Norbert Multeau. Critique de cinéma.

L'éternel bovarysme

Gustave Flaubert se doutait-il, en 1856, que Madame Bovary était un roman prophétique, faisant le portrait de la femme du XXème siècle? C'est une évidence qui saute aux yeux dans l'adaptation qu'en a réalisée Claude Chabrol, et dont la caractéristique n'est pas de proposer « une relecture » ou un éclairage particulier de l'œuvre, mais d'être d'une absolue fidélité à celle-ci.

Chabrol, qui ne jubile jamais autant que lorsqu'il s'ébroue dans les marécages de la psychologie féminine (Les Bonnes Femmes, Les Biches, La Femme infidèle, Les Noces rouges, Une partie de plaisir, Violette Nozières), n'a pas eu à forcer son talent de misogyne : tout est dans le livre ; il était inutile d'en rajouter.

Madame Bovary est peut-être bien ce qui a été écrit de plus implacable sur la femme. Flaubert a fait de son héroïne l'archétype de la rêveuse insatisfaite, bercée d'aspirations romanesques, d'ambitions chimériques et de goûts de luxe, trompant son mari par ennui et dont les tristes comédies sentimentales causent le malheur de tout le monde autour d'elle, et le sien propre.

Pourtant, depuis la parution du livre, il n'est guère de lectrices qui ne s'apitoient sur les infortunes de la pauvre Emma et ne la plaignent en s'identifiant à elle. Car la dérision n'apparaît pas au premier abord ; il faut du recul et beaucoup d'attention pour l'apercevoir.

De plus, quelle que soit l'époque, la Bovary passe toujours pour une pionnière de l'émancipation, celle qui veut, « ici et maintenant », tout ce que sa mère et sa grand-mère n'ont pas eu, tout ce qu'évoquent « les mots de félicité, de passion et d'ivresse qui lui avaient paru si beaux dans les livres» (on dirait aujourd'hui : dans les magazines féminins et les publicités télévisées).

En 1856, c'était des toilettes, des fêtes, des voyages, des amants, connaître « des gens intéressants » et vivre dans un tourbillon d'émotions, même relevant du plus plat conformisme, de la plus navrante niaiserie.

Aujourd'hui, ce sont « les droits de la femme» (liberté sexuel- le, avortement, condamnation du « machisme» et revendication du bonheur...) pour lesquels on a créé un ministère à la tête duquel on place des épigones de Mme Bovary. Si Flaubert revenait, il serait stupéfait : il y a des Bovary partout. C'est dire que le modèle est universel et intemporel.

De Madame Bovary Chabrol dit :
- C'est le film que Flaubert aurait fait s'il avait eu une caméra au lieu d'une plume.

L'affirmation n'a rien de ridicule, même si l'on sait que Flaubert était hostile par principe à toute forme d'illustration, s'indignant que « le premier imbécile venu puisse dessiner ce que je me suis tué à ne pas montrer ».

L'adaptation de Chabrol a des chances de demeurer longtemps comme la version définitive. Ce cinéaste, dont l'œuvre est une suite de chroniques provinciales et de drames bourgeois férocement satiriques, semblait tellement fait pour adapter Flaubert qu'on se demande pourquoi il n'y a pas pensé plus tôt. Chez l'un comme chez l'autre, la misogynie n'a d'égale que la misanthropie. Ils ont tous les deux la même vision de la bêtise: l'homme (et la femme donc !) est un être stupide qui a parfois des lueurs d'intelligence. Et non l'inverse.
(Avril 1991) in Les caméras du diable, Editions Dualpha, Paris, 2001, p. 221-222

Vers Première Page

Gaston Montéhus et R. Chantegrelet, Les mains blanches