Jean-Jacques Marie

Historien marxiste, spécialiste de la Russie communiste. Auteur de très nombreux ouvrages, notamment : Staline, Seuil, Paris, 1967 ; Le trotskysme, Flammarion, Paris, 1977 ; Trotsky, PUF, Paris, 1980 ; Staline, Fayard, Paris, 2001 ; Lénine, Balland, Paris, 2004 ; Cronstadt, Fayard, Paris, 2005 ; La guerre civile russe (1917-1922), Autrement, Paris, 2005.

1
Avant-propos

Le 1er mars 1921, 15 000 marins et soldats se réunissent dans un froid glacial sur la place de l'Ancre à Cronstadt, île minuscule située au fond du golfe de Finlande, à une trentaine de kilomètres à l'ouest de Petrograd (Saint-Petersbourg), dont elle défend l'accès. Ils huent les dirigeants communistes venus les haranguer puis leur interdisent de prendre la parole.
Après six heures de discours, de débats et de cris, ils votent à la quasi-unanimité une résolution dénonçant la politique du parti communiste au pouvoir et stigmatisant sa mainmise sur les soviets dont ils exigent la réélection immédiate, à bulletins secrets. C'est le premier pas d'une insurrection qui, selon la Grande Enryclopédie soviétique, rassemblera 27 000 marins et soldats et s'achèvera, dix-sept jours plus tard, dans de sanglants corps à corps à la baïonnette et à la grenade.
Près de 7 000 insurgés fuiront alors en hâte les combats et la répression. Ils se traîneront, des heures durant, affamés, épuisés et transis sur la mer gelée pour rejoindre la Finlande voisine, où les attendent trois camps de concentration, leurs barbelés,- les poux, la gale et la faim.
Cronstadt, p. 9

2
(Les premières lueurs de l'incendie)

Les premiers groupes insurrectionnels, brandissant le drapeau noir, avancent des mots d'ordres anarchistes. Au début de mai (1920), l'ancien chef de partisans Rogov organise à une centaine de kilomètres de la capitale de l'Altaï, Barnaoul, une petite « armée soviétique de Sibérie» pour libérer les paysans de l'Altaï de «tous les parasites et de tous les seigneurs» des villes.

Son appel invite les paysans et les ouvriers à se soulever pour «anéantir [...] les comités révolutionnaires, les soviets, les commissariats et le service des eaux et forêts [...J, à refuser d'obéir à quelque pouvoir que ce soit et à proclamer l'autogestion du peuple lui-même, c'est-à-dire que personne ne doit se mêler des affaires de la campagne, à part vous ».

Les insurgés envahissent les villages aux cris de : «À bas les accapareurs du pouvoir du peuple travailleur! À bas tout pouvoir quel qu'il soit! Vive l'anarchie, mère de l'ordre.» Ils invitent les communistes à se battre avec eux « pour la commune libre et contre les faux communistes », qualifiés de «parasites». Ils rencontrent la sympathie de la population, mais la mort de leur chef, Rogov, le 4 août, signe la fin de la révolte.

Une autre insurrection paysanne éclate un peu plus au nord, au début de juillet. Un détachement de paysans insurgés qui prône «la lutte contre les communistes» souligne que «le pouvoir reste soviétique, mais pas celui des communistes». Les insurgés clament: «Cogne les communistes, cogne les youpins.» Ils abattent les membres du parti communiste, même les exclus. L'insurrection est écrasée au milieu du mois d'août.

Une insurrection similaire, dirigée par le communiste Loubkov, éclate au début de juillet entre Semipalatinsk et Tomsk. D'autres révoltes paysannes embrasent en octobre et en novembre plusieurs districts du gouvernement de Ienisseï au centre de la Sibérie. En novembre aussi, une douzaine de districts du gouvernement d'Irkoutsk, plus à l'est, s'enflamment. La révolte s'éteint à la fin de décembre 1920.

Un autre chef de partisans, Plotnikov, organise, début août, dans la région de Semipalatinsk, une "armée insurrectionnelle populaire, paysanne et cosaque ». Ses appels aux accents nationalistes exigent des soviets sans communistes, maudissent les juifs et l'exploitation collective (la « commune») : «Nous nous sommes soulevés pour le pouvoir soviétique, contre la commune, [pour] liquider la commune youpine détestée.»

