Charles Molette. Ecclésiastique catholique. Historien du catholicisme sous l'Allemagne nazie. Auteur notamment de Prêtres, religieux et religieuses dans la résistance au nazisme, 1940-1945, Essai de typologie, Fayard, Paris, 1995 ; La « Mission Saint-Paul » traquée par la Gestapo, Persécution et déportation des militants de l'apostolat catholique français en Allemagne, L'oeil/François-Xavier de Guibert, Paris, 2003.

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Née à Breslau dans une famille juive pratiquante le 12 octobre 1891, en la fête de Yom-Kippour, Edith Stein, à propos de cette fête liturgique, rappellera plus tard:.. "La plus grande fête juive, c'est le Grand Pardon, jour où jadis le grand prêtre pénétrait dans le Saint des Saints et offrait le sacrifice de réconciliation pour lui-même et pour le peuple entier". Et elle ajoutait: "Ma mère y attachait beaucoup d'importance [et cette coïncidence] lui inspira pour sa benjamine une particulière tendresse".
Le berceau de la famille maternelle était d'ailleurs originaire de Lublinitz, haut-lieu du hassidisme (1). Par sa mère, c'est donc une vie d'amour de Dieu qui pétrit l'âme des enfants de ce foyer de "Juifs orthodoxes" : "Chez nous [devait dire Edith], c'est en lisant à livre ouvert dans le cœur de notre mère que nous savions comment nous comporter. Maman nous enseignait l'horreur du mal; quand elle avait dit "C'est un péché", ce terme exprimait le comble de la laideur et de la méchanceté, nous en demeurions bouleversés".
Si la crise de l'adolescence de cette fille, très entière et qui réussit dans ses études, lui fait quitter la pratique religieuse, elle n'en témoigne pas moins un grand respect pour sa mère (son père est mort lorsqu'elle avait dix-neuf mois). Son entrée à l'université avive en elle son ardent désir de la vérité et, dans ses recherches philosophiques, elle reste insatisfaite d'un pur rationalisme: sa quête de la vérité "sut saisir l'exigence d'une réalité objective qui, loin de trouver sa solution dans le sujet, devance et mesure sa connaissance, réalité qui doit être examinée dans un effort rigou- reux d'objectivité (2)". Le milieu étudiant autour de leur maître Husserl, favorise chez les disciples du philosophè cette formation de la personnalité et l'invention de l'être social. Lors de la guerre de 1914, ne pouvant prendre les armes comme ses camarades masculins, elle veut servir comme infirmière et le plus près possible du front.
Deux expériences de cette époque sont décisives dans son évolution : l'attitude de la veuve d'un de ses camarades mort au combat, qui, chrétienne, n'est pas écrasée par son deuil, et une lecture (assez fortuite semble-t-il) de la vie de sainte Thérèse d'Avila, en qui elle découvre "la vérité". Tout converge ainsi vers le baptême (reçu le 1er janvier 1922, avec la confirmation le 2 février suivant) et ce passage lui paraît orienté vers le Carmel. Dans la lumière de l'Évangile et l'expérience de l'Église, elle reconnaît l'accomplisse- ment de l'attente d'Israël. Si douloureuse et incompréhensible qu'ait été pour sa mère cette évolution, Edith, lorsqu'elle est à Breslau, accompagne à la synagogue sa mère; et celle-ci coupe court aux commentaires familiaux en déclarant: "Je n'ai encore jamais vu prier comme prie Edith".
(1) - Ce mouvement de piété, qui s'était développé en Pologne et en Europe orientale aux XVIIe et XVIIIe siècles, témoignait d'une attitude religieuse par laquelle "Israël aime Dieu", selon l'expression du père Jean de Menasce.
(2) - Jean-Paul II, Lettre apostolique en forme de Motu Proprio, pour la proclamation de sainte Brigitte de Suède, sainte Catherine de Sienne et sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, co-patronnes de l'Europe (D.C., 1999,920).
Edith Stein, martyre, Bulletin du monastère de Ganagobie, n° 41, juillet-décembre 2003, p. 3-19

