Prix Goncourt 2006 (06/11)
Jonathan Littell

Fils du journaliste américain Robert Littell, auteur de romans d'espionnage, Jonathan Littell est né à New-York en 1967.
Né dans une famille d'origine juive émigrée de Pologne aux États-Unis à la fin du XIXe siècle, Jonathan Littell, après des études en France (bac) et aux Usa (Yale), intervient dans l'action humanitaire, au sein de l'ONG Action contre la faim dans laquelle il travaille sept ans, notamment en Bosnie-Herzégovine, mais aussi en divers endroits du monde tels que la Tchétchénie, l'Afghanistan, le Congo.

En septembre 2006 il publie chez Gallimard son premier "vrai" roman, en français, un énorme roman historique de plus de 900 pages, qui aurait pu être réduit d'un tiers au moins, dans lequel il se glisse, avec beaucoup d'aisance, dans la peau d'un officier SS, docteur en droit, abandonné par son père allemand, ayant rompu avec sa mère française remariée avec un français, homosexuel yin, incestueux avec sa soeur jumelle, bien "perturbé", fou nécrophile, membre du service de sécurité (SD) des SS, intervenant comme inspecteur auprès des groupes d'action (einsatzgruppe) notamment chargés de l'élimination des juifs après les combats de la Wehrmacht en Ukraine et dans le Caucase, puis envoyé à Stalingrad faire du renseignement, gravement blessé à la tête, miraculeusement sauvé, et en convalescence à Berlin, puis en France, où il "va voir" sa mère et son beau-père ... qui sont assassinés. Puis il travaille pour Speer, pour Himmler, participe à la "fermeture" d'Auschwitz ... Echappe aux Russes près de Stettin, puis à Berlin ... où il pince le nez d'Hitler (et oui) ... et tue son ami d'enfance ... qui vient de lui sauver la vie. Il en fait beaucoup ... trop ? Pour se retrouver finalement dans la dentelle, dans le nord de la France ...

Donc un "bel ouvrage", extrêmement ambigu ..., extrêmement, ... semble-t-il ...

1
Des détraqués, il y en a partout, tout le temps. Nos faubourgs tranquilles pullulent de pédophiles et de psychopathes, nos asiles de nuit d'enragés mégalomanes; certains deviennent effectivement un problème, ils tuent deux, trois, dix, voire cinquante personnes - puis ce même État qui se servirait d'eux sans sourciller lors d'une guerre les écrase comme des moustiques gorgés de sang. Ces hommes malades ne sont rien. Mais les hommes ordinaires dont est constitué l'État - surtout en des temps instables -, voilà le vrai danger. Le vrai danger pour l'homme c'est moi, c'est vous. Et si vous n'en êtes pas convaincu, inutile de lire plus loin. Vous ne comprendrez rien et vous vous fâcherez, sans profit ni pour vous ni pour moi.
Comme la plupart, je n'ai jamais demandé à devenir un un assassin.
Les bienveillantes, Gallimard, 2006, pp. 27-28

2
Sous les arbres, le Hauptscharführer giflait un des Juifs en criant: « Tu le savais, hein! Salope. Pourquoi tu nous l'as pas dit? »-« Que se passe-t-il ? » demanda Nage!. Le Hauptscharführer cessa de gifler le Juif et répondit: « Regardez, Herr Untersturmführer. On est tombés sur une fosse des bolcheviques.» Je m'approchai de la tranchée dégagée par les Juifs; au fond, on discernait des corps moisis, rabougris, presque momifiés. « Ils ont dû être fusillés en hiver, commentai-je. C'est pour cela qu'ils ne sont pas décomposés. » Un soldat au fond de la tranchée se redressa. « On dirait qu'ils ont été tués d'une balle dans la nuque, Herr Untersturmführer. Ça doit être un coup du NKVD.» Nagel appela le Dolmetscher: «Demande-lui ce qui s'est passé. » L'interprète traduisit et le Juif parla à son tour. « Il dit que les bolcheviques ont arrêté beaucoup d'hommes dans le village. Mais il dit qu'ils ne savaient pas qu'on les avait enterrés ici. » - « Ces pourritures ne savaient pas! explosa le Hauptscharführer. Ils les ont tués eux mêmes, oui!» - «Hauptscharführer, calmez-vous. Faites refermer cette tombe et allez creuser ailleurs. Mais marquez l'endroit, au cas où il s'agirait de revenir pour une investigation.» Nous retournâmes auprès du cordon; les camions revenaient avec le reste des Juifs. Vingt minutes plus tard le Hauptscharführer, rouge, nous rejoignit. «On est encore tombés sur des corps, Herr Untersturmführer. Ce n'est pas possible, ils ont rempli la forêt. »Nagel convoqua un petit conciliabule. « Il n'y a pas beaucoup de clairières dans ce bois, suggéra un sous-officier, c'est pour ça que nous creusons aux mêmes endroits qu'eux.»
Ibidem, p. 84