Il dénonce «le pouvoir communiste non russe qui mène le peuple russe à la perte, à la misère, à l'arbitraire, [et exige que] le peuple russe dirige lui-même son pouvoir [.. .], pas des Hongrois et d'autres étrangers [...], mais les nôtres, des Russes élus du peuple [...]. Nous luttons seulement contre la commune, pour les droits populaires conquis par la révolution [...], pour le pouvoir soviétique populaire!»
La mort de ses chefs, fin octobre, disperse cette bande de cosaques bien accueillis par la population.
Ibidem, pp. 60-62

3
Le 14 février (deux semaines avant l'insurrection de Cronstadt), Lénine reçoit une délégation de paysans de Tambov. L'un d'eux lui déclare: «On a imposé une réqui)ition de vivres au-dessus de nos forces [...] car cette année, il.ya eu une très mauvaise récolte et on ne peut pas exécuter la réquisition [...] ; les agents des organes de ravitaillement exigent et prennent sans tenir compte de rien, et les autorités n'y prêtent pas attention. [...] On nous prend les pommes de terre, nous les transportons, elles pourrissent», par négligence ou faute de transport.
L'union de la contrainte et du gâchis enrage ces paysans, qui dénoncent, enfin, les fermes d'État: «Des fainéants trônent dans les sovkhozes et ils reçoivent tout: pétrole, allumette, sel », tout ce qui manque aux paysans libres ...

La délégation repart à Tambov; un communiste local rédige, d'après le récit de deux paysans aux noms cités, un texte intitulé «Ce que le camarade Lénine a dit aux paysans de la province de Tambov», imprimé dans le numéro du nouveau journal communiste de la province Le Laboureur de Tambov, et diffusé à partir du 27 février sous forme de tract. Le 14 et le 16, le comité central étudie les mesures militaires qui pourraient liquider la révolte.

En Sibérie, l'insurrection ne cesse de s'étendre. Les insurgés sabotent les voies de chemin de fer, coupent les fils du télégraphe, et, à la mi-février, s'avancent sur Tobolsk. Le 22 février, le chef d'état-major de l'armée populaire d'Ichim déclare dans un ordre du jour triomphal: «Toute la paysannerie sibérienne s'est dressée contre le joug des communistes», qualifiés de «bêtes avides de sang».
Il menace de liquider ceux qui collaborent avec «les vampires communistes. Les ennemis du peuple travailleur ne trouveront aucune pitié. Il faut anéantir sur place les personnes qui manifesteront leur opposition à l'armée populaire, leur confisquer leurs biens, prendre leurs familles en otages et, en cas de trahison, anéantir ces dernières. Il s'agit d'une lutte à mort. Il n'y aura de pitié pour personne».

Les soldats de l'armée rouge, paysans et fils de paysans, répugnent à se battre contre les insurgés; plusieurs compagnies passent d'ailleurs de leur côté avec armes et bagages, et les soldats désertent par centaines. Mais ces émeutes paysannes, si massives soient-elles, restent confinées dans leur cadre régional, sans aucune coordination ni perspective politique.
Leur lien étroit avec la population locale est à la fois leur force et leur faiblesse; malgré leur volonté affirmée d'étendre leur mouvement, les insurgés répugnent à s'éloigner de leur canton dont les frontières bornent leur horizon. Un parti pourrait les fédérer, mais, face au soulèvement de Tambov, les SR (socialistes révolutionnaires, non communistes-bolcheviks) eux-mêmes se divisent entre le soutien prudent et l'abstention.
Cette incapacité à généraliser le mouvement insurrectionnel pèsera sur la révolte de Cronstadt.
Ibidem, pp.74-75

4
Chronique d'une révolte annoncée

Petrograd offre un visage sinistre en ce milieu de l'hiver 1920-1921 : la ville a perdu près des deux: tiers de ses habitants de 1917; seules quelques usines lâchent encore de rares panaches de fumée. Gr✠à l'agonie de l'industrie, le ciel est redevenu bleu et l'air transparent, mais les rues sont encombrées de détritus, les cours intérieures d'ordures et d'excréments gelés; les rats pullulent.
En cet hiver glacial, des milliers d'habitants d'appartements aux: carreaux: cassés ne peuvent se chauffer qu'en brûlant livres, lattes de parquet ou débris de meubles. La romancière Olga Forch, décrivant la vie d'une communauté d'écrivains dans la capitale déchue, intitule son roman La nef des fous.

