Gérard Merle. Fils d'un très jeune résistant engagé en 1944 dans la 2ème D.B. du général Leclerc, Gérard Merle est un enfant de troupe rebelle avant d'être un membre très actif du Sac gaulliste (Service d'action civique de, notamment, Charles Pasqua), agent de renseignement et d'action des réseaux Foccard en Afrique, militant dynamique au service de Jacques Chirac, notamment à la mairie de Paris de 1977 à 1992.
Mis en cause dans les affaires de financement illégal il fait relater par Alain Astaud son très intéressant parcours de militant politique engagé dans Un militant exemplaire, Au coeur de la Chiraquie, Denoël, Paris, 2001.

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En 1965, quelques mois avant les élections présidentielles qui vont avoir lieu en décembre de la même année, Maurice Robert débarque à Abidjan. L'homme ne paie pas de mine. Sa petite taille lui a valu un sur nom, celui de «Petit Lieutenant ». Ses états de service sont pourtant éloquents. Résistant, il a participé aux combats dans la poche de Royan. En Indochine, il a été grièvement blessé. Lui aussi trompe bien son monde: Maurice Robert dirige en fait le secteur Afrique du SDECE. Bras droit de Foccart, ce ne peut être qu'un fervent gaulliste. Il est l'illustration vivante de ce qui est souvent reproché à son patron: constituer ses réseaux à partir du SDECE et des organisations gaullistes comme le SAC. Il y a là comme un mélange des genres. D'ailleurs ce soir-là, ce n'est pas tant de notre travail de fourmi du renseignement qu'il est venu nous entretenir, que de notre engagement dans le mouvement gaulliste. Il nous parle du Général, nous explique que celui-ci a beaucoup d'ennemis. Les nombreux attentats auxquels il a échappé le prouvent. Il en vient à évoquer le SAC. Ce service d'ordre créé en 1959 est une structure parallèle, entièrement dévouée à la personne du Général, composée d'hommes sûrs, éprouvés, prêts à des opérations d'infiltration dans la police, les administrations et, si nécessaire, à des actions violentes. Et nous les jeunes, nous avons aussi notre rôle à jouer. Ils nous incitent à créer une UJP, une Union des jeunes pour le progrès, en Afrique de l'Ouest. À 19 ans, j'adhère donc pour la première fois à un mouvement gaulliste. La même année, un chargé de mission du Premier ministre Georges Pompidou démarre sa carrière politique comme conseiller municipal de Sainte-Féréole, en Corrèze. Il se nomme Jacques Chirac.
Un militant exemplaire, p. 49

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Pour salaire de la trahison, Chirac devient Premier ministre de Giscard. Il a quarante et un ans. Que de chemin parcouru en si peu de temps. Il n'a pas fallu dix ans au conseiller municipal de la petite commune de Sainte-Féréole pour devenir le locataire de Matignon. Une carrière politique menée à bride abattue. Il faut dire qu'il a trouvé de solides soutiens, des appuis efficaces. Il a choisi autant qu'il a été choisi. Son père spirituel, son mentor, son guide, se nomme Georges Pompidou. Ses éminences grises, ses stratèges, Pierre Juillet et Marie-France Garaud. Entré en 1962 comme chargé de mission auprès du Premier ministre, Chirac va gravir quatre à quatre les marches du pouvoir. Dans l'atmosphère feutrée et compassée de son cabinet ministériel, Pompidou a vite fait de remarquer ce fringant fonctionnaire. Il faut avouer que son énergie fiévreuse, son culot presque juvénile, son dévouement sans bornes détonnent quelque peu. Le Premier ministre le surnomme «le bulldozer ». Le jeune homme pressé séduit le père tranquille. Chirac devient son protégé. Il est pris en main d'abord par Pierre Juillet, le conseiller machiavélique de Mati gnon, puis par le couple Juillet-Garaud, réputé « diabolique ». En mars 1967, Chirac décroche un siège de député dans la troisième circonscription de Corrèze. C'est une réelle prouesse car celle-ci était considérée comme imprenable. Pompidou le récompense en lui attribuant le secrétariat d'État à l'Emploi dans son nouveau gouvernement. Ce n'est qu'un strapontin - la France ne compte alors «que» trois cent mille chômeurs -, mais il y fait ses classes gouvernementales. Désormais, il sera de toutes les combinaisons ministérielles.
Ibidem, p. 65

