Chantal Millon-Delsol (voir également à Delsol).
Professeur d'Université. Les Idées politiques au XXème siècle, PUF, Paris 1991.

1
Il apparaît évident que le léninisme et le stalinisme n'ont pas réalisé le marxisme, si l'on compare en chaque point les projets et les conséquences. Marx prévoyait la disparition de la classe dirigeante, et la société soviétique produit la nomenklatura. Il attendait la disparition spontanée de la religion, et l'on se trouve en face d'un renouveau spirituel. Il annonçait la fin de l'idée nationale, et celle-ci est bien près aujourd'hui, par sa vigueur, de remplacer l'idéologie défaillante qui l'avait autrefois condamnée. On peut dès lors se demander comment s'opère la filiation entre le marxisme et le soviétisme, et finalement, ce qu'ils ont encore de commun.
Les idées politiques, p. 11-12.

2
Lénine considérait que la classe ouvrière demeurait incapable, telle quelle, de servir de fer de lance à la révolution ... .
Laisser la conscience de classe se développer spontanément, ce serait faire le jeu de la bourgeoisie. En réalité, le trade-unionisme (syndicalisme social-démocrate) laisse rentrer le prolétaire dans la société qu'il faut précisément détruire, il s'embourgeoise à long terme, il l'empêche de demeurer cette classe négative, seule capable de révoquer en bloc le monde ancien.

Une minorité d'avant-garde va donc prendre en charge le destin du prolétariat, afin, pour ainsi dire, de le protéger contre lui-même. ...

Le passage est franchi vers le despotisme politique. Il faut à toute doctrine une instance décrétée détentrice de la vérité, et garante de l'orthodoxie. Le prolétariat se révèle porteur de pensées bourgeoises et trade-unionistes. C'est désormais le parti qui sera donné comme porteur et garant de la vérité : l'idéologie s'incarne en lui. Sa légitimité à contraindre est donc totale, puisqu'il représente les intérêts, même inconscients, du peuple. Le totalitarisme naissant repose sur la certitude que, quels que soient les détours ou les apparences, le parti parle et agit pour le bien du prolétariat.
Ibidem, p.-19-20-21.

3
Le national-socialisme est une pensée de la peur. Il pourchasse des ennemis potentiels, censés vouloir la mort de la civilisation. En ce sens, on pourrait dire qu'il s'agit d'une pensée véritablement paranoïaque (psychose caractérisée par la surestimation de soi, la rigidité mentale, la tendance à se croire agressé, persécuté), au sens scientifique et non péjoratif du terme. C'est une idéologie fondée sur la certitude conjointe et parallèle de sa propre excellence. ...

Pensée négative, dominée par l'obsession de la décadence et de la mort. Mais en même temps, idéologie de la perfection rêvée, de la re-naturation de l'homme, de la société sans tache, comme le marxisme-léninisme, même si la définition de cette perfection a changé de contours. La société idéale naît de la domination terrorisante non plus d'une classe, mais d'une race. Une race pure et vouée à la rédemption remplace une classe immaculée, vouée à la rédemption. L'attente d'un paradis terrestre passe encore par la désignation d'un bouc émissaire, censé représenter la racine du mal. C'est bien ce schème (structure) de pensée qui engendre, par voie logique, la terreur comme moyen de gouvernement.
Ibidem p. 59-60.

4
L'indulgence d'un certain nombre d'Occidentaux pour le despotisme soviétique et son régime de terreur, jusqu'aux années 1970, ne s'étend absolument pas au nazisme. Depuis la fin de la guerre, nous ne cessons de dénoncer Auschwitz. Mais nous avons tout fait pour occulter la Kolyma (goulag, sibérie). C'est que le marxisme-léninisme apparaît comme un idéalisme pris à ses propres pièges, et le nazisme, comme un cynisme fier de ses propres crimes.
Ibidem p. 60-61.