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Sa profession solennelle a lieu le 21 avril 1938 alors que la persécution antisémite se développe ; et elle prend conscience de sa vocation de nouvelle Esther (1). Les 8-9 novembre 1938, c'est la "nuit de cristal" : la synagogue de Cologne est incendiée; les Juifs de la ville sont pillés et chassés.
Le 31 décembre 1938, elle quitte le Carmel de Cologne pour celui d'Echt. Dans ce Carmel hollandais où elle est réfugiée, sa vocation se précise encore: le dimanche des Rameaux 1939, en effet, elle écrit à la prieure du Carmel de Cologne (qui reste sa supérieure puisqu'à Echt elle n'est canoniquement qu'en transit) :
"Chère Mère, Que Votre Révérence m'autorise à m'offrir au Cœur de Jésus comme victime expiatoire pour la véritable paix: Que le règne de l'Antéchrist s'effondre sans une nouvelle guerre mondiale, si cela est possible, et que soit rénové l'ordre du monde. Je le voudrais dès aujourd'hui, parce que c'est la douzième heure [l'heure des ténèbres] ; je sais que je ne suis rien ; mais Jésus le veut, et sans doute appellera-t-il encore beaucoup d'âmes en ces temps-ci."
Puis, le 14 septembre 1939, comme en prolongement de ces lignes, c'est le texte que nous lisons à l'Office des Lectures:
"Le monde est en flammes, le combat entre le Christ et l'Antéchrist s'est ouvertement engagé. Si tu te décides pour le Christ, cela peut te coCiter la vie. Réfléchis bien aussi à ce que tu promets. Prononcer ses vœux et les renouveler est un acte terriblement sérieux. Tu fais une promesse au Sei- gneur du ciel et de la terre. Si tu ne prends pas extrêmement au sérieux la résolution de la tenir, tu tomberas dans les mains du Dieu vivant." (2)
(1) - Peu après sa profession, le 31 octobre 1938, elle écrit: "J'ai confiance que c'est pour tous que le Seigneur a pris ma vie. Je pense souvent à la reine Esther (cf. Est. 5), choisie en son peuple pour le représenter devant le roi. Je suis une Esther bien pauvre et impuissante, mais le Roi qui m'a choisie est infiniment grand et miséricordieux." (cit. in Maria Amata Neyer, prieure du Carmel de Cologne, La bien- heureuse Edith Stein, Cerf, 1987, p. 69). Et le 13 juin 1941, elle donne un "dialogue nocturne" entre la reine Esther visitant la prieure d'un carmel (cit. in : Edith Stein, Source cachée. Œuvres spirituelles, Cerf; Paris, 1998, pp. 309-321).
(2) - Texte composé à l'occasion du renouvellement communautaire des vœux le 14 septembre 1939 (Edith Stein, Source cachée. Œuvres spirituelles, Cerf, Paris, 1998, pp. 237-238).
Charles Molette, Ibidem.

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Qu'il soit permis simplement de prolonger ces paroles pontificales: D'abord, l'évocation d'Edith Stein et son titre de co-patronne de l'Europe ne sauraient que nous inciter à songer aussi à tous les autres martyrs du XXe siècle - à commencer par sa sœur Rosa et ceux qui le soir du 4 août 1942 ont, lorsqu'ils disaient leur chapelet entre les baraques, rendu un témoignage de la foi qui les habitait (ce qui a même frappé d'autres détenus). Une évocation d'Edith Stein ne peut que nous rendre attentifs à tous ces humbles, ces petits, ces modestes, tous ces milliers d'autres chrétiens qui eux aussi, offrant à Dieu pour leurs frères humains leur propre corps livré et leur sang répandu, ont prolongé dans leur chair le sacrifice sanglant du Christ, par la mort anonyme et dissimulée qui fut leur lot. De la sorte, puisqu'ils étaient nourris du sacrifice sacramentel du Christ, on peut, en toute vérité, reprendre le mot de Jean-Paul II qui, à propos du camp d'Auschwitz où a péri saint Maximilien Kolbe, a parlé du "Golgotha du monde contemporain" (1). Sur toute cette réalité le pieux souvenir d'Edih Stein devrait, non pas laisser jeter un manteau honteux, mais au contraire attirer l'attention.
Ensuite, dans cette même perspective, il conviendrait aussi de ne pas méconnaître la valeur symbolique de la grande rencontre œcuménique de l'année jubilaire, au Colisée le 7 mai 2000 : en l'honneur des millions de "témoins de la foi" du siècle écoulé, de toutes les Églises et confessions chrétiennes. Il y a bien là, dans la référence au sang des martyrs, le seul véritable ciment de l'unité entre les chrétiens.
Enfin, il conviendrait de ne pas limiter notre horizon à la seule Europe occidentale. Car l'exemplarité de la Shoah rend manifeste le caractère spécifiquement anti-humain de ce drame. On ne saurait donc méconnaître l'extension et l'acharnement, non seulement de tous les régimes totalitaires passés, mais aussi - ce qui serait peut-être une nouveauté du XXIe siècle - de toutes les puissances occultes qui insidieusement flattent ou exploitent les plus nobles aspirations comme les plus bas instincts de l'homme pour bafouer cette créature que Dieu a faite à son image et à sa ressemblance et qu'Il nous donne d'englober dans notre Pater.
Une réflexion sur le martyre d'Edith Stein s'inscrit donc dans le mystère de la participation de l'Église à la Rédemption ("Je complète dans ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps qui est l'Église", Col. l, 23). N'est-ce pas la perspective que Jean-Paul II rappelle à l'Église pour le XXIe siècle, "dans ce dessein de salut" où la Vierge Marie "n'est pas un simple instrument, mais bien une collaboratrice docile" ?
(1) - On ne saurait d'ailleurs méconnaitre tous ces miracles eucharistiques qui se sont produits dans les camps de concentration, par exemple, ceux, multiformes, qui eurent lieu au camp de concentration de Buchenwald (évoqués dans l'Annexe 8 de mon étude sur La Mission Saint-Paul traquée par la Gestapo, éd. F.-X. de Guibert, 2003. p. S2S-SSS).
Charles Molette, Ibidem.

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