3
Eichmann parti, je me rassis et contemplai le paquet posé sur mon bureau. Il contenait les partitions de Rameau et de Couperin que j'avais commandées pour le petit Juif de Jitomir. Cela avait été une bêtise, une naïveté sentimentale; néanmoins cela m'emplissait d'une grande mélancolie. Je croyais maintenant mieux comprendre les réactions des hommes et des officiers pendant les exécutions. S'ils souffraient, comme j'avais souffert durant la Grande Action, ce n'était pas seulement à cause des odeurs et de la vue du sang, mais à cause de la terreur et de la douleur morale des condamnés; et de même, ceux que l'on fusillait souffraient souvent plus de la douleur et de la mort, devant leurs yeux, de ceux qu'ils aimaient, femmes, parents, enfants chéris, que de leur propre mort, qui leur venait à la fin comme une délivrance. Dans beaucoup de cas, en venais-je à me dire, ce que j'avais pris pour du sadisme gratuit, la brutalité inouïe avec laquelle certains hommes traitaient les condamnés avant de les exécuter, n'était qu'une conséquence de la pitié monstrueuse qu'ils ressentaient et qui, incapable de s'exprimer autrement, se muait en rage, mais une rage impuissante, sans objet, et qui devait donc presque inévitablement se retourner contre ceux qui en étaient la cause première. Si les terribles massacres de l'Est prouvent une chose, c'est bien, paradoxalement, l'affreuse, l'inaltérable solidarité de l'humanité. Aussi brutalisés et accoutumés fussent-ils, aucun de nos hommes ne pouvait tuer une femme juive sans songer à sa femme, sa sœur ou sa mère, ne pouvait tuer un enfant juif sans voir ses propres enfants devant lui dans la fosse. Leurs réactions, leur violence, leur alcoolisme, les dépressions nerveuses, les suicides, ma propre tristesse, tout cela démontrait que l'autre existe, existe en tant qu'autre, en tant qu'humain, et qu'aucune volonté, aucune idéologie, aucune quantité de bêtise et d'alcool ne peut rompre ce lien, ténu mais indestructible. Cela est un fait, et non une opinion.
Ibidem, pp. 141-142

4
L'ordonnance apporta le café; Ohlendorf m'en proposa de nouveau: «J'en ai bu assez, merci. » Il restait plongé dans ses pensées. Enfin il répondit, lentement, en choisissant ses mots avec soin. «Le Führervernichtungsbefehl est une chose terrible. Paradoxalement, c'est presque comme un ordre du Dieu de la Bible des Juifs, n'est-ce pas? Maintenant va, frappe Amalek! Voue-le à l'anathème avec tout ce qu'il possède, sois sans pitié pour lui, tue hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et brebis, chameaux et ânes. Vous connaissez ça, c'est dans le premier livre de Samuel. Lorsque j'ai reçu l'ordre, c'est à ça que j'ai songé. Et comme je vous l'ai dit, je pense que c'est une erreur, que nous aurions dü avoir l'intelligence et la capacité de trouver une solution plus... humaine, disons, mieux en accord avec notre conscience d'Allemands et de nationaux-socialistes. En ce sens, c'est un échec. Mais il faut aussi voir les réalités de la guerre. La guerre dure, et chaque jour que cette force ennemie demeure à l'arrière de nos lignes renforce notre adversaire et nous affaiblit. C'est une guerre totale, toutes les forces de la Nation sont engagées, et nous ne devons rien négliger pour vaincre, rien. C'est ce que le Führer a clairement compris: il a tranché le nœud gordien des doutes, des hésitations, des intérêts divergents. Il l'a fait, comme il fait tout, pour sauver l'Allemagne, conscient que s'il peut envoyer à la mort des centaines de milliers d'Allemands, il peut et doit aussi y envoyer les Juifs et tous nos autres ennemis. Les Juifs prient et œuvrent pour notre défaite, et tant que nous n'aurons pas vaincu nous ne pouvons pas nourrir un tel ennemi en notre sein. Et pour nous autres, qui avons reçu la lourde charge de mener à bien cette tâche, notre devoir envers notre peuple, notre devoir de vrais nationaux-socialistes, est d'obéir. Même si l'obéissance est le couteau qui égorge la volonté de l'homme, comme disait saint Joseph de Cupertino. Nous devons accepter notre devoir de la même manière qu'Abraham accepte le sacrifice inimaginable de son fils Isaac exigé par Dieu. Vous avez lu Kierkegaard? Il appelle Abraham le chevalier de la foi, qui doit sacrifier non seulement son fils, mais aussi et surtout ses idées éthiques. Pour nous c'est pareil, n'est-ce pas? Nous devons consommer le sacrifice d'Abraham. »
Ibidem, p. 211

