La politique de civilisation des Judéo-Gentils
Edgar Morin (1921- ).

Sociologue social-démocrate de culture séfarade (son père Vidal Nahoum - Vidal et les siens, Le Seuil, Paris 1989 - est un marrane, immigrant de Salonique comme, par exemple, le grand père maternel de Nicolas Sarkozy), auteur d'un grand nombre d'ouvrages, notamment de La Méthode, 5 tomes, Le Seuil, Paris 1977-2001 ; de Terre-Patrie (avec Anne-Brigitte Kern), 217 p., Le Seuil, Paris, 1993 ; Le Monde moderne et la question juive, Le Seuil, Paris, 2006.
Bibliographie
Un portrait (2004)

Octobre 2014 : Conférence au Maroc, remise en cause de la mondialisation libérale ?

Janvier 2008 : La "politique de civilisation" de Nicolas Sarkozy. Celle de Morin.
Janvier 2007 : Un "juif de négation" ?
Juillet 2006 : Innocenté par la Cour de cassation
Juin 2005 : Condamné en appel pour "diffamation raciale"
Décembre 2001 :"L'humanisme et la Révolution française ont battu la Révolution russe"

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Pour Marx, le monde était déterministe et il crut dégager les lois du devenir. Aujourd'hui, nous savons que les mondes physique, biologique, humain évoluent, chacun à leur manière, selon des dialectiques d'ordre, désordre, organisation, comportant aléas et bifurcation, et toutes menacées à terme par la destruction.
La pensée socialiste en ruine, Le Monde, 21 avril 1993, p. 2.

2
De plus, l'expérience historique de notre siècle a montré qu'il ne suffit pas de renverser une classe dominante ni d'opérer l'appropriation collective des moyens de production pour arracher l'être humain à la domination et à l'exploitation. Les structures de la domination et de l'exploitation ont des racines à la fois profondes et complexes, et c'est en s'attaquant à toutes les faces du problème que l'on pourra espérer quelques progrès.
Ibidem

3
En reprenant et développant le projet de la Révolution française, concentré dans la devise trinitaire Liberté, Egalité, Fraternité, le socialisme proposait une politique de civilisation, vouée à supprimer la barbarie des rapports humains : l'exploitation de l'homme par l'homme, l'arbitraire des pouvoirs, l'égocentrisme, l'ethnocentrisme, la cruauté, l'incompréhension. Il se vouait à une entreprise de solidarisation de la société, entreprise qui a eu certaines réussites par la voie étatique (Welfare State), mais qui n'a pu éviter la désolidarisation généralisée des relations entre individus et groupes dans la civilisation urbaine moderne.
Ibidem

4
Le développement urbain n'a pas seulement apporté épanouissement individuel, libertés et loisirs, mais aussi l'atomisation consécutive à la perte des anciennes solidarités et la servitude de contraintes organisationnelles proprement modernes (le métro-boulot-dodo).
Ibidem

5
Le développement capitaliste a entraîné la marchandisation généralisée, y compris là où régnait le don, le service gratuit, les biens communs non monétaires, détruisant ainsi de nombreux tissus de convivialité.
Ibidem

6
La planète est en détresse : la crise du progrès effecte l'humanité entière, entraîne partout des ruptures, fait craquer les articulations, détermine les replis particularistes ; les guerres se rallument ; le monde perd la vision globale et le sens de l'intérêt général.
Ibidem

7
Civiliser la terre, transformer l'espèce humaine en humanité, devient l'objectif fondamental et global de toute politique aspirant non seulement à un progrès, mais à la survie de l'humanité.
Ibidem

8
L'espérance se fonde sur les possibilités humaines encore inexploitées et elle mise sur l'impropable. Ce n'est plus l'espérance apocalyptique de la lutte finale. C'est l'espérance courageuse de la lutte initiale : elle nécessite de restaurer une conception, une vision du monde, un savoir articulé, une éthique. Elle doit animer, non seulement un projet, mais une résistance préliminaire contre les forces gigantesques de barbarie qui se déchaînent.
Ibidem

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9
Le peuple de gauche était en deuil avant ce deuil. Il avait non tant perdu une bataille que perdu ses mythes, ses rêves, ses hommes de confiance. Le pouvoir socialiste avait oublié les idées socialistes. Les chefs socialistes se divisaient de façon lamentable. Plus de héros, encore moins de martyrs, et voilà un mort que ses racines rendent au peuple, une vie de militant faite au service du peuple, une vie de dévouement s'achevant en martyre. Effectivement, en ne pouvant plus supporter la fonction de bouc émissaire, Bérégovoy est devenu martyr.
Mort et transfiguration, Le Monde, 14 mai 1993, p.2.

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Toute erreur de pensée conduit à des erreurs d'action qui peuvent aggraver les périls que l'on veut combattre. Il faut penser dans leur complexité non seulement l'islam mais aussi les Etats-Unis, Israël, la mondialisation elle-même, en reconnaissant les contradictions incluses dans chacun des termes.
Les Etats-Unis sont la plus ancienne démocratie du globe, ils constituent une société ouverte et par ce trait désormais vulnérable. Ils ont sauvé l'Europe occidentale du nazisme, ils l'ont protégée de l'URSS qui était loin d'être un tigre en papier. Ils ont secouru des peuples islamiques en Bosnie et au Kosovo. Les Etats-Unis ne sont pas responsables de la guerre meurtrière Irak-Iran, de la terreur en Algérie, de tous les conflits interarabes. Leur culture ne se réduit pas au McDo ni au Coca-Cola, mais elle s'est montrée créatrice dans la science, la littérature, le film, le jazz, le rock, et l'Amérique s'européanise autant que l'Europe s'américanise.
Mais ils constituent une puissance impériale dominatrice par l'armement et par l'économie. Leur démocratie ne les empêche nullement de soutenir des dictatures quand leur intérêt le commande. Leur humanisme comporte une tache aveugle d'inhumanité : ils ont pratiqué des bombardements de terreur sur les villes allemandes, puis les hécatombes de Hiroshima et Nagasaki. Les bombardements continus de l'Afghanistan révèlent un autre terrorisme frappant des populations civiles victimes, non seulement de bombes ou de missiles lancés de trop haut et de trop loin, mais de la peur et de la famine qui les contraint à l'exode. Sensibles à la souffrance des 5 000 victimes du World Trade Center, ils sont insensibles aux désastres humains que leurs bombardements infligent aux populations afghanes. Ils sont inconscients de la contradiction que comporte la terreur de leurs bombardements antiterroristes.
Société-monde contre terreur-monde, Le Monde, 22 novembre 2001, p. VI

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Certes, les Etats-Unis suscitent dans le monde misérable des aspirations, dont celles à y émigrer, ainsi que d'innombrables désirs d'entrer dans leur civilisation ; ils inspirent respect et obéissance à leurs vassaux, et le sentiment de solidarité occidentale demeure puissant en Europe. Mais en même temps la contemplation de leur richesse et prospérité, du sein du manque et du dénuement - dans ce monde misérable -, suscite une immense frustration. Leur domination provoque d'innombrables humiliations, un complexe d'infériorité technique (monde Sud), un complexe de supériorité culturelle (Europe) qui l'un et l'autre éveillent l'animosité.
Le mal-développement dont ont souffert tant de nations est attribué au sur-développememt économique américain. L'extrême dénuement alimentaire, médical auquel sont réduites d'immenses populations désarmées devant épidémies et sida nourrissent ressentiments à l'égard des populations hyper-nourries, hypersoignées de l'Occident et surtout des Etats-Unis. Là où il y eut d'antiques et glorieuses civilisations qui se sentent aujourd'hui amoindries ou menacées, le monde américain suscite allergies, inimitiés, agressivité.
Ibidem