5
La certitude de la grandeur ne va pas sans certitude de la persécution. En effet, le peuple qui s'imagine plus grand que les autres ne concrétise pas cette supériorité dans l'histoire - pour la bonne raison que sa supériorité est un mythe et non une réalité. Au cours des siècles, il connaît les mêmes déboires que les autres peuples : des guerres perdues, des périodes d'affaiblissement et de découragement. Comment justifier ces chutes, face à la foi indéracinable en sa propre excellence ? ... les déboires doivent absolument s'expliquer ... La perfection rêvée réclame, face à la médiocrité vécue, la création de boucs émissaires.
Ibidem, p.68.

6
Le nazisme n'est pas indifférent au problème de l'origine, mais au contraire utilise le thème de la création pour présenter une création imaginaire, qui sert de justification à ses thèses. Dieu aurait créé une race pure et supérieure, lui donnant pour ainsi dire la mission de civiliser la terre. Ainsi, "saper l'existence de la civilisation humaine en exterminant ceux qui la détienne, apparaît comme le plus exécrable des crimes. Celui qui ose porter la main sur la propre image du seigneur dans sa forme la plus haute, injurie le créateur et aide à faire perdre le paradis ... "(Adolf Hitler, Mein Kampf, 1925, Mon Combat, Nouvelles Editions Latines, Paris 1934, p. 381).

Seuls les Aryens ont donc été créés à l'image de Dieu... L'histoire originelle du judéo-christianisme est récupérée, puis tronquée, réduite, et mise au service de l'idéologie. La finitude de l'homme, engendrée par le péché, fait place à la dégénérescence de l'Aryen, abîmé par le métissage ...
Ibidem, p.101.

7
Le terme "fascisme" évoque primitivement le mouvement créé par B(enito) Mussolini en 1919, grâce auquel il prit le pouvoir en Italie en 1922. Ce mot a par la suite servi à désigner, sans doute abusivement, tous les mouvements ou régimes dictatoriaux pourfendeurs de démocratie et de libéralisme dans les années troublées d'entre-deux-guerres. C'est ainsi qu'il finit par englober le nazisme. ... A l'origine porteur de concept, le mot est devenu injure. Nom à l'origine, il est devenu adjectif.
Ibidem p. 114.

8
Les fascismes-corporatismes traduisent une révolte idéaliste contre la civilisation de l'accessoire ; un appel à prendre de la hauteur face à un monde devenu petit et mesquin :"Auparavant, c'était l'esprit qui dominait la matière, maintenant c'est la matière qui plie et subjugue l'esprit" (Mussolini, L'Etat corporatif, p. 15-16, Firenze 1936 ; La Doctrine du Fascisme, Flammarion, Paris 1937) ... L'esprit ici n'est pas religieux, mais mythique, symbolique, païen. Le fascisme communie avec les grands ancêtres - César, Napoléon. Il recrée un monde fictif pardessus l'autre. Il rebâtit l'homme des grandes épopées passées, tel qu'il l'imagine. Pour ce faire, il s'appuie sur le mythe traditionnel de la supériorité occidentale et sur la nostalgie de la domination du monde.
Ibidem, p.133-134.

9
Sans vouloir refaire la création, le corporatisme trie dans les malheurs humains ceux qui émanent du péché originel et ceux qui proviennent des vices de la modernité. Chercher à se débarrasser du péché originel serait utopique. Mais la sagesse politique peut réformer l'homme partiellement, si elle parvient à gommer deux siècles d'individualisme. La transformation des structures doit donc se tenir au plus près du quotidien, et s'attaquer aux désastres les plus intimes : abandon de l'éducation des enfants par la mère qui travaille, mépris de l'autorité paternelle, mythe de l'épanouissement personnel au détriment du bonheur conjugal, attachement excessif à la richesse individuelle.

Le corporatisme traduit une organisation politico-sociale, mais cette organisation a pour finalité une réforme morale, laquelle détermine tout le reste :"La garantie suprême de la stabilité, de l'oeuvre entreprise résidait précisément dans la réforme morale, intellectuelle et politique, sans laquelle les améliorartions matérielles, l'équilibre financier, l'ordre administratif, ou bien ne pouvaient être réalisés, ou bien n'auraient aucune durée" (Salazar, Principes d'action, p.40, Fayard, Paris 1956).
Ibidem

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