Le pays est exsangue. Sa monnaie est devenue virtuelle. Au Xe congrès du parti communiste, en mars 1921, Preobrajenski soulignera avec une ironie amère: «Durant la Révolution française de 1789, la valeur des assignats français s'est dépréciée 500 fois, mais la valeur de notre rouble a diminué 20 000 fois. Nous sommes ainsi 40 fois en avance sur la révolution française.»
La limite du supportable est atteinte à Petrograd plus encore peut-être qu'ailleurs.
Ibidem, p. 95

5
Un cocktail explosif

Tous les éléments d'un cocktail explosif sont réunis à Cronstadt où sont alors entassés 17 700 marins et officiers, 4 000 soldats et 30 000 civils, ouvriers et employés et leurs familles. Depuis 1917, Cronstadt a perdu près de 30 000 habitants. Sa population, sa garnison, les équipages des navires se trouvent dans un état brièvement résumé par le tchékiste (membre de la police politique, la Tchéka, qui deviendra le Guépéou puis le KGB) Agranov dans son rapport du 5 avril 1921 : « La nervosité croissante de la masse ouvrière affamée était aggravée par la détérioration croissante des conditions d'existence. [...] L'atmosphère de mécontentement ne cessait de s'épaissir dans la masse des matelots et des soldats rouges, pour l'essentiel issus de la paysannerie.
Les nouvelles reçues de leurs familles [...], sur les abus des autorités locales, sur le poids de la réquisition, etc., accroissaient encore leur exaspération », qu'un rien peut cristalliser.
Ibidem, p.113

6
(Les "privilèges des commissaires")

Pourtant, les récriminations contre les privilèges et les abus se multiplient. Au début de septembre 1920, le président de la section ouvrière du soviet de Petrograd alerte Lénine sur la corruption qui ravage la direction du soviet et du parti de Petrograd: «l'argent coule à flots» dans leurs poches, écrit-il; alors que les travailleurs de la ville meurent de faim, des sacs entiers de nourriture passent de l'institut Smolny aux trafiquants et aux prostituées.
«Les travailleurs affamés voient des tsarines bien habillées, des tsars soviétiques sortir avec des paquets de nourriture et s'en aller en voiture [...]. Ils craignent de se plaindre à Zinoviev (p. 125, pseudonyme de Radommylski) entouré d'acolytes armés de revolvers qui menacent les travailleurs qui posent trop de questions.» Le récit est sans doute exagéré, mais Lénine le juge assez vraisemblable pour charger Staline, qui refuse, d'«effectuer un contrôle archi-strict sur les bureaux de Smolny», sans en informer Zinoviev.

En ce même mois de septembre 1920, un officier de l'armée rouge, ancien métallurgiste, Anton Vlassov, dénonce, dans une lettre indignée à Lénine, trois bureaucrates communistes qui roulent en voiture et se sont installés dans un petit palais avec jardin que des ouvriers voulaient utiliser comme crèche pour leurs enfants.
Il dénonce ensuite comme privilégiés "les Trotsky, les Sklianski, Rosengoltz"», leurs femmes et celles de Kamenev, Lounatcharski et qualifie Lénine de «seul vrai révolutionnaire» vu son « mode de vie spartiate ».
L'abondance de noms juifs dans sa liste suscite la défiance.
Ibidem, pp. 153-154

7
(L'assaut manqué)

Le 8, à 4 h 30, en pleine nuit, la canonnade reprend des deux côtés. À l'aube, les soldats de l'armée rouge, revêtus de manteaux blancs, s'avancent dans une tempête de neige aveuglante sur les kilomètres de glace qui séparent Cronstadt du continent (8 kilomètres jusqu'à Oranienbaum au sud, et 18 jusqu'à Sestroretsk au nord), suivis de détachements de la Tcheka destinés à soutenir leur moral vacillant par la menace de leurs mitrailleuses.

Toukhatchevski, jugeant le 561e régiment d'infanterie peu sûr, l'envoie au combat en deuxième ligne. Envoyer ces soldats contre leurs voisins, leurs amis et leurs frères, dans le doute qui ravage ces unités sur le sens de l'insurrection, est une entreprise risquée. Au bout d'un kilomètre et demi, le régiment refuse d'avancer. Le même service de la Tcheka qui avait signalé la veille les motifs de sa répugnance à se battre note pourtant dans son téléphonogramme: «La cause [de leur refus] est inconnue» !