12
Dans la situation actuelle, la frustration, le ressentiment, la nostalgie d'une grande civilisation passée, ressuscitent le rêve de l'Oumma, grande communauté islamique transnationale, et font d'un milliard de musulmans un vivier mondial où peuvent se recruter les djihadistes. Pour toute une jeunesse, du Maghreb au Pakistan, Ben Laden est un superman de la foi qui a décapité les tours d'une Babel qui était en même temps Sodome et Gomorrhe ; c'est un annonciateur de la rédemption de l'islam, de la résurrection de l'Oumma, du retour du califat. Un nouveau messianisme est né, dont on ne peut encore mesurer le développement.
Toutefois, en sens inverse, il y a de multiples aspirations vers le meilleur de la civilisation occidentale contemporaine : les autonomies individuelles, les libertés politiques, le droit à la critique, l'émancipation de la femme. La vraie bataille se livre dans les esprits d'un grand nombre d'islamiques, dont beaucoup veulent à la fois sauvegarder leur identité, le respect de leurs traditions et l'accession à des possibilités et droits dont jouissent les Occidentaux. La victoire sera à ceux qui sauront faire la synthèse entre l'identité culturelle et la citoyenneté planétaire.
Ibidem

13
La question israélo-palestinienne est devenue le cancer non seulement du Moyen-Orient, mais des relations Islam-Occident, et ses métastases se répandent très rapidement sur la planète. L'intervention internationale pour garantir la naissance, l'existence et la viabilité d'un Etat palestinien est devenue d'une urgence vitale pour l'humanité.
Au cours de la dernière décennie, une société-monde a, à demi, émergé ; elle a sa texture de communications (avion, téléphone, fax, Internet) déjà partout multi-ramifiée ; elle a son économie de fait mondialisée, mais où manquent les contrôles d'une société organisée ; elle a sa criminalité (mafias, notamment de la drogue et de la prostitution) ; elle a désormais son terrorisme.
Mais elle ne dispose pas d'organisation, de droit, d'instance de pouvoir et de régulation pour l'économie, la politique, la police, la biosphère. Il n'y a pas encore la conscience commune d'une citoyenneté planétaire.
La mondialisation du terrorisme constitue un stade de réalisation de la société-monde, car Al-Qaida n'a ni centre étatique ni territoire national, il ignore les frontières, transgresse les Etats, et se ramifie sur le globe ; sa puissance financière et sa force armée sont transnationales. Elle dispose, mieux que d'un Etat, d'un centre occulte mobile et nomade. Son organisation utilise tous les réseaux déjà présents de la société-monde. Sa mondialité est parfaite. Sa guerre religieuse est une guerre civile au sein de la société-monde.
Ibidem

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Le monde moderne et la question juive

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L'émancipation: les judéo-gentils

L'émancipation

L'émancipation des juifs et leur intégration dans les nations occidentales s'effectuent selon un processus heurté au cours duquel les idées de tolérance progressent lentement. Livourne, sous l'égide du grand-duc de Toscane, devient un port franc en 1548: les juifs peuvent y occuper tous les métiers, accéder aux emplois publics; les marranes y ont le droit de se rejudaïser. Amsterdam, après s'être affranchie de l'Espagne, est un lieu de tolérance religieuse où affluent juifs et marranes, qui souvent se rejudaïsentl. La première synagogue ouvre à Londres en 1657.

Au XVIIIe siècle, les Lumières apportent les principes de liberté pour tous, d'égalité, de fraternité humaine. Elles épanouissent les idées de la valeur universelle de la raison, de l'autonomie de l'esprit humain pour juger toutes choses, et enfin des droits de l'homme et du citoyen.
Le monde moderne et la question juive, pp. 57-58

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L'attachement aux ancêtres, le souvenir du passé, la persistance de l'antijudaïsme ancien et la virulence de l'antisémitisme moderne imposèrent le sentiment d'une singularité juive au sein de l'identité personnelle et de l'appartenance à la nation. Même laïcisés et affranchis de la Synagogue, les judéo-gentils devenus citoyens portent dans leur diversité la marque d'un destin historique commun. Aussi ne sont-ils pas exactement semblables à leurs concitoyens gentils.
Ibidem, p. 69

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C'est dans l'esprit laïcisé des judéo-gentils européens que ressuscita au XIXe et au Xxe siècle le messianisme, juif par sa source, chrétien par son caractère universel, et qui devient annonce d'un salut terrestre.

Le nouveau messianisme judéo-gentil combina l'espérance juive et l'universalisme chrétien. Il trouva ses conditions d'émergence dans la foi dans le progrès, issue des Lumières, exprimée par Condorcet comme une certitude historique, et dans la philosophie de Hegel, pour qui le devenir conduit à l'apothéose de l'Esprit. Les jeunes hégéliens judéo-gentils, tels Max Stirner, Bruno Bauer, Ludwig Feuerbach et surtout Karl Marx, firent émerger un messianisme révolutionnaire du bouillon de culture hégélien. Marx, esprit rationnel extrêmement puissant, ne se doutait nullement de l'inspiration mystico-religieuse qui lui faisait désigner le prolétaire comme nouveau Messie rédempteur, annoncer une apocalypse, la lutte finale contre les forces ténébreuses du capitalisme, et prédire la fin de l'histoire dans l'accomplissement d'une société socialiste universelle, délivrée de l'exploitation, de la servitude et de la domination.
Ibidem, pp. 80-81

17
Dans l'Empire tsariste, le message révolutionnaire laïcisa en partie le messianisme religieux que fut le hassidisme. Ce mouvement de piété mystique, porté par l'espoir de rédemption, était né au siècle précédent peut être sous l'influence indirecte du sabbetaïsme, comme le suggère Gershom Scholem (Les grands courants de la mystique juive, Payot, 1950). Les judéo-gentils de l'Empire tsariste, soumis aux discriminations et aux humiliations, menacés de pogroms, furent ceux qui vécurent la foi dans la révolution de la façon la plus active et la plus ardente, et ils fournirent un grand nombre d'animateurs du parti bolchevique, qui compta dans son bureau politique Zinoviev, Kamenev, Radek, Litvinov, Sverdlov, Kaganovitch, puis l'ex-socialiste révolutionnaire Trotski.

Dès le début du xxe siècle, des judéo-gentils d'obédience marxiste, tels Bernstein et Kautsky, comprenant que la prophétie marxienne de généralisation du prolétariat par le laminage des classes moyennes ne se réaliserait pas, et conscients de la nécessité de sauvegarder la démocratie, devinrent des «réformistes» qui tempérèrent le messianisme en laissant de côté son aspect apocalyptique et en l'insérant dans un progrès graduel. Ils entrèrent en conflit avec les marxistes orthodoxes, notamment bolcheviques, pour qui ils devinrent des renégats. Ce furent d'autre part des judéo-gentils de l'Empire austro-hongrois comme Max Adler et Otto Bauer qui, en voulant éviter à la fois l'orthodoxie et le réformisme, essayèrent de combler les lacunes de la pensée de Marx, notamment en ce qui concerne la réalité des nations.
Ibidem, pp. 82-83

18
Par ailleurs, un certain nombre d'intellectuels judéo-gentils s'emparèrent de la critique marxiste pour ouvrir de nouveaux horizons, mais sans plus nourrir aucune illusion sur la révolution. Ils devinrent les méta-marxistes les plus féconds: Ernst Bloch, Hans Jonas, Walter Benjamin, Theodor Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse.