5
Juste sous moi, deux grands soldats tristes se tenaient par le bras; un peu plus bas, un Russe hâve, sale, tremblant, vêtu seulement d'une mince veste en tissu, avançait le long du quai avec un accordéon entre les mains: il approchait des groupes de soldats ou de Polizei, qui l'envoyaient promener d'un mot brutal ou d'une chiquenaude, ou au mieux lui tournaient le dos. Lorsqu'il arriva à ma hauteur je tirai un petit billet de ma poche et le lui tendis. Je pensais qu'il continuerait son chemin, mais il resta là et me demanda, dans un mélange de russe et de mauvais allemand : « Tu veux quoi? Une populaire, une traditionnelle, ou une cosaque?» Je ne comprenais pas de quoi il parlait et haussai les épaules: « Comme tu voudras. » Il considéra cela un instant et entonna une chanson cosaque que je connaissais pour l'avoir souvent entendue en Ukraine, celle dont le refrain va si gaiement 0, i ty Galia, Galia molodaïa... et qui narre l'atroce histoire d'une jeune fille ravie par les Cosaques, ligotée par ses longues tresses blondes à un sapin, et brûlée vive. Et c'était magnifique. L'homme chantait, le visage levé vers moi: ses yeux, d'un bleu évanoui, brillaient doucement à travers l'alcool et la crasse; ses joues, mangées par une barbe roussâtre, tremblotaient; et sa voix de basse éraillée par le mauvais tabac et la boisson montait claire et pure et ferme et il chantait couplet après couplet, comme s'il ne devait jamais s'arrêter. Sous ses doigts les touches de son accordéon cliquetaient. Sur le quai, l'agitation avait cessé, les gens le regardaient et écoutaient, un peu étonnés, même ceux qui quelques instants plus tôt l'avaient traité avec dureté, saisis par la beauté simple et incongrue de cette chanson. De l'autre côté, trois grosses kolkhoziennes venaient à la queue-leu-leu, comme trois oies grasses sur un chemin de village, avec un grand triangle blanc levé devant le visage, un châle en laine tricoté. L'accordéoniste bloquait leur chemin et elles se coulèrent autour de lui comme un remous de mer contourne un rocher, tandis qu'il pivotait légèrement dans l'autre sens sans interrompre sa chanson, puis elles continuaient le long du train et la foule brassait et écoutait le musicien; derrière moi, dans le tambour, plusieurs soldats étaient sortis des compartiments pour l'écouter. Cela semblait ne pas finir, après chaque couplet il en attaquait un autre, et l'on ne voulait pas que cela finisse. Enfin cela finit et sans même attendre qu'on lui offre encore de l'argent il continua son chemin vers le wagon suivant, et sous mes bottes les gens se dispersaient ou reprenaient leurs activités ou leur attente.
Ibidem, p. 318

