L'abbé Stone

Romancier, historien, théologien, Hubert Monteilhet est également un redoutable polémiste, auteur, notamment, de Le mythe de l'abbé Pierre, publié chez Odilon Media, Paris, 1996, après l'affaire médiatique qui passionne, pendant quelques temps, les "intellectuels parisiens", l'affaire Garaudy, un ami politique de l'abbé.

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Couronne civique d'or en Sorbonne, Médaille Albert Schweitzer, Grand prix de l'Académie des Sciences morales et politiques, Commandeur de la Légion d'Honneur, proposé pour le prix Nobel... d'un jour à l'autre, à quatre-vingt-trois ans passés, Henri Grouès alias frère Philippe, alias Pierre-Grouès, alias abbé Pierre -, l'homme le plus populaire de France, plus populaire encore que le Commandant Cousteau, cet ami des bêtes plus que du genre humain, est tombé dans une trappe.

Toutes les tribunes lui étaient ouvertes, les journalistes le chouchoutaient, guettaient avec gourmandise ses pittoresques coups de gueule, les mouvements politiques rêvaient de se l'annexer, de le confisquer pour y trouver un regain d'espérance et de crédit, les ministres se faisaient gloire de solliciter ses avis précieux, les prélats les plus distingués souriaient de ses incongruités avec indulgence, le pape lui-même ne se formalisait pas de ses impertinents conseils, et tout d'un coup, il n'est plus rien, ses plus fidèles amis mêmes l'ont lâché.
L'inséparable Kouchner fait une grimace de dégoût et le vieux copain et complice Mgr Gaillot en personne, un habitué pourtant, pour ne pas dire un expert, du scandale à la petite semaine, considère le pestiféré, le lépreux, d'un oeil stupéfait et réprobateur.
Jamais une roche tarpéienne plus brutale et plus déchirante n'aura succédé à un Capitole plus éclatant.
Le mythe de l'abbé Pierre, p. 9-10

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UNE SOUTANE ROUGE AU MAQUIS
Nous ne nous étendrons pas outre mesure sur les expériences résistantielles d'Henri Grouès, qui y gagnera en tout cas le nom de guerre de l'abbé Pierre.
Retenons toutefois que Grouès, durant l'hiver 43-44, s'est intégré à un groupuscule de FTP, démarche qui pourrait sembler inattendue de la part d'un fils de soyeux maréchaliste. On sait que, par opposition aux FFI "bourgeois", s'étaient constituées des unités de francs-tireurs-partisans où l'influence communiste était prépondérante.
Après quelques tentatives de collaboration avec des nazis qui affectionnaient fort les mêmes méthodes que le Petit père des peuples, et avoir publié, en français et en allemand, en première page de L'Humanité, alors clandestine, un appel en faveur de l'union des prolétaires français et allemands, les communistes français s'étaient jetés dans un patriotisme pur et dur à l'instant même de l'invasion de l'URSS par Hitler.
Ibidem, p. 37-38

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Et la Libération a entraîné une orgie de règlements de compte qu'une justice sommaire et expéditive a tenté de freiner tant bien que mal. L'abbé Grouès, si prompt à se passionner pour toutes les souffrances injustes, a négligé de s'associer aux efforts méritoires de certains - y compris d'incontestables résistants! - pour mettre un terme à de sanglants excès que la conjoncture expliquait sans pour autant les excuser. Sa charité est "orientée" et ne cessera plus de l'être.
Pierre-Henri Teitgen, ancien Garde des Sceaux et épurateur énergique, celui-là même qui a fièrement avoué: "Quand on fera les comptes, on s'apercevra qu'à côté de moi, Robespierre n'aura été qu'un petit garçon", a déclaré à un grand hebdomadaire: "A la Libération, l'abbé Pierre était plus dur, plus exigeant et plus énervé que je ne l'étais." Il est fréquent qu'un Torquemada féroce sommeille sous la bure doucereuse du moine.
Il n'y a donc pas à s'étonner que le député Grouès se comporte avec assiduité en "allié objectif", voire en sous-marin, du grand parti communiste que la Libération a poussé au premier plan à la suite de quelques malentendus qui mettront longtemps à se dissiper. Il a fait sien une fois pour toutes le slogan "pas d'ennemi à gauche!" et soutient fidèlement, avec parfois des réserves de pure rhétorique, les causes chères au Parti. Il ne rougit pas de s'affirmer chrétien, assurément, mais développe sans se lasser, aux applaudissements complices des staliniens, le thème bien connu qu'il convient de faire une politique sociale des plus hardies si l'on veut détourner les foules des séductions marxistes et instaurer le règne du Père éternel et de la justice de classe sur les HLM et les gourbis.

Comme son audience est d'ailleurs limitée, il joue ainsi, dans une assez convenable mesure, le rôle que la hiérarchie catholique avait subtilement prévu pour lui: celui du prêtre résistant et engagé, dont la sincérité oratoire prolétarienne est censée faire oublier les pénibles compromissions de l'Eglise avec un Pétain qui n'a laissé derrière lui que des ruines et la Fête des mères.
Et d'ailleurs, son ami d'enfance Roger Garaudy, le boy-scout qui l'a accompagné jadis au grand jamboree de sir Baderne Powell à Liverpool, ce Garaudy devenu député communiste, est là pour le conseiller, pour l'appuyer en cas de besoin. Il faudra l'invasion de la Tchécoslovaquie par les Soviétiques, en 1968, pour faire saisir à Garaudy (bien tardivement !), cette tête pensante du Parti, ce que tous les gens de bon sens savaient déjà depuis longtemps, à savoir que les soviets étaient devenus avec Lénine, et grâce à un personnel tsariste entraîné, les champions toutes catégories du camp de concentration et que l'impérialisme russe n'avait rien à envier à l'impérialisme américain.
Ibidem, p. 51-53

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Et de la fondation d'Emmaüs à l'affaire Garaudy, l'abbé se dédoublera en permanence, gracieusement secourable d'une main, agitateur impénitent de l'autre.
Il faut cependant reconnaître qu'il trouvera des complices à la pelle. Non seulement des journalistes et des politiciens qui lui forgeront bêtement un statut d'oracle infaillible, mais aussi des faire-valoir privilégiés, tels Mgr Gaillot ou Bernard Kouchner, qui ne cesseront de lui renvoyer la balle avec une inlassable complaisance.