Ainsi, il faut constater que, si tant de judéo-gentils furent à la pointe du soviétisme, y compris dans ses aspects les plus terriblement meurtriers, comme l'instauration du goulag, ce sont également des judéo-gentils qui, en nombre, furent à la pointe de l'anti-stalinisme. Ce sont les judéo-gentils dans leur ensemble qui, dans l'Empire soviétique, furent les victimes du néo-nationalisme, puis de l'antisémitisme stalinien camouflé en lutte contre le cosmopolitisme.
Ibidem, p. 86

19
Dans les années 1960, avec le trotskisme ou le maoïsme, de nombreux jeunes judéo-gentils, notamment français, retrouvèrent à leur tour l'espérance messianique. Cette nouvelle vague essaima partout dans le monde, ressuscitant la religion révolutionnaire, jusqu'à ce que le collapse du maoïsme en Chine puis l'implosion de l'Union soviétique fassent sombrer cette espérance infinie.
Ibidem, p. 87

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De diverses façons, les judéo-gentils ont participé activement à la formation, au dynamisme et à la transformation du monde moderne. Avec et dans leur singularité propre, ils sont liés, pour le meilleur et pour le pire, à la modernité occidentale. Ils ont œuvré au développement de l'ère planétaire en contribuant à l'essor des cosmopolitismes intellectuel et économique. Ils ont participé à la formation d'un monde méta-national qui à la fois conserve et dépasse les nations. Leur diaspora a été facteur de cosmopolitisme; leur cosmopolitisme a été facteur de mondialisation. Ils ont été des animateurs des deux mondialisations, à la fois liées et antagonistes, la mondialisation économique et la mondialisation culturelle des idées humanistes, contribuant ainsi à l'universalisation de l'universalisme. Cosmopolitisme capitaliste et internationalisme socialiste furent les deux pôles extrêmes et antagonistes du monde judéo-gentil. Sous l'impulsion du néo-messianisme, les judéo-gentils ont nourri les grands rêves émancipateurs de l'humanité et ont porté en eux non pas l'espérance en un autre monde céleste, mais l'aspiration, souvent ardente, à un monde terrestre autre. Ils ont contribué aux rêves et aux réalités de notre devenir.
Ibidem, pp. 89-90

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1789 contre 1917, Edgar Morin : "L'humanisme et la Révolution française ont battu la Révolution russe"

Dix ans après la chute du communisme, le sociologue Edgar Morin explore un monde sans Union soviétique, distingue les bonnes et les mauvaises utopies, dessine les contours de ce qu'il appelle la "société- monde" et explique pourquoi l'islam intégriste ne durera pas plus que n'avait duré le communisme stalinien.

"Le 25 décembre 1991, le drapeau rouge qui flottait depuis soixante-quatorze ans sur le Kremlin était amené. Ainsi disparaissait la première puissance communiste du monde, qui a suscité l'enthousiasme de millions de gens sur la planète et fait des millions de victimes. Dix ans après, le monde a perdu un pôle de référence et de répulsion.

- Pour comprendre la situation présente, dix ans après la disparition de l'URSS, il faut rappeler ce qu'a été son implosion : la déchéance de l'économie bureaucratique de l'Etat totalitaire est venue de l'intérieur. La réforme a commencé avec Gorbatchev et a précipité, au sein même de la Russie nouvelle, une sorte d'appel d'air dans lequel s'est engouffrée l'économie libérale. Mais cette économie libérale, ou néo-libérale, ne s'est pas seulement ruée dans l'ex-Union soviétique et dans toutes les démocraties populaires. L'effondrement de ce modèle d'organisation de la société a déconsidéré, par extension, tout ce qui était étatisé dans des pays comme la France et dans à peu près tous les pays européens, avec la vague de privatisations. C'est une répercussion profonde.

"Cette expansion mondiale d'un modèle économique a été saluée par les technocrates, qui en sont les porteurs, et facilitée par le développement de toutes les nouvelles techniques de communication : le portable, le fax, évidemment Internet. La conjonction de ces deux éléments a constitué ce phénomène appelé "mondialisation", bien qu'on emploie le terme par abus, car le phénomène de planétarisation a commencé au XVIIe siècle. Il n'en reste pas moins que la conjonction dont nous parlons marque une véritable étape.

"Cet effondrement a représenté une grande perturbation pour ceux qui croyaient en une positivité de l'Union soviétique. Pour tous ces croyants, la perte du modèle n'a laissé qu'une négativité : celle exprimée à l'encontre des Etats-Unis, du capitalisme, de "l'impérialisme". Cette négativité est du reste beaucoup plus faible que la positivité soviétique, puisque le marché, en tant que tel, n'est pas contesté. On dit : il faut le limiter, le contrôler... mais on ne le met pas en cause. La négativité portait sur le côté impérial des Etats-Unis. Beaucoup de gens, pas seulement des supporteurs de l'URSS, mais des gens pensant qu'il y avait quelque chose à tirer de cet héritage, se sont retrouvés orphelins. Pas seulement les communistes.

"Les Etats-Unis forment un empire très ambigu. Ce qui est curieux, c'est que, si l'on prend l'Empire romain, qui est un empire né de la conquête la plus horrible, la plus violente, il aboutit au bout de deux siècles à l'édit de Caracalla, qui donne la citoyenneté à tous les habitants de l'Empire, quelles que soient leur nationalité, leur ethnie. Or, pour les Etats-Unis, le processus est inverse. Ils commencent par l'édit de Caracalla : ils donnent à tous les émigrés, d'où qu'ils viennent, la nationalité américaine, et sont en cours de vouloir se transformer en empire, sans avoir la même rigueur que l'empire soviétique ou nazi. Bien entendu, cet empire, surtout à l'époque de la guerre froide, a pu être très dur. C'est pourquoi les tenants de la démocratie - la démocratie est un thème sorti victorieux de l'effondrement du "socialisme réel"- peuvent critiquer les limites de la démocratie américaine, mais ils ne peuvent pas discréditer totalement le système américain.

"Le thème de la démocratie est "porteur", il est très fort là où il y a la dictature, la servitude, et pas de liberté. Dès qu'on acquiert un minimum de libertés, cette démocratie-là paraît aussi banale que le pain ou l'oxygène.

- Une fois réalisée, la démocratie n'est plus un projet...

- On peut dire : la démocratie n'est pas assez étendue, ce qui est tout à fait vrai. Mais ça ne va pas soulever les grèves et les grands espoirs. Dans ce nouveau contexte où, apparemment, il y a hégémonie de cette mondialisation technique, économique, occidentalisante, apparaissent en même temps des phénomènes contraires. Ils avaient déjà commencé à se manifester, mais jamais avec la virulence de ces dernières années. Ce sont les poussées nationales ou nationales-religieuses. La fin du XXe siècle a été marquée par l'échec de la transformation des empires en confédérations. Et ces poussées, quand elles se réveillaient, avaient quelque chose de très "vilain". Car elles se nourrissaient de souvenirs d'atrocités commises pendant la seconde guerre mondiale, chez les uns et chez les autres.

- Voire plus loin dans le passé.

- Cette aspiration à la nation est un grand thème né en Europe dès le XIXe siècle avec les nationalités, mais qui s'est répandu sur la planète. Dans le fond, c'est le cadeau involontaire qu'a fait l'Europe dominatrice aux pays colonisés. Alors que les grandes nations européennes étaient multiethniques, faites de rassemblements successifs, on assiste aujourd'hui à l'émergence de nations monoethniques avec souvent un lien entre base ethnique et base religieuse. Double virulence. Le communisme a été une religion de salut terrestre et, dans le vide qui s'est créé, la nation constitue sa propre religion, avec son culte, ses héros, ses cérémonies...

"Vous avez donc ce processus mondial de dislocation, de balkanisation, où la seule exception est l'Afrique du Sud. Je crois que, si le parti de Mandela n'a pas poussé à la ségrégation, comme partout ailleurs, cela tient au fait qu'il a gardé l'humanisme inclus dans l'héritage marxiste. Si Mandela n'avait pas été communiste, il aurait été nationaliste noir. Il ne l'a pas été parce qu'il a gardé un héritage humaniste et universaliste.

- Ce sont les restes de ce que vous appelez la "positivité", non pas de l'Union soviétique, mais du marxisme.

- Exactement. L'héritage du fond humaniste d'où est issu le marxisme avec l'internationalisme et toutes ces choses-là. En fait, il y a une désintégration de cet héritage humaniste et universaliste qui, pourtant, était porté par des partis très puissants, communistes et socialistes, qui, les uns et les autres, se sont fait "bouffer" par la nation.

"Voilà donc des éléments contradictoires : une évidente occidentalisation du monde et une anti-occidentalisation non moins évidente, focalisant sur l'Amérique les ressentiments qui se sont détournés d'une Europe un peu en retrait. Un mouvement qui consiste à vouloir prendre de l'Occident les messages de démocratie, droits de l'homme, droit des femmes, etc., et, pour sauvegarder les cultures, les traditions, un contre-mouvement intégriste non moins fort.