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Plus que le nombre, c'est la qualité des soutiens qui importe dans un premier temps. Jacques Chirac cherche donc à s'attacher les faveurs de celui qui demeure la figure tutélaire du département. Il sollicite un entretien avec Henri Queuille. Le patriarche ne daigne pas le recevoir. Mais le prétendant ne s'avoue pas vaincu. L'un de ses meilleurs amis, Jérôme Monod, n'est-il pas marié à une petite-fille de l'ancien président du Conseil? Il lui demande d'intercéder en sa faveur. Audience est finalement accordée. Devant Henri Queuille, le Parisien met un mouchoir pudique sur son engagement gaulliste et évoque fort opportunément ses deux grands-pères corréziens : Louis Valette, le républicain laïc bon teint, et surtout Louis Chirac, le directeur de l'école Firmin-Mirbeau de Brive-la-Gaillarde, le radical-socialiste franc-maçon et grand pourfendeur de la religion devant l'Éternel. Pour Chirac, l'entrevue sera décisive. Il sait faire valoir au patriarche roué sa capacité à rendre d'inestimables services au département. Outre sa fonction à Matignon, le jeune conseiller occupe depuis deux ans un poste à l'obscure CODER, la Commission de développement économique et régional du Limousin. Là, en compagnie de Jean Charbonnel, il s'active pour faciliter, débloquer les crédits, les subventions et les aides dont ce département a tellement besoin. Et au bout de deux ans, il peut déjà présenter, comme par enchantement, un bilan non négligeable. Alors qu'en 1965 le Limousin arrivait en bon dernier pour les dotations, la région est remontée à la cinquième place. Évidemment, cela facilite grandement les choses que d'être à Matignon. Au fond, avant même d'être élu, Chirac fait déjà du Queuille. Il a repris à son compte une méthode appliquée en son temps par « le bon docteur » lui-même.
Il peut se révéler d'un grand secours pour la Corrèze qui se considère comme l'oubliée de la Ve République. Car si depuis quelques années les Français ont pris le train de la croissance économique, les Corréziens, eux, ont le sentiment amer d'être restés à quai. Et voici que débarque de Paris un jeune homme capable de reprendre la politique des services d'antan. Il se pourrait bien que l'homme providentiel que le département attend depuis une dizaine d'années, ce soit lui. Oui décidément, ce prétendant a de sérieux atouts en main. Queuille n'est pas convaincu, il est conquis.
Ibidem, p. 73-74

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Si en 1974 Chirac avait été à la tête de l'opération visant à faire chuter Chaban au profit de Giscard, ce n'est un secret pour personne qu'en 1981 le candidat RPR a manœuvré pour faire trébucher Giscard. C'est ainsi qu'au cours de la campagne je reçois des milliers d'adhésifs de 50 x 50 cm sur lesquels figure un diamant. Ils sortent des ateliers de la CPI (Création Publicité Impression), l'imprimerie officielle du RPR. Giscard ne parvient toujours pas à se dépêtrer de l'affaire du cadeau de l'empereur Bokassa, révélée par Le Canard enchaîné. La consigne est claire: il s'agit de les coller sur les affiches du président sortant. Placés malicieusement sur les yeux de Giscard, les pierres précieuses sont d'un effet garanti. De ma vie, je n'ai jamais manipulé autant de diamants de papier. De son côté, Giscard n'est pas resté inactif. L'Élysée a encouragé les candidatures d'autres gaullistes comme Michel Debré et Marie-France Garaud. C'est de bonne guerre. Entre les deux tours de l'élection et alors que Chirac est éliminé de la course, nous redoublons d'efforts pour recouvrir du sceau d'infamie les affiches du candidat de droite. C'est notre contribution à la défaite de Giscard. Ou à la victoire de Mitterrand.
Ibidem, p. 81-82

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Nous sommes en 1984, mes parents vivent à présent retirés à Treignac, petit village de Corrèze, au pied du massif des Monédières. Je fais part à mon père de mes intentions de revenir en région parisienne. Grâce à son intervention auprès d'amis de Jacques Chirac, il m'obtient un rendez-vous avec des responsables de la direction des Affaires générales de la Mairie de Paris. Très rapidement, ceux-ci pensent que je pourrais être utile au poste de chargé des relations extérieures de la direction de la Propreté. Depuis que Jacques Chirac est maire de la capitale, l'Hôtel de Ville recrute des Corréziens à tour de bras.
Ibidem, p. 101

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Outre le colosse administratif que représente la Mairie de Paris, c'est le système chiraquien que je vais découvrir. Mon activité professionnelle à la direction de la Propreté, mon militantisme politique à la section RPR de la Ville, suivi bientôt d'une activité souterraine à l'Inspection générale, et enfin mes attaches corréziennes seront pour moi comme autant de postes d'observation, comme autant de vigies de la Chiraquie. Je vais peu à peu faire connaissance avec un monde où se mêlent, s'interpénètrent, s'imbriquent des intérêts politiques, financiers, économiques et administratifs. Professionnellement, politiquement et géographiquement, je suis à la croisée des chemins qui relient Paris à la Corrèze. Et autant l'avouer tout de suite, je vais aller de découvertes en découvertes, de déceptions en déceptions, de désillusions en désillusions, de dissidences en dissidences. Le lecteur considérera peut-être que les faits que je vais à présent relater ne sont que peccadilles au regard des affirmations du financier occulte du RPR Jean-Claude Méry, selon lesquelles «35 à 40 millions de francs en liquide, en direct ou en emplois fictifs» auraient été prélevés « tous les ans, pendant plus de sept ans... » sur les marchés de l'Office HLM de Paris et des- tinés aux caisses du RPR. Il jugera sans doute que ce ne sont que vétilles en comparaison des 30 millions de francs que les emplois fictifs du RPR et de la Mairie de Paris auraient coûté aux contribuables, ainsi que l'a évalué un rapport de police de mars 1999. Enfin, il pourra estimer que ce ne sont que broutilles à l'aune des 600 millions de francs qui auraient été ponctionnés sur le marché des lycées d'lle-de-France entre 1990 et 1996 et répartis entre les formations politiques de droite comme de gauche, le RPR se réservant la part royale.
Et pourtant, il convient de ne pas perdre de vue l'essentiel. À savoir que les faits dont je ferai état relèvent eux aussi de ce système qui a consisté, notamment à la faveur des marchés publics, à mettre en coupe réglée une mairie pour financer un parti, une circonscription provinciale, des campagnes électorales, une ambition présidentielle.
Ibidem, p. 105-106