C'est pourtant Gaillot qui a été le moins utilisé, pour le clair motif que c'est un redoutable maladroit dont il y a lieu de se méfier. Gaillot ne sait jamais jusqu'où il peut aller trop loin, et les scandales qu'il cultive avec une fièvre assidue n'impressionnent que cette frange marginale de l'opinion acquise à toutes les extravagances. D'où sa réputation de "zozo" confirmé. Une maladresse qui va, dit-on, jusqu'à réclamer en sourdine de coûteuses et exquises douceurs lorsqu'il se déchaîne sur les ondes ou dans les "étranges lucarnes" en faveur des affamés ou de n'importe quoi.
Alors que l'abbé Pierre, lui, a un sixième sens très averti du scandale. Jusqu'à l'affaire Garaudy, où il s'est fourré le doigt dans l'oeil jusqu'au coude, ses prétendus scandales n'étaient que du "sur mesure" digeste pour contestataires en peau de lapin - et à la télé, il boit de l'eau de source.

Kouchner est beaucoup plus sûr que Gaillot et l'abbé l'appréciait beaucoup. Docteur en médecine, incroyant, communiste passé au socialisme, fondateur de Médecins sans frontières et spécialiste de l'humanitarisme médiatisé, Kouchner a un côté gentil, tolérant et prudent, qui fait de lui un interlocuteur de tout repos dans le cours de bavardages courtois. Il réserve ses fantaisies pour les Bengalis inondés, qu'il prétendait secourir en ULM, ou pour les enfants somaliens, qui peuvent toujours attendre le riz ramassé dans nos écoles sur son instigation (à défaut de ce maïs blanc ("qui rend impuissant", comme il le dit sur RTL). Ainsi que l'expliquait Jean Joly dans Le Parisien: "Il faudra un miracle pour que le bateau de l'action humanitaire française évite les pièges du port de Mogadiscio. On ne décharge les cargaisons que le matin, le plus tôt possible. L'après-midi, c'est trop dangereux, car les soldats sont tous drogués. Une chose est claire, quand les sacs de riz collectés dans les écoles seront débarqués, pas un grain n'échappera à la mafia locale."
Autre qualité humaine de Kouchner, sa passion pour les meilleurs restaurants, d'autant plus vive qu'il a plus souffert à la vision d'enfants squelettiques. L'ex-ministre socialo disait autrefois plaisamment: «Je suis communiste et Rastignac.» Le communiste s'est effacé devant le Rastignac aux dents longues, tout heureux de collaborer verbalement avec un abbé au coeur d'or. Pourquoi ajouter d'autres commentaires?
Ibidem, p. 60-62

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UN VIEIL ENGAGEMENT
L'abbé Pierre n'avait pas attendu l'affaire Garaudy pour tenir des propos imprudents, toujours sur le même thème et avec le même grandiose argument moral, où l'on retrouve sa fâcheuse propension à mélanger le domaine de l'absolu avec celui du relatif, lequel peut se résumer en ces termes: "Les Israéliens n'ont aucun droit sur la Palestine, car leurs ancêtres, de furieux amateurs de génocide, y sont jadis entrés de force en massacrant tout le monde."
Kouchner, Burnier, un ancien journaliste d'Actuel, peuvent porter témoignage de ces stupides divagations de 93, qu'ils attribuent à un anti-judaïsme catholique mal digéré, et qu'ils avaient alors passées sous silence pour ne pas, disent-ils aujourd'hui, encourager l'antisémitisme.
Ibidem, p. 115

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Plus grave est le soutien réaffirmé aux Mythes fondateurs, où il ne voit "rien de révisionniste" après l'avoir lu "avec soin" (enfin, enfin !).
Quatre exemplaires du livre ont pourtant été saisis chez un libraire de Montreux en vertu d'une loi indigène qui punit "celui qui, publiquement, niera, minimisera grossièrement ou cherchera à justifier un génocide ou d'autres crimes contre l'humanité". Garaudy ne nie point, ne justifie pas non plus, mais il minimise assurément. Quand l'abbé ne voit rien de "révisionniste" dans l'essai de son ami Garaudy, c'est qu'il l'a mal lu ou qu'il connaît mal cette loi suisse, dont le caractère général, sans aucune référence à Nuremberg, a une allure un peu plus honnête que la loi française.
L'abbé Pierre, entêté comme une mule, file un mauvais coton.
Signe alarmant de ce déclin, l'Union des étudiants juifs de France (UEJF) a demandé au Président de la République de retirer sa Légion d'honneur à l'abbé. Quand on se rappelle toutes les simagrées qu'il faisait au temps de sa gloire pour accepter ou refuser cette distinction, on ne sait s'il faut rire ou pleurer.
Ibidem, p. 242-243

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