6
Les informations concernant les problèmes de ravitaillement, qui affectaient le moral, m'intéressaient particulièrement. Tout le monde savait, sans en parler, que les prisonniers soviétiques de notre Stalag, qu'on ne nourrissait pour ainsi dire plus depuis un certain temps, avaient sombré dans le cannibalisme. «C'est leur vraie nature qui se révèle », m'avait jeté Thomas lorsque j'avais essayé d'en discuter avec lui. Il était entendu que le Landser allemand, lui, dans la détresse, savait se tenir. Le choc, causé par un rapport sur un cas de cannibalisme dans une compagnie postée à la lisière ouest du Kessel, en fut d'autant plus vif en haut lieu. Les circonstances rendaient l'affaire particulièrement atroce. Lorsque la famine les eut décidés à ce recours, les soldats de la compagnie, encore soucieux de la Weltanschauung, avaient débattu le point suivant: fallait-il manger un Russe ou un Allemand? Le problème idéologique qui se posait était celui de la légitimité de manger un Slave, un Untermensch bolchevique. Cette viande ne risquait-elle pas de corrompre leurs estomacs allemands? Mais manger un camarade mort serait déshonorant; même si on ne pouvait plus les enterrer, on devait encore du respect à ceux qui étaient tombés pour la Heimat. Ils se mirent donc d'accord pour manger un de leurs Hiwi, compromis somme toute raisonnable, vu les termes du débat. Ils le tuèrent et un übergefreite, ancien boucher à Mannheim, procéda au dépeçage. Les Hiwi survivants succombèrent à la panique: trois d'entre eux avaient été tués en tentant de déserter, mais un autre avait réussi à rejoindre le PC du régiment, où il avait dénoncé l'histoire à un officier.
Ibidem, pp. 348-349

7
Le lendemain, je passai à la rédaction de Je Suis Partout. Presque tous mes amis parisiens y travaillaient ou gravitaient autour. Cela remontait assez loin. Lorsque j'étais monté à Paris pour faire mes classes préparatoires, à dix-sept ans, je n'y connaissais personne. J'étais entré à Janson-de-Sailly comme interne; Moreau m'avait alloué une petite somme mensuelle, à condition que j'aie de bonnes notes, et j'étais relativement libre; après le cauchemar carcéral des trois années précédentes, il en aurait fallu moins pour me tourner la tête. Pourtant, je me tenais bien, je ne faisais pas de bêtises. Après les cours, je filais vers la Seine farfouiller chez les bouquinistes, ou je rejoignais mes camarades dans un petit troquet du quartier Latin, pour boire du gros rouge et refaire le monde. Mais ces camarades de classe, je les trouvais plutôt ternes. Presque tous appartenaient à la haute bourgeoisie et se préparaient à suivre aveuglément les traces de leurs pères. Ils avaient de l'argent, et on leur avait appris très tôt comment était fait le monde et quelle y serait leur place: la dominante. Envers les ouvriers, ils ne ressentaient que du mépris, ou de la peur; les idées que j'avais ramenées de mon premier voyage en Allemagne, que les ouvriers faisaient autant partie de la Nation que la bourgeoisie, que l'ordre social devait être arrangé organiquement à l'avantage de tous et pas seulement de quelques nantis, que les travailleurs devaient se voir non pas réprimer mais bien plutôt offrir une vie digne et une place dans cet ordre afin de contrer les séductions du Bolchevisme, tout cela leur restait étranger.
Ibidem, p. 463