L'ancien marin de la Baltique, Dybenko, envoie sur la glace un cordon de troupes derrière lui avec ordre d'abattre ceux qui reculeront. Le régiment reprend sa progression en rechignant.
Ibidem, pp. 260-261

8
L'assaut final

Le 15 mars, Petrograd et le golfe sont plongés dans un brouillard épais. Il fait froid. Toukhatchevski ordonne de déclencher le lendemain un tir massif d'artillerie de 14 heures au début de la nuit. Puis les colonnes du groupe nord devront se mettre en mouvement sur la glace, dans la nuit du 16 au 17, à 3 heures du matin; les colonnes du groupe sud à 4 heures. Le groupe nord devra s'emparer des quartiers du nord-ouest de la ville et le groupe sud du nord-est et sud-ouest, donc du port.
Leur tâche première est de s'emparer des forts, disséminés entre la rive et l'île, qui freinent la progression des troupes. Le 16 mars, vers midi, une escadrille de 25 aéroplanes bombarde les positions des insurgés et surtout le Petropavlovsk et le Sébastopol, gênant ainsi les tirs de l'artillerie lourde des deux cuirassés. Les dégâts réels des bombardements, accompagnés de tracts, quoique limités, affectent sérieusement le moral des équipages.

Quelques heures avant l'offensive, des soldats du 561e régiment de la 27e division, dont 250 soldats avaient déjà rejoint les insurgés le 8 mars, protestent à nouveau: ils n'iront pas se battre contre les insurgés!
La Tcheka recourt à une ruse. Un de ses agents, déguisé en matelot, se fait passer pour un transfuge de Cronstadt intercepté par la Tcheka, qui le traîne dans la caserne du régiment. Le commissaire politique du 2e bataillon l'interroge devant les soldats, qui l'assaillent ensuite de questions. Il décrit les insurgés comme des voyous, puis s'éclipse. À l'état-major du régiment on le félicite; les soldats ont répété ses propos et craché sur les insurgés.

Le commandement distribue ensuite aux soldats de menus cadeaux qui entretiennent cette nouvelle inimitié, et augmente leur ration alimentaire; ils reçoivent, en plus de leur maigre ration habituelle, une demi-livre de pain (soit 200 grammes) et une boîte de conserve supplémentaire, soit, au total pour la journée, deux livres de pain (800 grammes) et trois boîtes de conserve.
Ibidem, pp. 329-330

9
La répression

Du 18 mars à la fin avril, la Tcheka ratisse l'île et procède à plus de 6 500 arrestations. La répression engagée aussitôt est impitoyable mais loin d'atteindre l'ampleur que d'aucuns lui attribuent. Dans un téléfilm sur Trotsky, Alain Dugrand prétend que les combats et la répression ont fait 30 000 morts, soit les trois cinquièmes de la population de l'île. La réalité, quoique brutale, est très inférieure à ces chiffres.

La Tcheka met en place une troïka extraordinaire qui interroge et juge en quelques heures des fournées entières d'insurgés. Le 20 mars, elle prononce 367 condamnations à mort d'insurgés, dont 167 matelots du Petropavlovsk, 53 du Sébastopol, 61 soldats du 561e régiment de fantassins, originaires du Kouban, qui avaient rejoint les insurgés le 8 mars, 33 élèves de l'école de machines, et 53 autres; le lendemain elle condamne à mort 32 matelots du Petropavlovsk et 39 du Sébastopol, le 22 mars, elle prononce 334 condamnations à mort, se repose le 23, puis, le 24 mars, prononce encore 73 condamnations à mort, dont 27 marins encore.
Pour condamner à mort en quelques heures des centaines de victimes, elle mène tambour battant une instruction plus que sommaire. Il suffit d'avoir été pris les armes à la main, ou de figurer sur une liste ...
Ibidem, pp. 355-356

10
(Derniers soubresauts)

Lorsque Staline engage l'épuration massive du parti communiste en 1935, son appareil se penche sur les communistes de Cronstadt. Le 13 novembre 1935, le Poubalt transmet au secrétariat du comité central une liste des membres du parti « exclus» de l'organisation de Cronstadt « pour participation à l'insurrection et d'autres actes» non précisés. La liste de 50 pages est subdivisée en différentes catégories: mutins réfugiés en Finlande (140), exclus pendant l'insurrection (92), exclus lors du réenregistrement (211), démissionnaires signalés dans les Izvestia de Cronstadt (452 plus 32).

Les survivants seront tous déportés ou fusillés entre 1936 et 1938. Seuls échapperont au massacre les oubliés de ce recensement comme Ermolaiev qui, par chance, ne figurait sur aucune des deux.
Ibidem, p. 423

Vers Première Page