C'est un stade apparemment chaotique. Quelque chose de nouveau est issu de cette mondialisation, laquelle mondialisation techno-économique s'est doublée d'une mondialisation des mafias. La mafia est un système mondial. Le terrorisme également. En revanche, avec les ONG, nous voyons très bien des poussées de mondialisation de mouvements féminins, de droits de l'homme, des mouvements en fait néo-mondialistes. C'est une erreur d'appeler "antimondialisation" tout ce qui s'est tramé à partir de Seattle ou de Porto Alegre. C'est une autre forme de mondialisation. Mon diagnostic est peut-être erroné, mais je dirais que, si la mondialisation peut être considérée comme le stade ultime de l'époque planétaire, qui commence au XVIe siècle avec la conquête, la prédation, l'esclavage, aujourd'hui, la mondialisation est le stade premier de l'émergence d'une société-monde, inégalement embryonnaire.

"La mondialisation territorialisée avec la communication fait qu'il existe un territoire commun inconnu il y a encore quarante ans. Il y a un réseau de communication permettant de constituer une société-monde. Il y a une économie mondiale, mais qui ne dispose pas des contrôles, des régulations, ni même d'une orientation. Je crois que la crise de l'économie libérale a commencé. Un peu partout, on reconnaît que les Etats peuvent jouer un rôle. Bien entendu, il manque les institutions permettant de s'orienter vers une société-monde. Il existe une tentative de créer des instances de décision pour les problèmes fondamentaux : par exemple, pour le droit pénal international ou les problèmes de la biosphère avec le protocole de Kyoto. Ce qui est paradoxal, c'est que les Etats-Unis tantôt semblent objectivement concourir à cette émergence d'institutions de régulation mondiale, tantôt font tout pour l'empêcher. Ils jouent un rôle ambivalent. D'un côté, Bush prêche la croisade, et, de l'autre, il va à la mosquée...

- Cette contradiction existe aussi dans les mouvements de la "néo-mondialisation", ce que vous avez appelé une "internationale citoyenne en gestation".

- Ce mouvement pour une autre mondialisation est en effet très hétérogène. En plus, il s'est fait noyauter par différents groupuscules. Mais c'est quand même intéressant, cet embryon de Tribunal international, cette histoire de Kyoto. Il y a un territoire commun parce qu'il y a une communauté de destin. Le 11 septembre est un élément qui, à la fois, devrait intégrer les Etats-Unis dans la communauté de destin, puisqu'ils se sont montrés vulnérables, et, en même temps, faire penser que nous sommes tous embarqués sur le même bateau. En faveur de cette idée de citoyenneté de la planète, nous voyons ces mouvements d'avant-garde, les ONG, Médecins du monde, Greenpeace, etc. Il est, en revanche, curieux que la gauche socialiste, d'où est né l'internationalisme, soit tout à fait balbutiante devant cette situation. Peut-être n'a-t-elle aucune perspective politique ? Peut-être est-elle complètement déphasée et n'a- t-elle plus rien à dire ?

"Al-Qaida est un élément nouveau de cette société-monde. Car c'est non territorial, c'est planétairement ramifié et cela devrait conduire à opposer l'idée d'une politique de la civilisation à l'idée de guerre des civilisations. Des Etats-Unis plus rooseveltiens auraient pu pousser dans cette idée néo-universaliste.

- Avec l'Union soviétique, il y avait une territorialisation de l'idéologie internationaliste. Etait-il nécessaire qu'avec l'effondrement de l'URSS, c'est-à-dire de l'organisation, s'effondre aussi la foi ?

- Le phénomène d'érosion de la foi avait commencé dans beaucoup de régions, dont la nôtre, dans les années 1970, au moment où le message dissident, à l'époque du Goulag, de Soljenitsyne, s'impose. Un changement s'opère dans une grande partie de l'intelligentsia française comme dans d'autres pays. C'est l'époque où la Chine se ridiculise avec l'histoire de la "bande des quatre", projet grandiose du socialisme qui prend un aspect absolument grotesque ; cela va être suivi par le post-maoïsme qui prosaïse la Chine à l'égard de ses anciens admirateurs ; le Vietnam, objet de tant d'enthousiasmes, suscite des désillusions ; le Cambodge devient un monstre ; quant au petit paradis de Castro, il faut être drôlement anti-yankee pour continuer à y croire... Le lent dépérissement de la religion communiste était en marche, l'implosion finale, celle de l'URSS, donne le coup de grâce.

"Il y a même un rejet du marxisme, qui ennuie parce qu'il ne répond plus à une foi. Je n'exclus pas qu'à partir de Marx on puisse ressusciter une nouvelle foi. Il y a eu dans le passé plusieurs "retours à Marx", pas toujours très réussis. Il y a eu le marxisme qui attendait le salut des prolétaires. Etant donné que les prolétaires industriels ne faisaient pas le boulot, on s'est tourné vers les prolétaires du tiers-monde, qui, en fait, ne répondaient pas à l'appel prolétarien mais à l'appel ethnique et national... La crise du marxisme semble très profonde, mais Marx va ressortir. Est-ce qu'un nouveau mouvement pourra faire une sorte de synthèse en prenant des éléments de Marx et d'autres choses ? On ne sait pas. De toute façon, il y a le vide. Depuis longtemps, la social-démocratie s'était vidée de toute substance onirique. Le communisme, le trotskisme, ce sont des résidus.

- Vous avez été membre du Parti communiste et vous avez vécu un moment d'harmonie...

- Non, non !

- ... jusqu'en 1945, un moment d'harmonie intellectuelle et idéologique ?


- Jusqu'à la Victoire, oui.

- Jusqu'au moment où vous vivez l'explosion de toutes ces certitudes ?

- Pas seulement l'explosion. Je me suis dit : "Puisque je me suis trompé, d'où viennent ces erreurs ?" A ce moment-là, je me suis posé le problème de la prolifération des erreurs et des illusions, pas seulement chez moi, mais chez les humains, et cette idée m'a poussé à faire la... Méthode, c'est-à-dire non pas "ne jamais se tromper" mais "comment accepter de lutter contre l'erreur et l'illusion". Il y en a quelques-uns comme moi, nous avons pensé pendant la guerre que la démocratie était incapable d'apporter quoi que ce soit. Pourquoi ? Parce qu'on a vécu, avant la guerre, la crise de la démocratie en France, le 6 février 1934.

- A l'époque, vous étiez adolescent ?

- Oui, mais, à ce moment-là, la politique est entrée dans nos classes. Je n'étais pas communiste, j'étais plutôt du côté anarchiste, trotskiste ! Je connaissais tous les arguments sur les procès de Moscou. L'illusion que j'ai eue, comme certains de mes amis, était de croire que "tous les vices de l'Union soviétique venaient de l'encerclement capitaliste", ou que nous avions affaire à la ruse de la raison qui avait déjà dit, avec Hegel : "Napoléon croit conquérir l'Europe, mais, en réalité, il apporte le droit civil." Tout cela fonctionnait bien jusqu'à la Libération, et puis ça a cessé avec le jdanovisme intellectuel et la guerre froide. Et, surtout, mon dégoût a été provoqué par les procès Slansky et Rajk. Après 1948, je n'avais pas repris ma carte du parti, mais je n'osais pas dire que je l'avais quitté. Je m'étais émigré à l'intérieur et je n'osais pas sortir du cocon. Puis un jour j'ai été exclu. Je suis allé à cette réunion comme un bœuf va à l'abattoir. Je n'ai pas osé dire : "Mais, camarades, je ne suis plus membre du Parti, je n'ai pas ma carte !"

- La particularité du mouvement communiste ne tenait-elle pas dans une coïncidence entre l'idéologie, la religion, l'Etat, le parti, une nation au moins en formation, un empire ? Même si l'on revient au marxisme, il est très peu probable qu'on retrouve la conjonction de tous ces éléments.