8
Me voilà loin de mes premières réflexions. Ce que je souhaitais dire, c'est que si l'homme n'est certainement pas, comme l'ont voulu certains poètes et philosophes, naturellement bon, il n'en est pas plus naturellement mauvais: le bien et le mal sont des catégories qui peuvent servir à qualifier l'effet des actions d'un homme sur un autre; mais elles sont à mon avis foncièrement inadaptées, voire inutilisables, pour juger ce qui se passe dans le cœur de cet homme. Dëll tuait ou faisait tuer des gens, c'est donc le Mal; mais en soi, c'était un homme bon envers ses proches, indifférent envers les autres, et qui plus est respectueux des lois. Que demande-t-on de plus au quidam de nos villes, civilisées et démocratiques? Et combien de philanthropes, de par le monde, rendus célèbres par leur générosité extravagante, sont-ils au contraire des monstres d'égoïsme et de sécheresse, avides de gloire publique, bouffis de vanité, tyranniques envers leurs proches? Tout homme désire satisfaire ses besoins et reste indifférent à ceux des autres. Et pour que les hommes puissent vivre ensemble, pour éviter l'état hobbesien du « Tous contre tous» et, au contraire, grâce à l'entraide et la production accrue qui en dérive, satisfaire une plus grande somme de leurs désirs, il faut des instances régulatrices, qui tracent des limites à ces désirs, et arbitrent les conflits: ce mécanisme, c'est la Loi. Mais il faut encore que les hommes, égoïstes et veules, acceptent la contrainte de la Loi, et celle-ci ainsi doit se référer à une instance extérieure à l'homme, doit être fondée sur une puissance que l'homme ressente comme supérieure à lui-même. Comme je l'avais suggéré à Eichmann, lors de notre dîner, cette référence suprême et imaginaire a longtemps été l'idée de Dieu; de ce Dieu invisible et tout-puissant, elle a glissé vers la personne physique du roi, souverain de droit divin; et quand ce roi a perdu la tête, la souveraineté est passée au Peuple ou à la Nation, et s'est fondée sur un « contrat» fictif, sans fondement historique ou biologique, et donc aussi abstrait que l'idée de Dieu. Le national-socialisme allemand a voulu l'ancrer dans le V olk, une réalité historique: le V olk est souverain, et le Führer exprime ou représente ou incarne cette souveraineté. De cette souveraineté dérive la Loi, et pour la plupart des hommes, de tous les pays, la morale n'est pas autre chose que la Loi: dans ce sens, la loi morale kantienne, dont se préoccupait tant Eichmann, dérivée de la raison et identique pour tous les hommes, est une fiction comme toutes les lois (mais peutêtre une fiction utile). La Loi biblique dit: Tu ne tueras point, et ne prévoit aucune exception; mais tout juif ou chrétien accepte qu'en temps de guerre cette loi-là est suspendue, qu'il est juste de tuer l'ennemi de son peuple, qu'il n'y a là aucun péché; la guerre finie, les armes raccrochées, l'ancienne loi reprend son cours paisible, comme si l'interruption n'avait jamais eu lieu. Ainsi, pour un Allemand, être un bon Allemand signifie obéir aux lois et donc au Führer : de moralité, il ne peut y en avoir d'autre, car rien ne saurait la fonder (et ce n'est pas un hasard si les rares opposants au pouvoir furent en majorité des croyants: ils conservaient une autre référence morale, ils pouvaient arbitrer le Bien et le Mal selon un autre référent que le Führer, et Dieu leur servait de point d'appui pour trahir leur chef et leur pays: sans Dieu, cela leur aurait été impossible, car où puiser la justification? Quel homme seul, de sa propre volonté, peut trancher et dire, Ceci est bien, cela est mal? Quelle démesure ce serait, et quel chaos aussi, si chacun s'avisait d'en faire de même: que chaque homme vive selon sa Loi privée, aussi kantienne soit-elle, et nous voici de nouveau chez Hobbes). Si donc on souhaite juger les actions allemandes durant cette guerre comme criminelles, c'est à toute l'Allemagne qu'il faut demander des comptes, et pas seulement aux Dôll. Si Dôll s'est retrouvé à Sobibor et son voisin non, c'est un hasard, et Dôll n'est pas plus responsable de Sobibor que son voisin plus chanceux; en même temps, son voisin est aussi responsable que lui de Sobibor, car tous deux servent avec intégrité et dévotion le même pays, ce pays qui a créé Sobibor.
Ibidem, pp. 544-545

9
Et en effet la victoire aurait tout réglé, car si nous avions gagné, imaginez-le un instant, si l'Allemagne avait écrasé les Rouges et détruit l'Union soviétique, il n'aurait plus jamais été question de crimes, ou plutôt si, mais de crimes bolcheviques, dftment documentés grâce aux archives saisies (les archives du NKVD de Smolensk, évacuées en Allemagne et récupérées à la fin de la guerre par les Américains, jouèrent précisément ce rôle, lorsque fut enfin venu le temps où il fallut presque du jour au lendemain expliquer aux bons électeurs démocratiques pourquoi les monstres infâmes de la veille devaient maintenant servir de rempart contre les héroïques alliés de la veille, aujourd'hui révélés comme monstres pires encore), voire peut-être, pour reprendre, par des procès en règle, pourquoi pas, le procès des meneurs bolcheviques, imaginez ça, pour faire sérieux comme ont voulu le faire les AngloAméricains (Staline, on le sait, se moquait de ces procès, il les prenait pour ce qu'ils étaient, une hypocrisie, inutile de surcroît), et ensuite tout le monde, Anglais et Américains en tête, aurait composé avec nous, les diplomaties se seraient réalignées sur les nouvelles réalités, et malgré l'inévitable braillement des Juifs de New York, ceux d'Europe, qui de toute façon n'auraient manqué à personne, auraient été passés par pertes et profits, comme tous les autres morts d'ailleurs, tsiganes. polonais, que sais-je, l'herbe pousse dru sur les tombes des vaincus, et nul ne demande de comptes au vainqueur, je ne dis pas cela pour tenter de nous justifier, non, c'est la simple et effroyable vérité, regardez donc Roosevelt, cet homme de bien, avec son cher ami Uncle Joe, combien donc de millions Staline en avait-il déjà tué, en 1941, ou même avant 1939, bien plus que nous, c'est sûr, et même si l'on dresse un bilan définitif il risque fort de rester en tête, entre la collectivisation, la dékoulakisation, les grandes purges et les déportations des peuples en 1943 et 1944, et cela, on le savait bien, à l'époque, tout le monde savait plus ou moins, durant les années 30, ce qui se passait en Russie, Roosevelt le savait aussi, cet ami des hommes, mais ça ne l'a jamais empêché de louer la loyauté et l'humanité de Staline, en dépit d'ailleurs des avertissements répétés de Churchill, un peu moins naïf d'un certain point de vue, un peu moins réaliste, d'un autre, et si donc nous autres avions en effet gagné cette guerre, il en aurait certainement été de même, petit à petit, les obstinés qui n'auraient cessé de nous appeler les ennemis du genre humain se seraient tus un à un, faute de public, et les diplomates auraient arrondi les angles, car après tout, n'est-ce pas, Krieg ist Krieg und Schnaps ist Schnaps, et ainsi va le monde. Et peut-être même en fin de compte aurait-on applaudi nos efforts, comme l'a souvent prédit le Führer, ou peut-être pas, quoi qu'il en soit beaucoup auraient applaudi, qui entre-temps se sont tus, car nous avons perdu, dure réalité.
Ibidem, pp. 614-615

