Philippe Moreau Defarges

Conseiller des Affaires Etrangères, professeur à Sciences Po Paris.
Auteur de nombreux ouvrages, dont Introduction à la géopolitique, Seuil, Paris, 1994 ; Les grands concepts de la politique internationale, Hachette, Paris 1995 ; Un monde d'ingérences, Presses de Science Po, Paris, 1997 ; La mondialisation, PUF, Que sais-je n°1687, Paris, 1997.

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L'environnement oppose deux principes, deux droits : d'un côté, le droit au développement, le droit de chaque peuple, de chaque individu d'accéder à une existence décente ; de l'autre côté, le droit de l'humanité toute entière à un avenir sûr. Cette opposition reformule l'antagonisme permanent entre le particulier et l'universel, le particulier n'étant pas cohérent mais étant un lieu d'affrontement de perspectives contradictoires (les droits des individus, ceux des Etats, ceux des divers ensembles humains étant tout autant complémentaires qu'antagoniques), l'universel étant un enjeu (chacun - individus, Etats, mouvements transnationaux... - revendiquant sa vision de l'universel). Les affrontements de la mondialisation entremêlent deux types de conflit : d'une part, des luttes classiques entre les intérêts existants ; d'autre part, des tensions entre ces intérêts actuels (des individus, des entreprises, des Etats...) et les intérêts communs de l'humanité entière.
La mondialisation, 2ème édition 1998, p. 74-75.

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Depuis l'aube de l'histoire, les communautés politiques ne cessent de s'affronter pour des territoires, des richesses, des croyances ou tout simplement pour la suprématie. La mondialisation signifie-t-elle, selon la formule de Hegel, reprise par Alexandre Kojève, puis, en ces années 90, par l'Américain Francis Fukuyama, "la fin de l'Histoire", c'est-à-dire la disparition de ces luttes entre volontés, les hommes s'installant dans la paix universelle et se consacrant à l'administration harmonieuse de la terre ?
Ibidem, p. 77.

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Dans tous les conflits de cette fin de XXème siècle, se retrouvent les deux mêmes logiques.
L'une, optimiste, fondée sur l'hypothèse d'un monde aux ressources infinies, est guidée par un but de reconciliation entre les peuples, entre les hommes. Son levier est un développement économique commun qui, en conduisant d'anciens ennemis à travailler, à s'enrichir ensemble, produira un avenir commun. Les diférences, au lieu d'être source d'intolérance et de haine, se changeront en facteurs de coopération. ...
L'autre logique, classique, pessimiste, pluriséculaire, considère que toute sécurité exige une population homogène sur un territoire homogène. Telle est l'idée directrice de la purification ethnique. Celle-ci est-elle un archaïsme ou/et une idéologie de la mondialisation ? Pour ceux qui se sentent soit exclus des flux mondiaux, soit menacés dans leur identité par le métissage de toutes les différences, la constitution d'une forteresse, n'accueillant que les membres certifiés d'un même peuple, rejetant tout élément étranger, peut être regardée comme la solution : être entre soi et ne pas dépendre des autres !
Ibidem, p. 79-80.

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La mondialisation, en diffusant sur toute la planète les réfèrences, les valeurs occidentales, appelle de formidables réactions des autres cultures, se sentant menacées de disparition par la rationalité et la sécularisation, par "le désenchantement du monde". D'où l'explosion des fondamentalismes, tout autant quêtes d'une pureté perdue, d'un âge d'or à ressusciter - ce moment des débuts, où la foi n'est pas encore corrompue - que tentatives inconscientes de modernisation d'une croyance ... .
Ibidem, p. 82.

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La mondialisation paraît offrir à l'humanité deux voies extrêmes.
Soit la mondialisation donne aux hommes le sentiment d'être enfermés dans une prison, la terre. Un tel sentiment ne pourrait qu'exaspérer les peurs, les frustrations, les guerres, l'homme se sentant privé de toute liberté, de tout infini. Bientôt, comme lors d'autres époques tragiques, s'installerait un climat de fin du monde, se diffuseraient des religions apocalyptiques.
Soit la mondialisation accouche de la conscience de l'unité de l'humanité. Pour paraphraser la formule de Marx, l'humanité sortirait de la préhistoire, des luttes intestines, pour entrer dans l'histoire. Alors s'organiserait un gouvernement commun de la terre. Mais l'homme, peut-être réconcilié avec lui-même, sera-t-il plus libre, plus heureux ?
La mondialisation ne finit ni l'homme, ni son histoire. Elle n'est qu'un des sous-produits du progrès technique. Ce n'est sans doute pas un hasard si la mondialisation se réalise au moment où l'homme s'enfonce dans deux infinis : l'infiniment petit de la matière ; l'infiniment grand des étoiles.
Ibidem, p. 124-125.

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