- Exactement. Car le pseudo-marxisme de l'Union soviétique a réussi ce paradoxe : tout en s'engloutissant dans l'Union soviétique, dans la nation russe et même dans la nation soviétique en formation, il gardait un aspect internationaliste. L'international travaillait au profit de l'URSS ; l'URSS, elle-même, était supposée travailler au profit des prolétaires du monde entier. Il y avait partout une sorte de double identité. Dans la Résistance, nous avons vu cela : on pouvait être patriote et partisan du communisme soviétique.

- On pouvait être résistant français, militant antifranquiste, guérillero angolais ou latino-américain, rebelle philippin ou indonésien, et s'appuyer sur un même pôle de références idéologiques, et bénéficier du soutien, plus ou moins affirmé, de l'Etat soviétique, de l'Organisation centrale.

- Et tout cela se disloque... La désintégration de la religion terrestre qu'a été le communisme cède la place à un élan vers des religions anciennes, la formidable renaissance de la religion orthodoxe en Russie et la montée de l'islam. C'est un retour à l'identité religieuse et/ou ethnique - avec des poussées fortes. La crise d'une religion de salut terrestre, la peur de perdre une identité dans un processus d'homogénéisation, à la fois réel et imaginaire, plus la perte du futur, c'est-à-dire de toutes les grandes espérances que pouvait apporter l'idée de progrès occidental, et l'échec, dans tous ces pays, de tous les modèles de développement, tout cela provoque un retour vers le passé, surtout quand le présent est un présent d'angoisse ou de frustration. En Europe occidentale, peut-être parce que les angoisses et les frustrations sont moindres, il n'y a pas ce phénomène. Encore que la religion se porte bien, mieux que l'institution religieuse...

"N'empêche que le vide reste. Dans le monde islamique, beaucoup ne veulent ni du fondamentalisme ni de l'imitation stricte de l'Occident ; le monde de l'islam est aussi dans ce vide.

- Il n'y a plus d'utopie ?

- Beaucoup disent que les grandes causes, c'est terminé, et que nous avions de la chance, car, de notre temps, il y avait des grandes causes.

" Mais, aujourd'hui, c'est l'époque de la plus grande des causes : il y a un problème de vie ou de mort pour l'humanité. La grande cause, c'est de civiliser la terre, ce que j'avais appelé Terre-Patrie. Mais cela ne prend pas.

- Cela ne prend pas... de forme militante ?

- Non, cela ne prend pas. Il n'y a pas de cristallisation mentale. On ne sent pas assez que nous sommes tous liés par cette communauté de destin, par cette unité humaine à travers nos différences. Ce n'est pas vécu. Je suis frappé de voir ce vide, et en même temps la présence potentielle d'une cause formidable qui n'est pas assez vécue, pas assez ressentie.

- L'effondrement du marxisme n'est-il pas une mise en garde contre toutes les utopies ?

- Oui. J'avais un ami de l'époque soviétique qui me disait, en 1988 : "On a chez nous réalisé la perfection, le socialisme de caserne."L'utopie du socialisme de caserne ! Je ferais la différence entre la bonne et la mauvaise utopie. La mauvaise utopie est celle qui prétend apporter l'harmonie de tous, la transparence totale.

- ... la transparence absolue de l'homme désaliéné.

- Voilà. Il est évident qu'imposer par la force cette conception conduit à l'horreur ! La mauvaise utopie est celle qui prétend réaliser le bonheur. Une bonne utopie est une utopie civilisatrice, les pieds sur terre. Puisque les Etats nationaux ont réussi à liquider les guerres entre les féodaux, l'Europe peut réussir à surmonter des siècles de guerre ! Utopie d'une paix générale, pas comme Kant, qui parlait de paix perpétuelle, il n'y a plus de perpétuité... La bonne utopie, c'est une chose qui n'est pas réalisable pour le moment mais qui a une possibilité dans le réel. "Que tous les humains puissent manger à leur faim", cela me semble une utopie très correcte. Avec ou sans OGM, c'est tout à fait réalisable.

- Il n'y a pas d'organisation structurante pour cette utopie positive ?

- Non. Il est difficile de trouver une structure. A Seattle comme à Porto Alegre, ils ont compris qu'il fallait une réponse mondiale à un défi mondial. C'est très bien. Mais lier des gens qui, quand même, ont des intérêts fondamentaux différents, Africains, Européens, etc., c'est difficile ! L'idée de la nécessité de civiliser la Terre, d'en faire une patrie, voilà ce qui manque. J'ai cette idée, et c'est parce que je l'ai que je sens que ça manque.

- Même chez ceux qui ressentent ce manque, la fin de l'URSS a tué la croyance dans une structure totalisante ?

- Oui, c'est sûr. D'ailleurs, ceux qui pensent en termes néo-mondialistes, ce ne sont pas des gens qui aspirent à un Etat mondial et à un gouvernement mondial. L'aspiration est plutôt une forme de confédération mondiale, avec des instances diverses pour des problèmes fondamentaux, l'ONU pour régler les conflits, qu'elle ait une force pour s'interposer, par exemple, entre Israël et la Palestine. On a besoin que l'écologie ait une instance de décision pour la biosphère, une autre pour contrôler la destruction de toutes les armes nucléaires, etc. C'est cela qui fait besoin, je crois même qu'il serait mauvais de souhaiter un super-Etat.

- Il y a doute non seulement sur la foi, mais sur l'institution ?

- Nous sommes dans une époque où il n'y a pas eu seulement les organisations totalitaires, c'est-à- dire soudées par un contrôle policier très strict. Vous avez aussi l'organisation bureaucratique et technique, dont on ressent les effets pervers. Chacun est dans une alvéole hyperspécialisée. Mais, là encore, l'ouverture du marché mondial oblige un certain nombre d'entreprises à se poser les problèmes de la complexité. Il faut avoir des stratégies, pas des programmes rigides. Tout cela est très timide, mais je crois quand même qu'il y a une réaction antibureaucratique.

- La découverte de la complexité est aussi la découverte des contradictions qui ne se résolvent pas dialectiquement...

- Qui ne se résolvent pas par une synthèse !

- Restent des contradictions.

- Qui peuvent être aussi productives parce qu'on peut dire qu'une démocratie, c'est le choc des opinions qui peuvent produire quelque chose. Je suis persuadé de ce que dit Pascal : "Le contraire d'une vérité profonde, c'est une autre vérité profonde." Dans les thèses de nos ennemis, il y a une vérité. Proust disait que dans l'antisémitisme il y a une vérité devenue folle. Voilà ce qu'il faut essayer de voir.

- Le fondamentalisme islamique peut-il prendre la place de la religion, laissée vide par le soviéto-marxisme ?

- L'islam s'est montré historiquement beaucoup plus tolérant que le christianisme ; le christianisme a exclu l'islam et même les juifs, alors que l'islam a toléré chrétiens et juifs, pas seulement en Andalousie, mais dans l'Empire ottoman, pendant des siècles. Ce que n'a pas vécu le monde islamique, ce sont ces siècles qui ont permis au monde européen chrétien de rejeter le christianisme vers la sphère privée et de créer un espace de laïcité qui, par la suite, a produit de la pensée, de la philosophie, de la politique et de l'Etat. C'est cela qui a manqué à l'islam, à l'exception de la Turquie.

- La modernité, c'est justement cette séparation de la religion et de l'Etat ?

- La modernité est difficile à définir, mais, historiquement, c'est un des éléments, un autre étant la croyance au progrès. Ce sont des éléments de la modernité qui ne fonctionnent plus ; ils sont valables mais ils sont en crise.

- N'y a-t-il pas dans l'islam politique certaines des composantes qui ont fait le succès de l'URSS, la capacité de créer une surréalité, à laquelle les gens finissent par adhérer, une sorte de schizophrénie, un système qui fonctionne en dehors de la réalité ?