10
Il parlait doucement, sa voix monotone, bercée par son accent rustique, semblait couler à travers ses lèvres fines et nerveuses. «Il faut penser à ce que nous allons faire des Polonais. Éliminer les Juifs mais laisser les Polonais, ça n'a aucun sens. Et ici aussi, en Allemagne. Nous avons déjà commencé, mais il faut aller jusqu'au bout. Il faudra aussi une Endlosung der Sozialfrage, une solution finale à la question sociale. Il y a encore beaucoup trop de criminels, d'asociaux, de vagabonds, de Tsiganes, d'alcooliques, de prostituées, d'homosexuels. Il faut songer aux tuberculeux, qui contaminent les gens sains. Aux cardiaques, qui propagent un sang altéré et qui cofttent des fortunes en soins médicaux: eux, il faut au moins les stériliser. Tout ça, il faudra s'en occuper, catégorie par catégorie. Tous nos bons Allemands s'y opposent, ils ont toujours de bonnes raisons. C'est là que Staline est si fort: lui, il sait se faire obéir, et il sait aller jusqu'au bout des choses. » Il me regarda: « Je connais très bien les bolcheviques. Depuis les exécutions d'otages à Munich, pendant la Révolution. Après ça, je les ai combattus pendant quatorze ans, jusqu'à la Prise du Pouvoir, et je les combats encore. Mais savez-vous, je les respecte. Ce sont des gens qui ont un sens inné de l'organisation, de la discipline, et qui ne reculent devant rien. On pourrait prendre des leçons chez eux. Vous ne pensez pas? » Müller n'attendait pas de réponse à sa question. Il prit Eichmann par le bras et l'entraîna vers une table basse où il disposa un jeu d'échecs. Je les regardai jouer de loin en achevant mon assiette. Eichmann jouait bien, mais il ne faisait pas le poids devant Müller:
Ibidem, p. 706

