'Assemblée nationale. Il conteste à Cambadélis le monopole du suivi de l'Unef: Les ex-lambertistes larguent lentement leur cohésion, se déchirent en petites coteries au point de perdre la direction de l'Unef qui tombe entre les mains de Julien Dray et de la Gauche socialiste en 1994 au terme de vingt ans d'efforts quasi ininterrompus. Les déboires de Cambadélis l avec la justice et ceux des ex-lambertistes avec la Mnef permettent à Dray, quelques mois plus tard, de s'emparer aussi de la mutuelle étudiante. Écœurés, les plus jeunes parmi les ex-lambertistes décident de fédérer leur courant dans une structure d'intervention en milieu universitaire, le réseau Anima Fac, affilié à la Fédération des œuvres laïques. Contre les ambitions dévorantes des uns, les complots des autres, ils sont vaccinés; ils préfèrent de loin s'investir dans un travail social et culturel de terrain.
(1. A sa sortie de l'OCI, Cambadélis fut salarié par un ancien dirigeant du Front national: complicité d'abus de bien social.)
Ibidem, pp. 550-552.

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Complot trotskiste dans la presse?

A l'Élysée, l'offensive du « trotskiste» Plenel ulcère François Mitterrand. Lui qui avait encouragé, au milieu des années 70, les rédactions « amies» à accueillir des journalistes de la Ligue pour contrebalancer l'influence du PC, se sent piégé. A son tour il voit des trotskistes partout.

La rumeur parisienne devient alors aussi péremptoire que l'ascension d'Edwy Plenel paraît inexorable. Un à un, les anciens de Rouge entrent au sein de la rédaction. Après Georges Marion, Jean-Paul Besset, Marc Couty, Michel Samson, Daniel Psenny, François Bonnet, Paul Benkimoun... Au total, plus d'une trentaine. D'anciens lambertistes comme Laurent Mauduit et Sylvain Cypelles ont rejoints, et des pablistes comme Bruno Caussé ou Catherine Simon. Les chiffres parlent: plus de 15 % d'anciens trotskistes dans la rédaction selon des trotskistes encore en activité dans le quotidien, c'est effectivement hors normes. « Les trotsko--balladuriens font la ligne éditoriale », résuma Jean-François Kahn lors du lancement de son hebdo, Marianne, en visant explicitement le duo de direction Plenel-Colombani. En ce qui le concerne, Edwy Plenel assume sa part: « Le trotskisme comme expérience et comme héritage fait à jamais partie de mon identité, non pas comme un programme ou un projet, mais comme un état d'esprit, une vieille critique faite de décalage et d'acuité, de défaites et de fidélitésl. »La revendication du passé, en quelque sorte.

« Ne vous focalisez pas sur Le Monde, explique Basile Karkinski, ancien pabliste de Libé aujourd'hui à la retraite. C'est un effet de loupe qui cache un phénomène plus général. Il existe, c'est vrai, dans la presse française, un effet "anciens trotskistes", à ne pas confondre avec le "trotskisme culturel". Le Monde n'est pas une exception, et l'entrisme supposé d'untel ou untel n'y est pour rien. La réalité, c'est que le trotskisme, sans le vouloir ni le savoir, a réussi à être une (pas trop mauvaise) école de journalisme. Les trotskistes ont une prétention ridicule: être l'état-major d'une révolution sans troupes. Comment faire passer son message quand on n'a pas de troupes? En utilisant la seule arme possible: le verbe, l'analyse politique. Les trotskistes n'étaient riches que des textes de Trotski. Ils sont bien écrits. A recopier et poursuivre sa pensée, les trotskistes étaient à bonne école. A partir de 1968, certains d'entre eux ont commencé à écrire en dehors de la presse de leur parti. Libération accueillit les premiers, avant Le Monde. Mais L'Observateurdes années 50 prenait déjà des plumes. Très vite, on a remarqué leur capacité d'analyse, cette façon de resituer un événement dans son contexte qui, une fois gommé le vocabulaire trop connoté des léninistes, apparaît comme très brillante dans des rédactions où tout le monde sort du moule du CF]. »

Pas d'entrisme, donc, mais un phénomène générationnel.
Ibidem, pp. 572-573.

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Le trotskisme culturel ne se réduit pas au personnage d'Edwy Plenel. Les films et documentaires d'un Bertrand Tavernier, les écrits d'un Maurice Rajfus, le magazine «90 minutes» de Canal Plus, dirigé par Paul Moréra, en sont d'autres expressions. La revue Carré Rouge, qui rassemble ex-lambertistes et ex-LCR, sert de pont. La fondation Copernic permet de se réunir. L'hebdomadaire Politis, où l'on retrouve de vieilles connaissances comme Jean-Pierre Beauvais, et dont Gérard Ryser, représentant de la Suisse au SU de la IV, a assuré le refinancement, joue le rôle d'organe transcourants. A la manière des droitiers dans les années 50, les « trotskistes culturels » forment plus une franc-maçonnerie d'extrême gauche qu'un véritable courant d'idées. Éparpillés dans tous les courants politiques de la gauche, des Verts aux socialistes, des divers syndicats à la LCR, du MDC aux néolibertaires, ceux qui s'y reconnaissent ne témoignent d'aucune cohésion organisationnelle. Seules leurs indignations les unissent, ainsi que cette exigence d'excellence, cette soif de débat, cette envie d'approfondir, de contredire, de se confronter; et ce sentiment d'avoir toujours raison, même quand on a tort. Le trotskisme culturel est un club réservé à une élite aux affaires. Il est devenu un réel phénomène générationnel dont Daniel Bensaïd pourrait être un des pères spirituels. Son association résume bien le programme général : Sprat - Société pour résister à l'air du temps...

Ce « trotskisme culturel » n'est devenu apparent - et intrigant - qu'à partir de la présidentielle de 1995. Cette année-là, Arlette Laguiller a fait son entrée aux « Guignols de l'info ». Un phénomène de mode se crée. Madame de Fontenay, la présidente du comité Miss France, appelle à voter pour elle. Claude Sarraute la soutient. Alain Souchon fait une chanson sur elle. Au soir du premier tour, Arlette fait sauter les compteurs trotskistes en atteignant le score invraisemblable de 5,3 %, avec 1 615 552 voix! Pourtant, l'année précédente, la même Arlette avait conduit la liste LO aux européennes, et l'aiguille ne frémissait toujours pas: 2,28 % des voix... Surprise: en 1999, les trotskistes confirmeront le score avec une liste LO-LCR qui récoltera 5,18% Arlette et Alain entreront ensemble au Parlement européen.
Ibidem, pp. 579-580.

Vers Première Page

Eugène Pottier (paroles, français, 1816-1887) et Pierre Degeyter (musique, belge, 1848-1932) : L'Internationale (juin 1871)