- A mon avis, c'est une forme très provisoire. Regardez le cas de l'Iran, qui a subi un régime très dur. La société civile, parce qu'elle n'est pas organisée politiquement, vomit le système à la base. Les femmes ne sont plus voilées, elles commencent à se farder, les étudiants, les jeunes manifestent... J'en arrive presque à un paradoxe : de même que l'expérience du communisme stalinien a été profondément libératrice pour cesser de croire à cette illusion, de même que ceux qui l'ont vécue ont été les plus désabusés, de même l'expérience de cet islam intégriste ne peut pas, à mon avis, durer. Ne serait-ce qu'à cause des formidables aspirations de la jeunesse qui vit dans un bain de culture planétaire. Et vous avez le problème des femmes. Regardez en Afghanistan !

"Une idée intéressante, qui aurait pu être féconde, encore qu'elle fût une idée de Ben Laden, c'était de reconstituer le califat, c'est-à-dire un vaste espace de civilisation islamo-arabique, qui, par là même, aurait surmonté les différences nationales. Un peu comme pour l'Europe. Sur la base du "benladénisme", c'est évidemment épouvantable. Mais il y a quelque chose de fécond dans l'islam, dans une perspective éventuellement démocratique, c'est l'idée d'"ouma", cette communauté des croyants. Si vous la "débenladénisez", cela ne me semble pas a priori une idée négative. Je suis pour les grandes confédérations.

- En 1990, parlant de l'URSS, vous écriviez : "Le legs du XXe siècle annihile le pseudo-avenir radieux (...). Le message réconfortant de l'avenir, c'est que l'avenir radieux est mort."

- Même l'Occident ne peut apporter d'avenir radieux.

- C'est aussi la fin de la croyance dans le progrès de l'histoire.

- Moi, je crois en des possibilités de progrès humain. Mais un progrès, même établi, n'est jamais irréversible. Dans les pays d'Europe, la torture avait été éliminée à la fin du XIXe siècle et, au XXe siècle, on a torturé un peu partout. Je crois qu'un progrès peut être régénéré. Je crois que l'humanité peut arriver à un stade meilleur ou moins mauvais. En réalité, la crise du progrès commence déjà dans les années 1970, et la crise du communisme commence aussi à cette époque.

- Qui a gagné ?

- C'est l'humanisme et c'est la Révolution française. Elle a battu la Révolution russe à plate couture."

Propos recueillis par Alain Frachon et Daniel Vernet, Le Monde, 23/24 décembre 2001, p. 12-13, LE MONDE | 22.12.01 | 12h36

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EDGAR MORIN
Né le 8 juillet 1921, à Paris, dans une famille juive émigrée de Salonique. Résistant, Adhère au Parti communiste français en 1942. S'éloigne dès 1948 et est exclu en 1951. Sociologue. Se définit comme un "braconnier des savoirs". Entre au CNRS en 1950. Vingt ans plus tard, il est directeur de recherche. Enseigne aux Etats-Unis et en Amérique latine.

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Bibliographie
L'An Zéro de l'Allemagne, La Cité universelle, 1946 ;
L'Homme et la Mort, Corréa, 1951.
Le Cinéma, ou l'homme imaginaire, Minuit, 1956.
Autocritique, Julliard, 1959 (réédité au Seuil en 1991).
Introduction à une politique de l'homme, Seuil, 1965.
Le Vif du sujet, Seuil, 1969 (épuisé).
La Rumeur d'Orléans, Seuil, 1969 (épuisé).
Le Journal de Californie, Seuil, 1970 (épuisé).
Le Paradigme perdu : la nature humaine, Seuil, 1973.
L'Esprit du temps, Grasset, 1975.
La Vie de la vie, Seuil, 1980.
Pour sortir du XXe siècle, Fernand Nathan, 1981 (épuisé).
Science avec conscience, Fayard, 1982 (épuisé).
De la nature de l'URSS. Complexe totalitaire et nouvel empire, Fayard, 1983.
Le Rose et le Noir, Galilée, 1984.
Sociologie, Fayard, 1984.
Penser l'Europe, Gallimard, 1987.
Vidal et les siens, Seuil, 1989 (avec Véronique Grappe-Nahoum et Haïm Vidal Sephiha).
Introduction à la pensée complexe, ESF éditions, 1990.
Terre-Patrie, Seuil, 1993 (avec Anne-Brigitte Kern).
Mes démons, Stock, 1994 (épuisé).
Une année Sisyphe, Journal de la fin du siècle, Seuil, 1995.
Une politique de civilisation, Arléa, 1997 (avec Sami Naïr), 252 p., 16,77 € (110 F).
La tête bien faite, Seuil, 1999, 154 p., 14,94 € (98 F).
Les Sept Savoirs nécessaires à l'éducation du futur, Seuil, 2000, 142 p., 14,48 € (95 F).
La Méthode, Seuil, le premier tome est paru en 1977, le cinquième au mois de novembre 2001.
L'humanité de l'humanité, 300 p.
Une biographie "intellectuelle" d'Edgar Morin est parue aux éditions du Seuil : Le Fil des idées, de François Bianchi, 414 p.
Le Monde moderne et la question juive, Le Seuil, Paris, 2006.

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Décomplexé
Edgar Morin, 82 ans, sociologue, penseur de la complexité. Face à une «grotesque» accusation d'antisémitisme, ce juif laïque a judiciairement obtenu gain de cause.

Edgar Morin en 7 dates
8 juillet 1921 Naissance à Paris.
26 juin 1931 Mort de sa mère, Luna.
1938 Adhère aux Etudiants frontistes, mélange de socialisme pacifiste et d'antinazisme. Entre ensuite dans la Résistance.
1958 Publie Autocritique, sur ses années au PCF.
1969 Parution de la Rumeur d'Orléans.
1989 Publie Vidal et les siens, biographie familiale.
2004 Le tribunal de Nanterre déboute deux associations qui l'assignaient en justice pour «diffamation raciale et apologie d'actes de terrorisme».

En pantoufles, les yeux plissés et pétillants devant un Apple Titanium, Edgar Morin réfléchit une seconde. Il s'exprime vivement et clairement. Seule une déglutition pénible trahit son âge. Le mot «grotesque» trouve rapidement la sortie. «Grotesque», comme l'accusation de «diffamation à caractère racial et apologie des actes de terrorisme» portée au civil contre lui par les associations Avocats sans frontières et France-Israël.
Pour avoir écrit notamment : «Les juifs qui furent victimes d'un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens.» Parues dans une tribune libre du Monde, ces sentences sont trop explosives dans l'hypersensible climat actuel.
Il a été relaxé hier (12 mai 2004) par le tribunal de Nanterre. Sa position demeure : il n'y a pas réveil d'un indécrottable antisémitisme en Europe, mais développement d'un «antijudaïsme arabe», produit spécifiquement par la tragédie israélo-palestinienne. Notamment chez les jeunes. Nuance.

Il fut ancien résistant dans le même réseau que Mitterrand, et communiste défroqué et autocritiqué dès 1958. Ami de Marguerite Duras, Dionys Mascolo et Robert Antelme, et analyste mondialement reconnu de la «rumeur d'Orléans» et des révoltes juvéniles de 68. Architecte grandiloquent de la Méthode, prophète universaliste, et globe-trotter gouroutisant de la Terre patrie. Et voilà que ce presque sosie de Frédéric Dard, cette figure débonnaire de mamamouchi stoïque et solaire, ce monument intellectuel républicain d'origine séfarade se retrouve accusé de trahir les siens. Et que débarque ce soupçon d'être un «juif honteux» quand il a déjà tout justifié dans une oeuvre proliférante.