11
Je me suis surtout intéressé à ces négociations après ma visite à Auschwitz, à l'époque du débarquement anglo-américain, vers le début de juin. Le maire de Vienne, le SSBrigadeführer (honoraire) Blaschke, avait demandé à Kaltenbrunner de lui envoyer des Arbeitjuden pour ses usines qui manquaient désespérément de travailleurs; et je vis là une occasion pour à la fois faire avancer les négociations d'Eichmann - on pouvait considérer que ces Juifs, livrés à Vienne, auraient été mis « au frigo» - et obtenir de la maind'œuvre. Je m'employai donc à orienter les négociations dans ce sens. C'est à ce moment-là que Becher me présenta à Kastner, un type impressionnant, toujours d'une élégance parfaite, qui traitait avec nous comme avec des égaux, au mépris total de sa propre vie, ce qui lui donnait d'ailleurs une certaine force face à nous: on ne pouvait pas lui faire peur (il y eut des tentatives, il fut arrêté plusieurs fois, par la SP ou par les Hongrois). Il s'assit sans que Becher l'y ait invité, tira une cigarette aromatisée d'un étui en argent et l'alluma sans nous en demander la permission, sans nous en offrir non plus. Eichmann se disait très impressionné par sa froideur et sa rigueur idéologique et estimait que si Kastner avait été allemand, il aurait fait un très bon officier de la Staatspolizei, ce qui était sans doute pour lui le plus haut compliment possible. « Il pense comme nous, Kastner, me dit-il un jour. Il ne songe qu'au potentiel biologique de sa race, il est prêt à sacrifier tous les vieux pour sauver les jeunes, les forts, les femmes fertiles. Il pense à l'avenir de sa race. Je lui ai dit : "Moi, si j'avais été juif, j'aurais été sioniste, un sioniste fanatique, comme vous". » L'offre viennoise intéressait Kastner : il était prêt à verser de l'argent, si la sécurité des Juifs envoyés pouvait être garantie. Je transmis cette offre à Eichmann, qui se rongeait les sangs parce que Joel Brandt avait disparu et qu'il n'y avait aucune réponse pour les camions. Becher, pendant ce temps, négociait ses propres arrangements, il évacuait des Juifs par petits groupes, surtout par la Roumanie, pour de l'argent bien sûr, de l'or, des marchandises, Eichmann était fou de rage, il donna même l'ordre à Kastner de ne plus parler à Becher; Kastner, bien entendu, n'y prêta aucune attention, et Becher fit d'ailleurs sortir sa famille. Eichmann, au comble de l'indignation, me dit que Becher lui avait montré un collier en or qu'il comptait offrir au Reichsführer pour sa maîtresse, une secrétaire à qui il avait fait un enfant: « Becher tient le Reichsführer, je ne sais plus quoi faire », gémissait-il. À la fin, mes manœuvres eurent quelque succès: Eichmann reçut 65 000 reichsmarks et du café un peu rance, ce qu'il considérait comme un acompte sur les cinq millions de francs suisses qu'il avait demandés, et dix-huit Illille jeunes Juifs partirent travailler à Vienne. J'en rendis fièrement compte au Reichsführer, mais ne reçus aucune réponse. De toute façon, l'Einsatz touchait déjà à sa fin, même si on ne le savait pas encore.
Ibidem, pp. 732-733

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Je pris une autre lettre et me levai pour l'approcher de la fenêtre. Celle-ci parlait de notre père et je la lus d'une traite, la bouche sèche, crispé par l'angoisse. Una écrivait que mon ressentiment envers notre mère, pour le compte de notre père, avait été injuste, que notre mère avait eu une vie difficile à cause de lui, de sa froideur, de ses absences, de son départ final, inexpliqué. Elle me demandait si je me souvenais même de lui. En fait je me souvenais de peu de choses, je me rappelais son odeur, sa sueur comment nous nous ruions sur lui pour l'attaquer, lorsqu'il lisait sur le divan, et comment il nous prenait alors dans ses bras en riant à gorge déployée. Une fois, je toussais, il m'avait fait avaler un médicament que j'avais tout de suite vomi sur le tapis; je mourais de honte, j'avais peur qu'il ne se fâche, mais il avait été très gentil, il m'avait consolé puis avait nettoyé le tapis. La lettre continuait, Una m'expliquait que son mari avait connu notre père en Courlande, que notre père, comme me l'avait indiqué le juge Baumann, commandait un Freikorps. Von Üxküll commandait une autre unité, mais il le connaissait bien. Berndt dit que c'était un animal déchaîné, écrivait-elle. Un homme sans foi, sans limites. Il faisait crucifier des femmes violées aux arbres, il jetait lui-même des enfants vivants dans les granges incendiées, il livrait les ennemis capturés à ses hommes, des bêtes affolées, et riait et buvait en regardant les supplices. Dans le commandement, il était obstiné, borné, il n'écoutait personne. Toute l'aile qu'il était censé défendre à Mitau s'est effondrée à cause de son arrogance, précipitant la retraite de l'armée. Je sais que tu ne vas pas me croire, ajoutait-elle, mais c'est la vérité, penses-en ce que tu veux. Épouvanté, saisi de rage, je froissai la lettre, je fis le geste de la déchirer, mais je me retins. Je la jetai sur le secrétaire et esquissai quelques mouvements à travers la pièce, je voulus sortir, je revins, j'hésitais, bloqué par une cascade d'impulsions divergentes, enfin je bus du cognac, cela me calma un peu, je pris la bouteille et descendis boire encore au salon.
Ibidem, pp. 807-808