7
La défaite de Jacques Chirac à l'élection présidentielle de 1988 est d'autant plus vécue comme une humi liation que la victoire de François Mitterrand a été relativement aisée. Et voilà qu'à l'échec politique s'ajoute une douloureuse épreuve familiale. Jacques Chirac traverse la période de doute la plus profonde de sa vie. Lui que l'on n'a cessé de présenter comme l'homme pressé, agité, fiévreux, le voici soudain abattu, déprimé, absent. Or la politique a horreur du vide. C'est précisément le moment que choisissent une femme et trois hommes pour mener la fronde. Michèle Barzach, Michel Noir, Alain Carignon et Philippe Séguin se posent en «rénovateurs» de l'opposition. Les commentaires au sein du Rassemblement se font de plus en plus acerbes, voire iconoclastes. Les échos de la contestation parviennent jusqu'à nos déjeuners-débats que notre section RPR organise au restaurant Aux Armes de la Ville, à l'intention des cadres de la mairie. L'autorité du chef est à présent ouvertement remise en cause. Mais à l'instant de porter le coup fatal, Philippe Séguin, qui a pris la tête de la rébellion, recule. Le carré des fidèles de Chirac reprend l'initiative. Cela fait un moment déjà que sa garde rapprochée réfléchit à une riposte, de celle qui marquerait fortement les esprits, qui signerait en quelque sorte le retour de son grand homme. Celui-ci émerge peu à peu de sa torpeur passagère, mais il faut parer au plus pressé. Le calendrier électoral se révèle un allié précieux. Les prochaines échéances municipales n'auront lieu que dans quelques mois à peine. Le coup d'éclat est tout trouvé, il faut que Jacques Chirac remporte les vingt arrondissements de Paris réitérant ainsi « le grand chelem ». Le dessein est de nature à le remettre en selle, mieux, à le requinquer. Et c'est vrai que, sur le papier, l'objectif ne manque pas d'ambition, il a même fière allure. Sur le terrain, il en va tout autrement. Car au sein des états-majors du RPR et de ses alliés, on ne se fait aucune illusion. Plusieurs arrondissements menacent de basculer à gauche. La bataille s'annonce déjà des plus âpres pour les IIIe, XIe, XIIIe, XVIIIe, XIXe, XXe arrondissements. C'est alors que s'impose aux états-majors l'idée de recourir aux faux électeurs dans les mairies que l'on redoute de perdre.
Ibidem, p. 180-181

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«Tu feras dire au Grand que c'est fini. Moi, j'arrête les frais. Je refuse de continuer à travailler pour le système Legris, pour celui de l'Inspection générale, pour le système tout court... Je ne suis plus d'accord. Sans compter qu'on court à la catastrophe. On a accumulé trop de cadavres dans les placards. Un jour, c'est sûr, tout ça va nous péter à la gueule. Alors, je suis toujours prêt à rendre service, dans la mesure de mes moyens, mais désormais je le ferai au pays, en Corrèze... »
J'ai parlé d'une traite. Je suis face à Jean-Claude Nespoux, bras droit d'Annie Lhéritier, dans le cabinet des Affaires corréziennes au quatrième étage de l'Hôtel de Ville. J'ai décidé de rompre avec la Mairie de Paris. Nous sommes un peu avant l'été 1992.
Ibidem, p. 105

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Ils n'ont jamais rien su, ils n'ont jamais rien vu, ils n'ont jamais rien entendu. À feindre ainsi en per manence la totale ignorance de ce qui se tramait sous leur autorité directe, nos hommes politiques se rendent-ils compte qu'ils discréditent leur mandat électif et se disqualifient d'eux-mêmes pour assumer les plus hautes responsabilités? Car enfin, comment peut-on à la fois prétendre aux plus hautes charges de la République et soutenir ne pas être au courant des agissements de ses plus proches collaborateurs, ceux-là mêmes que l'on a choisis, nommés, promus? Si tel devait être le cas, la plus élémentaire conscience, j'ose à peine écrire décence, n'imposerait-elle pas la démission? L'ignorance totale d'un système qui a conduit à faire de la capitale de la République française une république bananière est un piètre moyen de défense qui n'abuse et n'aveugle que ceux qui veulent bien l'être.
Ibidem, p. 225

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