«Il n'y a aucune haine de soi chez Edgar, résume Sami Naïr, député européen, vieux compagnon de chère méditerranéenne et cosignataire poursuivi du texte, juste une salutaire critique de soi.»
«Etre juif, pour lui, c'est un adjectif, pas un substantif.» Une identité essentielle mais pas essentialisée. Déterminante mais pas discriminante.
Morin : «Français, méditerranéen, juif, universaliste, européen, laïc... Ce sont ce que j'appelle mes identités concentriques.» Agacé : «Je ne peux pas sérieusement entrer dans la catégorie de juif honteux, ou de juif antisémite. Il suffit de me lire !»
Vidal et les siens, par exemple, livre hommage ému et méticuleux à sa famille. Le Vidal en question, c'est Vidal Nahoum, son père. Homme gai, débonnaire aussi. Amoureux de Paris et de Marie Bell. Grand siffloteur de chansons 1900. «Les siens», ce sont tous les autres. Une grande famille séfarade, «israélites du Levant», originaires de Salonique, laïcisés par trois générations, émigrés à Ménilmontant en 1919, versés dans le textile, rue d'Aboukir.
Edgar est l'enfant chéri et unique de Vidal et Luna Nahoum. Il abandonne le patronyme Nahoum en entrant dans la Résistance, dès 18 ans, pour adopter celui de «Manin». Puis «Morin», après éraflures sémantiques dans le maquis. «Aucun rite, aucune croyance, aucune culture juifs n'étaient incorporés en moi», écrit-il. Il définit son père comme «hors rite». Circoncision quand même. Pâque juive respectée. Mais bar-mitsva négligée. Le porc répugne à son père, mais... pas le jambon. Vidal se sent «lié à Israël». Comme lui aujourd'hui. Mais pas en tant que patrie à défendre coûte que coûte.

Friand d'oxymorons théoriques, Morin définit néanmoins son enfance par des trous et des troubles identitaires intermittents : «J'étais un juif non juif, un non-juif juif.» «En classe on s'entre-posait la question de la religion (et non celle de l'identité ethnique). Et quand je disais juive, je ne me sentais pas seul. Il y avait quatre ou cinq autres juifs dans la classe.» Il ne se sent donc pas rejeté. Juste à l'écart du «noyau ontologique de l'identité commune». Les parents se francisent, commercent en bonneterie.
Edgar devient naturellement, avidement, un «enfant de la patrie à l'école». «J'ai gémi sur la mort de la Gaule à Alésia, j'ai exulté à Bouvines», écrit-il avec grandiloquence. L'école républicaine mythifiée scelle sa conformation d'«omnivore culturel», d'étudiant éternel dont il fera profession. Si carence identitaire et faille secrète il y a, c'est moins du côté d'une identité juive contrariée que du côté de la mère absente qu'il faut chercher. Crise cardiaque, le 28 juin 1931. Il a 10 ans. Il vit cette disparition comme un «Hiroshima intérieur». Il la garde en lui. Il se retranche du monde. Il se replie dans les livres. Il maudit en secret son père. Lequel, s'il le surprotège, ne comprend pas son silence filial en retour. Ils se reparlent longtemps après. Il découvre que sa naissance elle-même avait failli provoquer la mort de sa mère mythique. Sortie par le siège. Cordon autour du cou. Trauma résumé et autoanalysé par la formule : «Je devais mourir pour qu'elle vive, elle devait mourir pour que je vive.»
Un oxymoron fondateur «vie-mort» auquel Morin ajoutera des centaines d'autres. Couples sémantiques contradictoires et créatifs : «juif/non-juif» (identité/pas particularité), «droitier/gauchiste» (besoin de sécurité/réformes indispensables), «Terre/patrie» (la planète/notre pays), etc. Coexistence assumée des contraires. Tension revendiquée. «Je préfère ce qui relie à ce qui sépare, confesse-t-il. Aujourd'hui, on n'a de cesse que de séparer des populations, diviser des villages, couper des oliviers.»
Volonté oecuménique un peu grandiloquente. Posture de saint-nitouche universaliste, admirateur du dalaï-lama et de Mandela. Evidemment, ça agace certains. «Il n'est peut-être pas assez méchant», concède Sami Naïr, l'ami. Morin a vécu trop de cruelles mises à l'écart pour trop souffrir des accusations actuelles. Au PCF, «on me traitait déjà de confusionniste.» Un pied ici, l'autre ailleurs. L'un au CNRS, à Paris, l'autre en Toscane ou au Mexique. Où vient de s'ouvrir une Université Edgar-Morin du monde réel.
Les hommages internationaux le «consolident psychiquement», le «protègent des critiques méchantes». Il aime qu'un instituteur argentin ait lu ses livres. Il se sent «utile». Il affirme ne tirer «aucune jouissance secondaire de sa marginalité» ­ toute relative. Pointe quand même une sorte de satisfaction repue à «s'autoexclure du groupe», comme disait une vieille blague, chez ce dingue d'aubergine et de pastellico (tourte séfarade mythique), hédoniste et travailleur, fêtard et longtemps dragueur (trois mariages, deux filles, Véronique et Irène).

Se revendiquant néo-marrane, du nom de ces juifs espagnols convertis de force au catholicisme sous l'Inquisition, il se sent le fils spirituel de Spinoza, «parce qu'il récuse l'idée d'un peuple élu», Montaigne et Cervantès. Il cultive secrètement/publiquement dans leur sillage une double identité. Quitte à frôler parfois la tautologie (tout est dans tout), la duplicité (beurre, argent du beurre) ou la nunucherie existentielle (amour pour tous). Derrière son incrédulité chagrine, il éprouve peut-être finalement un malin plaisir à observer l'indignation hystérique de ses détracteurs. Comme s'il savait intimement ce verset de l'Evangile selon saint Matthieu : «Heureux les débonnaires, ils hériteront de la terre !»
Libération, Par Emmanuel PONCET, jeudi 13 mai 2004, p. 44

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(Juin 2005) En témoignage de solidarité avec Edgar Morin. Après sa condamnation pour «diffamation raciale» à la suite d'un article sur Israël et la Palestine.

Infirmant le jugement rendu en leur faveur par le tribunal de grande instance de Nanterre, la cour d'appel de Versailles vient de condamner pour «diffamation raciale» Edgar Morin, Sami Naïr et Danièle Sallenave, signataires d'un article intitulé «Israël-Palestine : le cancer» publié dans le Monde du 4 juin 2002.

Faisant état, sur la base de faits internationalement condamnés, de la politique de répression israélienne, alors particulièrement violente, cet article s'inquiète des conséquences désastreuses de ce conflit dans le monde, notamment en France, où il suscite judéophobie et arabophobie. L'article souligne avec indignation et douleur que l'expérience des persécutions et humiliations bimillénaires subies par les Juifs n'aura nullement empêché persécutions et humiliations des Palestiniens.

Dans l'esprit des auteurs, cette constatation comportait un respect de mémoire rendu à un passé de souffrance.

L'imputation de diffamation raciale s'appuie sur la façon dont, dans deux passages, extraits de deux paragraphes différents, s'était exprimée cette indignation douloureuse.

Or, par principe élémentaire de connaissance et de jugement, on sait que toute phrase s'éclaire par le texte où elle s'inscrit et que tout texte s'explique par son contexte. De fait, le reste du texte confirme que les critiques s'adressent non à un peuple mais à un occupant ; une phrase de l'article lui-même éclaire sans ambiguïté cette évidence : «Cette logique du mépris et de l'humiliation, écrivent les auteurs, n'est pas le propre des Israéliens, elle est le propre de toutes les occupations, où le conquérant se voit supérieur face à un peuple de sous-humains.»

Quant au contexte, les auteurs de l'article sont connus pour être, dans leurs personnes et leurs écrits, des ennemis de tous les racismes et de toutes les discriminations. Edgar Morin est internationalement reconnu comme un humaniste ayant toute sa vie condamné toute forme de déni d'autrui. Sami Naïr et Danièle Sallenave sont également connus pour les combats politiques et intellectuels qu'ils ont menés contre toutes les formes de discrimination. C'est pourquoi :

Nous nous élevons contre une pratique de lecture qui isole un fragment de texte du texte lui-même et de son contexte. Cette méthode a conduit à imputer aux auteurs une position qui est exactement contraire à leur intention.

Nous nous inquiétons légitimement de toute mesure qui tend à réduire la liberté de critique à l'encontre de la politique d'un Etat quel qu'il soit. Nous craignons que la sanction d'un antisémitisme imaginaire ne contribue à l'expansion néfaste de l'antisémitisme réel.