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L'eau qui débordait de l'étang venait imbiber les vêtements de deux Waffen-SS couchés là ; un troisième reposait, adossé à une cage, l'œil terne, sa mitrailleuse posée en travers des jambes. Je voulus continuer mais j'entendis des éclats de voix russes, mêlés au barrissement d'un éléphant affolé. Je me cachai derrière un buisson puis rebroussai chemin pour contourner les cages par une sorte de petit pont. Clemens me barrait le chemin, les pieds dans une flaque à l'extrémité de la passerelle, son chapeau mou dégoulinant encore d'eau de pluie, son automatique au poing. Je levai les mains, comme au cinéma.« Tu m'as fait courir, haletait Clemens. Weser est mort. Mais je t'ai eu. » - « Kriminalkommissar Clemens, sifflai-je, essoufflé par la course, ne soyez pas ridicule. Les Russes sont à cent mètres. Ils vont entendre votre coup de feu. » - « Je devrais te noyer dans le bassin, ordure, éructa-t-il, te coudre dans un sac et te noyer. Mais je n'ai pas le temps. »-« Vous n'êtes même pas rasé, Kriminalkommissar Clemens, braillai-je, et vous voulez me faire justice! » Il eut un gros rire sec. Un coup de feu claqua, son chapeau lui passa sur le visage, et il tomba comme un bloc en travers du pont, la tête dans une flaque d'eau. Thomas apparut derrière une cage, une carabine entre les mains, un grand sourire ravi aux lèvres. «Comme d'habitude, j'arrive à temps », me lança-t-il avec joie. Il jeta un coup d'œil au corps massif de Clemens. « Qu'est-ce qu'il te voulait, celui-là? » - « C'était un de ces deux flics. Il voulait me tuer. » - «Tenace, le bougre. Toujours pour cette histoire? »-« Oui. Je ne sais pas, ils sont devenus fous. »-« Toi non plus, tu n'as pas été très malin, me dit-il sévèrement. On te cherche partout. Müller est furieux. » Je haussai les épaules et regardai autour de moi. Il ne pleuvait plus, le soleil brillait à travers les nuages et faisait scintiller les feuilles détrempées des arbres, les nappes d'eau sur les allées. Je saisis encore quelques bribes de voix russes: ils devaient se trouver un peu plus loin, derrière l'enclos des singes. L'éléphant barrissait de nouveau. Thomas, sa carabine posée contre la balustrade du petit pont, s'était accroupi auprès du corps de Clemens, empochait son automatique, lui fouillait les poches. Je passai derrière lui et regardai de ce côté-là, mais il n'y avait personne. Thomas s'était retourné vers moi et agitait une épaisse liasse de reichsmarks : « Regarde ça, fit-il en riant. Riche trouvaille, ton flic. » Il mit les billets dans sa poche et continua à fouiller. Près de lui, je remarquai un gros barreau de fer, arraché à une cage toute proche par une explosion. Je le soulevai, le soupesai, puis l'abattis à toute force sur la nuque de Thomas. J'entendis craquer ses vertèbres et il bascula en avant, foudroyé, en travers du corps de Clemens. Je laissai tomber le barreau et contemplai les corps. Puis je retournai Thomas dont les yeux étaient encore ouverts et déboutonnai sa tunique. Je dégrafai la mienne et fis rapidement l'échange avant de le retourner de nouveau sur le ventre. J'inspectai les poches: en plus de l'automatique et des billets de banque de Clemens, il y avait les papiers de Thomas, ceux du Français du STO, et des cigarettes. Je trouvai les clefs de sa maison dans la poche de son pantalon; mes propres papiers étaient restés dans ma veste.

Les Russes étaient partis plus loin. Dans l'allée arrivaient en trottant vers moi un petit éléphant, suivi de trois chimpanzés et d'un ocelot. Ils contournèrent les corps et passèrent le pont sans ralentir l'allure, me laissant seul. J'étais fébrile, mon esprit se morcelait. Mais je me souviens encore parfaitement des deux corps couchés l'un sur l'autre dans les flaques, sur la passerelle, des animaux qui s'éloignaient. J'étais triste, mais sans trop savoir pourquoi. Je ressentais d'un coup tout le poids du passé, de la douleur de la vie et de la mémoire inaltérable, je restais seul avec l'hippopotame agonisant, quelques autruches et les cadavres, seul avec le temps et la tristesse et la peine du souvenir, la cruauté de mon existence et de ma mort encore à venir. Les Bienveillantes avaient retrouvé ma trace.
Ibidem, pp. 893-894

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