Jacques Marlaud

Maître de conférences en sciences de l'information à l'Université Lyon III. L'un des idéologues, avec, notamment, Alain de Benoist, du courant de pensée "Nouvelle Droite".
Auteur, notamment, de Le renouveau païen dans la pensée française, Le Labyrinthe, Paris, 1986 ; Interpellations, Questionnements métapolitiques, Dualpha, Paris, 2004.

1
L'idéoéconomie, la religion libérale est le véritable fondement des guerres menées par l'Occident américanocentré contre les États et les peuples rétifs. La morale des Droits de l'homme n'en est que le prétexte. La Libye, l'Iran, l'Irak, la Serbie, l'Mghanistan, la Russie, l'Inde, la Chine, l'Europe... ne sont agréés en tant que partenaires de l'Occident que dans la mesure où ils s'intègrent au système économique et politique mondial dont l'état-major est à Washington et dont les directives, édictées par le G8, sont appliquées par la Banque Mondiale, le Fond Monétaire International, l'OTAN et l'ONU entre autres.

S'ils sortent du rang, des sanctions terribles les frappent plus durement que les bombes, comme l'Irak en fait l'expérience en ce moment, après l'Iran, la Libye, le Soudan et la Serbie ou comme Cuba, la Corée du Nord et tout récemment, le Pakistan. Les adversaires de la mondialisation qui ont fait bruyamment parler d'eux à Seattle, Prague, Stockholm et Gênes, ne font qu'une toute petite partie du chemin critique en se contentant d'exiger une modeste taxe sur les mouvements de capitaux, que le système leur accordera sans douleur pour lui-même et sans grand effet pour les exclus de l'économie-monde.

C'est au cœur de l'idéoéconomie qu'il faut frapper, non pas comme ce fou de Ben Laden, qui, en lui soufflant une ou deux tours, la rend plus agressive, redonne une légitimité à sa politique sécuritaire et à ses industries de l'armement. Non, il faut contester le nouvel esclavage productiviste et consommateur qui fait de l'homme essentiellement un être de besoins et marginalise tout autre désir ou aspiration. Les vrais exclus de l'économie-monde, plus que ceux qui en attendent une obole et désirent s'intégrer au système, sont tous ceux qui vivent selon d'autres lois, d'autres valeurs ou principes et à qui l'on refuse ce droit à la différence, à l'autonomie au sens grec du mot: auto nomos.
Interpellations, Questionnements métapolitiques, p. 73-74

2
Cela fait de nombreux mois que nous savons que l'industrie américaine, morose, a besoin d'une guerre pour profiter de l'effet stimulant sur la reconstruction et le réarmement qui s'en suivra. Nous n'ignorons pas non plus que la diplomatie américaine a besoin d'une guerre pour faire oublier les bourbiers de Bosnie, du Kosovo, de Macédoine et d'Afghanistan où rien n'a été correctement résolu, où les tensions et les conflits se prolongent malgré la présence coûteuse de forces internationales. Mais l'objectif principal est de détourner les regards de la Palestine qui s'enlise dans une sale guerre aux dimensions toujours plus inquiétantes, encouragée par la passivité complice de la puissance tutrice d'Israël, seule en mesure d'intervenir efficacement pour contraindre le dernier État colonial de la planète à changer de politique. Décision qui couperait l'herbe sous le pied aux terroristes des deux camps en mettant fin à un demi-siècle d'humiliation infligée aux Arabes. Mais que serait le jeu du gendarme et du voleur s'il n'y avait plus de voleurs? Que serait le monde sans terroristes?
Ibidem, p. 79-80

3
Les principes laïcs se sont imposés à la fin du XIXe siècle en délivrant la société et les institutions publiques de l'emprise cléricale parvenue à son apogée sous Napoléon III, avec le Parti de l'Ordre. Mais cette délivrance ne fut pas une libération, une rupture définitive avec l'esprit dogmatique. Loin s'en faut. La même vision eschatologique, universaliste, ethnocentrique et progressiste de l'homme et de son histoire continua de prévaloir; elle fut simplement sécularisée.
L'un des partisans du nouveau credo, l'historien Ernest Lavisse, le décrivait ainsi: « Etre laïque c'est avoir trois vertus l:Amour des hommes; 2 Espérance, c'est-à-dire le sentiment bienfaisant qu'un jour viendra, dans la postérité lointaine, où se réaliseront les rêves de justice, de paix et de bonheur que faisaient en regardant le ciel les lointains ancêtres; 3 la Foi, c'est-à-dire la volonté de croire à la victorieuse utilité de l'effort perpétuel (cité par Jean Comec, Laïcité, S.U.D.E.L., Paris, 1965). Amour, espérance, foi: ce sont bien les vertus cardinales du catéchisme jésuite reprises par la liturgie et la pédagogie républicaines.
Ibidem, p. 181