Nous exprimons notre profonde préoccupation face à un jugement sanctionnant un article qui plaide clairement, à travers une analyse équitable et complexe, pour la paix et la fraternité entre les protagonistes de la tragédie israélo-palestinienne.

Parmi les premiers signataires :

Laure Adler écrivaine, Marine et Jean Baudrillard philosophes, Esther Benbassa directrice d'études à l'EPHE, Sophie Calle, artiste Olivier Cohen éditeur, Jean Daniel directeur du Nouvel Observateur, Régis Debray écrivain et philosophe, Jean-Claude Guillebaud écrivain et éditeur, Stéphane Hessel ancien ambassadeur de France, Emmanuel Le Roy Ladurie professeur au Collège de France, Olivier Mongin directeur de la revue Esprit, Edwy Plénel journaliste, Alain Touraine directeur d'études à l'EHESS, Michel Wieviorka directeur d'études à l'EHESS.
liberation.fr, vendredi 24 juin 2005, p. 33

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Morin, les contradictions d'un juif rebelle, par Elie Barnavi (ancien ambassadeur d'Israël en France), Marianne, 27 janvier au 2 février 2007, p. 71

L'essai d'Edgar Morin le Monde moderne et la question juive est consacré à un néologisme de son invention: le « judéo-gentil » (de gens, « nation »). Ce judéo-goy (l'équivalent hébraïque de « gentil») est un juif qui s'est ouvert à la culture des autres et qui, ce faisant, est resté totalement juif tout en devenant totalement autre.
Son histoire est aussi vieille que le judaïsme lui-même, puisque les juifs n'ont cessé d'osciller entre enfermement ethnique et osmose avec leur environnement culturel.

Cependant, à en croire Morin, de Montaigne et Cervantès à Morin lui-même en passant par Spinoza, c'est le marrane, le juif espagnol forcé de se convertir et ses nombreux avatars (le « postmarrane », le « néomarrane », le « spinoziste »), qui en constitue la parfaite incarnation.

Parfois, le "porc" (c' est la signification, pas très « gentille », du vocable marrano) a continué de « judaïser » en secret, parfois il a abandonné tout à fait la foi de ses pères, parfois encore, émigré sous des cieux plus cléments, il y est retourné ouvertement. Il lui est arrivé d'embrasser avec ferveur sa nouvelle confession (Thérèse d'A vila) ou, avec une égale ferveur, de redevenir juif (Manassé ben Israël).

Mais le plus souvent, mal à l'aise dans les identités exclusives, il s'est abandonné à un scepticisme philosophique qui en a fait un passeur, une préfiguration des Lumières, bref, un formidable précurseur de la modernité.

Morin aime bien les judéo-gentils en général et les marranes en particulier. Il y décèle sa propre passion d'un universalisme généreux, impatient à l'égard de toutes les formes d'enfermement particulariste. En revanche, il n'aime pas du tout l'Etat d'Israël, dans lequel il voit précisément cela. C'est bien son droit. Mais ce n'est pas sans péril qu'il fait de celui-ci le pendant négatif de ceux-là.

Trop souvent, le pamphlet l'emporte sur l'essai érudit, le plaidoyer pro domo sur l'analyse. Visiblement écrit à la hâte, mal ou pas du tout relu (les approximations factuelles, linguistiques, biographiques et bibliographiques abondent, les répétitions, mot à mot parfois, aussi), on ne peut s'empêcher de penser que c'est la détestation d'Israël qui justifie l'ensemble de l'ouvrage, l'exaltation du marranisme y compris.

J'ignore à qui pensait Milner lorsqu'il brossait, dans« Le Juif de savoir », le portrait au vitriol de son « juif de négation » *.
Mais je suis prêt à parier mon dernier kopeck que Morin n'y est pas étranger.
* Marianne du 2 décembre 2006.
Le Monde moderne et la question juive, d'Edgar Morin, le Seuil, colI. « Non conforme », 266 p., 12 €.

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La condamnation d'Edgar Morin pour diffamation raciale cassée
Article publié le 14 Juillet 2006 Par Nathalie Guibert Source : LE MONDE

12 juillet 2007. Pour la Cour de cassation, le texte sur Israël paru dans « Le Monde » qui avait valu au sociologue d'être condamné en appel est « l'expression d'une opinion qui relève du seul débat d'idées ».
La Cour de cassation a annulé, mercredi 12 juillet, la condamnation pour « diffamation raciale » prononcée en 2005 contre le sociologue Edgar Morin, le député européen Sami Naïr et l'écrivain Danièle Sallenave, qui avaient publié un point de vue intitulé « Israël-Palestine : le cancer » dans Le Monde du 4 juin 2002, ainsi que contre Jean-Marie Colombani, directeur du quotidien.
Deux associations, Avocats sans frontières et France-Israël, avaient engagé des poursuites contre le texte, visant deux passages en particulier.

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Conférence à Marrakech Edgar Morin appelle à repenser la mondialisation Publié le : 29 octobre 2014 - MAP - See more at: http://www.lematin.ma/express/2014/conference-a-marrakech_-edgar-morin-appelle-a-repenser-la-mondialisation/211356.html#sthash.lzdCnJHR.dpuf

L'éminent sociologue, penseur et philosophe français Edgar Morin a donné mardi soir, à la Faculté des sciences Semlalia de Marrakech (FSSM) une conférence sous le thème «L'aventure de la mondialisation».

Cette conférence a ouvert le cycle de conférences annuel de haut niveau organisé par l'Université Cadi Ayyad de Marrakech (UCAM) dans le but de créer des espaces d'échanges avec ses partenaires académiques et socio-économiques et de contribuer à la promotion du débat autour des grands sujets d'actualité qui préoccupent l'opinion publique.

Lors de cette Conférence inaugurale de la rentrée de l'UCAM au titre de l'année 2014-2015, Edgar Morin a analysé le dynamisme de la mondialisation à travers l'histoire de l'humanité.

«La mondialisation a engendré un accroissement des richesses, mais en même temps des inégalités et de la misère, et a eu pour conséquences la prolifération de la corruption, de l'individualisme et de l'égoïsme, et la multiplication des conflits», a-t-il fait observer.

Et de relever que cette même mondialisation a permis à certaines nations (Chine et Inde entre autres) de s'émanciper de l'Occident en «s'occidentalisant» techniquement et économiquement.

«Le futur, et le progrès sont chargés d'angoisses et d'échecs. Cet échec a engendré un retour à la religion et a poussé les mentalités à se réfugier dans le passé», a-t-il fait observer, relevant que la mondialisation a entrainé aussi une crise au niveau des civilisations traditionnelles, qui se désintègrent.

L'humanité traverse une période de vide moral profond, a-t-il affirmé, déplorant que le processus de la mondialisation propulsé par la science, la technique et l'économie, ne peut être ni ralenti, ni arrêté.

Le sociologue s'est interrogé sur les perspectives pour changer la «Voie» suivie actuellement au niveau économique et politique à l'échelle mondiale, appelant à repenser la mondialisation, de même qu'il a plaidé pour un «humanisme planétaire», qui reconnait et respecte la diversité des cultures humaines.

Edgar Morin est directeur de recherches émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS-France) et docteur honoris causa de plus de 30 universités à travers le monde. Il est l'un des penseurs majeurs de notre temps. Son œuvre, abondante, connaît un rayonnement international.

Le travail d'Edgar Morin exerce une forte influence sur la réflexion contemporaine, notamment dans le monde méditerranéen, en Amérique latine, et jusqu'en Chine, en Corée et au Japon.

Le savant a reçu de nombreuses distinctions, dont celle du Commandeur de la Légion d'honneur, de Grand officier de l'ordre national du Mérite, du Commandeur des arts et des lettres en France mais également à l'étranger, notamment au Maroc, où il a été décoré par S.M. le Roi Mohammed VI du Wissam Al Kafaa Al Fikria en juillet de l'année en cours.

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