4
Critiquer la laïcité ne revient pas pour autant à opter pour le modèle antithétique et tout aussi stérilisant de la théocratie réactionnaire. Au contraire, le point de vue représenté ici est que le principe laïque, dans la mesure où il centralise, contrôle et uniformise l'éducation et se donne pour objectif principal l' élimination des spécificités locales, des coutumes et mœurs jugées incompatibles avec la norme imposée, s'inscrit en droite ligne dans la filiation du monothéisme théocratique.
Théocratie et laïcité, il faut le souligner, sont en concurrence à l'intérieur d'une même vue du monde anti-traditionnelle. L'islam comme le christianisme se sont imposés en désacralisant, en désenchantant leurs aires culturelles respectives au nom d'un Verbe unique qui a dévalorisé, délégitimé toute autre source de divin. Si ces dernières ont pu çà et là resurgir chez les mystiques, les poètes ou les paysans, elles l'ont fait dans l'hérésie, contre l'orthodoxie. L'avènement de l'État laïque ne fut, somme toute, qu'un transfert d'orthodoxie, comme l'a si bien perçu Tocqueville.
Du royaume très chrétien à la République très laïque, c'est le même pouvoir moral, centralisateur et niveleur, le même « moine » qui n'a fait que changer d'habits.
Ibidem, p. 184

5
N'oublions pas que l'anti-sémitisme catholique a lui aussi fait d'innombrables victimes, sans parler des guerres de colonisation missionnaire ni des bombes de Hiroshima, Nagasaki et Dresde, lancées sur des populations civiles par de grandes « démocraties humanistes ».
N'oublions pas non plus que la lutte des classes, appuyée jusqu'au bout par de prestigieux intellectuels existentialistes, socialistes, surréalistes, pacifistes (donc humanistes) a fait, pendant le siècle qui s'achève, beaucoup plus de morts que la guerre des races. Le récent dépouillement des archives soviétiques ne permet plus d'en douter.
La question n'est pas de savoir quelle justification idéologique (nazisme, marxisme, christianisme, humanisme) a recouvert du linceul de ses péroraisons le plus grand nombre de crimes, mais d'examiner, précisément, le rôle du discours de légitimation, quel qu'il soit, dans 1'émergence d'une « bonne conscience » qui autorise et normalise la criminalité de masse.
En vertu de quelle exception l'humanisme échapperait-il à cette catégorie des idéologies vernis-de-la-bonne-conscience ?
Ibidem, p. 245

6
Que les États-Unis soient plus chrétiens que l'Europe ne garantit pas qu'ils soient plus justes ou plus raisonnables dans leurs pratiques politiques internationales, comme nous avons pu le constater lors des récents conflits internationaux. On peut même penser que l'audace et l'agressivité, parfois criminelles, des «faucons» autour du président étatsunien (depuis la période Kissinger) obtiennent dans le public un degré de légitimation et de ferveur proportionnel au niveau de bonne conscience procurée par la certitude d'être dans le camp de la «vraie foi ».
L'incompréhension à l'égard des Arabes et le favoritisme exagéré envers Israël qui interdisent tout règlement équitable de la question palestinienne s'abreuvent à la même source monothéiste.
Ibidem, p. 432

7
L'Europe sort lentement d'un long interrègne au cours duquel elle fut écartelée entre deux matérialismes totalitaires. Pendant cet intermède, sa culture traditionnelle fut laminée par les idéologies productivistes qui lui apportèrent du bien-être matériel au prix (écologique, social et culturel) que l'on sait.
Cette période s'achève et nous voici exposés au risque - et à l'extraordinaire aventure - qui consiste à faire un bilan et un tri, à refonder nos propres valeurs en tirant le meilleur parti de l'antique héritage. Il serait dommage de gâcher l'occasion en continuant de nous chamailler à propos de valeurs moribondes.
Sans doute sommes-nous, pour une bonne majorité d'entre nous (Européens), sans toujours le savoir ni le vouloir vraiment, un peu chrétiens, un peu athées ou laïcs et un peu païens avec une bonne dose de scepticisme.
« Le choix de Dieu» (Lustiger) au sens chrétien, juif ou musulman, l'adhésion rigoureuse au credo mono théiste, ne concerne qu'une minorité d'Européens et n'est pas nécessairement lié au choix de l'Europe comme patrie en attente de reconnaissance. Au contraire, une telle vocation, dans la mesure de son exclusivité, dévalue les autres valeurs de l'Europe, celles d'Homère, Eschyle, Machiavel ou Giono: l'érotisme au sens poétique, l'amour de la nature, l'héroïsme guerrier, le politique...
Avec le recul constant de la conscience historique et des enseignements classiques, le triomphe d'un individualisme de l'indifférence, combien d'entre nous seraient capables de « penser l'empire », et de devenir - ou redevenir - grecs et romains-germaniques comme le permet, comme l'exige la situation nouvelle?
C'est la question. En attendant de pouvoir y répondre, en attendant l'avènement d'une véritable haute éducation à l'esprit européen, condition de notre renaissance culturelle, en attendant qu'un élargissement spirituel se superpose à l'élargissement géographique et économique de l'Union européenne, le préambule à la constitution de l'Europe doit rester ouvert et laisser les générations montantes assumer leur destin en puisant dans le patrimoine de valeurs qu'elles jugeront à la hauteur de l'heure historique.
Ibidem, p. 436

Vers Première Page

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