Gustave Le Bon (1841-1931)
Lien vers Le Bon idéologue

Aujourd'hui considéré comme réactionnaire et raciste par certains auteurs (Pierre-André Taguieff in La couleur et le sang : doctrines racistes à la française, Mille et une nuit, Paris 1998), le docteur en médecine Gustave Le Bon, grand officier de la Légion d'Honneur, eut de son vivant un succès mondial considérable pour son oeuvre dans le domaine de la psychologie sociale.
Selon ses détracteurs il aurait influencé Hitler et Mussolini, mais pas Lénine, Staline ou Mao Tsé Toung, ce qui reste à démontrer...

Il est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages, dont : Les lois psychologiques de l'évolution des peuples, Felix Lacan, Paris, 1894 ; Psychologie des foules, Idem, Paris, 1895 ; Psychologie du socialisme, Idem, Paris, 1896 ; Les opinions et les croyances, Flammarion, Paris, 1911 ; Psychologie politique et la défense sociale, Flammarion, Paris, 1911 ; Bases scientifiques d'une philosophie de l'histoire, Flammarion, Paris, 1931.
Catherine Rouvier, Les idées politiques de Gustave Le Bon, préface d'Edgar Faure, PUF, Paris 1986,

Psychologie des foules

1
Au sens ordinaire, le mot foule représente une réunion d'individus quelconques, quels que soient leur nationalité, leur profession ou leur sexe, quels que soient aussi les hasards qui les rassemblent.
Au point de vue psychologique, l'expression foule prend une signification tout autre. Dans certaines circonstances données, et seulement dans ses circonstances, une agglomération d'hommes possède des caractères nouveaux fort différents de ceux de chaque individu qui la compose.
La personnalité consciente s'évanouit, les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction. Il se forme une âme collective, transitoire sans doute, mais présentant des caractères très nets.
La collectivité devient alors ce que, faute d'une expression meilleure, j'appellerai une foule organisée, ou, si l'on préfère, une foule psychologique. Elle forme un seul être et se trouve soumise à la loi de l'unité mentale des foules.
Psychologie des foules, 1894, PUF, Paris 1963, p. 9.

2
Le fait le plus frappant présenté par une foule psychologique est le suivant : quelque soient les individus qui la composent, quelque semblables ou dissemblables que puissent être leur genre de vie, leurs occupations, leur caractère ou leur intelligence, le seul fait qu'ils sont transformés en foule les dote d'une sorte d'âme collective. Cette âme les fait sentir, penser et agir d'une façon tout à fait différente de celle dont sentirait, penserait et agirait chacun d'eux isolément. Certaines idées, certains sentiments ne surgissent ou ne se transforment en actes que chez les individus en foule.
La foule psychologique est un être provisoire, composé d'éléments hétérogènes pour un instant soudés, absolument comme les cellules d'un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède.
Ibidem (1894), p.11.

3
Aussi, errant constamment sur les limites de l'inconscience, subissant toutes les suggestions, animée de la violence de sentiments propres aux êtres qui ne peuvent faire appel à des influences rationnelles, dépourvue d'esprit critique, la foule ne peut que se montrer d'une crédulité excessive.
L'invraissemblable n'existe pas pour elle, et il faut bien se le rappeler pour comprendre la facilité avec laquelle se créent et se propagent les légendes et les récits les plus extravagants.
Ibidem (1894), p.19-20.

4
Les foules ne connaissent que les sentiments simples et extrêmes, les opinions, les idées et croyances qu'on leur suggère, sont acceptées ou rejetées par elles en bloc, et considérées comme vérités absolues ou erreurs non moins absolues.
Il en est toujours ainsi des croyances déterminées par voie de suggestion, au lieu d'avoir été engendrées par voie de raisonnement.
Chacun sait combien les croyances religieuses sont intolérantes et quel empire despotique elles exercent sur les âmes.
Ibidem (1894), p.27. 5
Si la foule est capable de meurtre, d'incendie et de toutes sortes de crimes, elle l'est également d'actes de sacrifice et de désintéressement beaucoup plus élevés que ceux dont est susceptible l'individu isolé.
C'est surtout sur l'individu en foule qu'on agit, en invoquant des sentiments de gloire, d'honneur, de religion et de patrie.
L'histoire fourmille d'exemples analogues à ceux des croisades et des volontaires de 93. Seules les collectivités sont capables de grands dévouements et de grands désintéressements. Que de foules se sont fait héroïquement massacrer pour des croyances et des idées qu'elles comprenaient à peine !
Ibidem (1894), p.29-30.

6
Depuis l'aurore des civilisations, les peuples ont toujours subi l'influence des illusions. C'est aux créateurs d'illusions qu'elles ont élevé le plus de temples, de statues et d'autels. Illusions religieuses jadis, illusions philosophiques et sociales aujourd'hui, on retrouve ces formidables souveraines à la tête de toutes les civilisations qui ont successivement fleuri sur notre planète.
C'est en leur nom qu'ont été édifiés les temples de la Chaldée et de l'Egypte, les monuments religieux du Moyen Age et que l'Europe entière a été bouleversée il y a un siècle. Pas une de nos conceptions artistiques, politiques ou sociales qui ne porte leur puissante empreinte.
L'homme les renverse parfois, au prix de convulsions effroyables, mais il semble condamné à les relever toujours. Sans elles il n'aurait pu sortir de la barbarie primitive, et sans elles encore il y retomberait bientôt.
Ce sont des ombres vaines, sans doute ; mais ces filles de nos rêves ont incité les peuples à créer tout ce qui fait la splendeur des arts et la grandeur des civilisations.
Ibidem (1894), p.63.

7
Passer de la barbarie à la civilisation en poursuivant un rêve, puis décliner et mourir dès que ce rêve a perdu sa force, tel est le cycle de la vie d'un peuple.
Ibidem p.125.

Psychologie politique

8
Peu de questions suscitent autant de livres, de documents et de brochures que l'éducation. Aucune ne montre mieux combien restent tenaces les idées héréditaires des peuples et par quelle impérieuse tyrannie le passé les enchaîne.
Le problème de l'éducation française donne lieu, en effet, à cette double constatation : nécessité universellement reconnue d'une réforme et impossibilité complète de la réaliser.
Législateurs, professeurs, savants, lettrés, sont unanimes à trouver notre système d'enseignement détestable et à répéter que le temps passé au lycée et à l'école primaire est un temps perdu. Personne n'ignore que l'homme désireux de réussir dans la vie doit refaire tout seul son instruction et consacrer la seconde partie de son existence à détruire les illusions, les erreurs et les modes de penser acquis dans la première.
L'accord est complet sur tous ces points et cependant, malgré les efforts journellement tentés, notre système d'éducation n'a réalisé aucun progrès depuis 50 ans. Chaque changement n'aboutit, au contraire, qu'à accentuer ses défauts.
Psychologie politique (1911), réédition 1984 p. 95

9
On s'étonne souvent de voir le socialisme le plus révolutionnairerecruter ses adeptes parmi les professeurs, du normalien à l' instituteur. L'Opinion a publié le resultat d'une enquête démontrant qu'un grand nombre des élèves de l'Ecole normale supérieure font partie des groupes socialistes extrêmes, c'est-à-dire rêvant la destruction complète de l'état actuel.
Cette mentalité n'a rien de surprenant, étant données les idées inculquées par l'Université. Elle établit comme dogme indiscutable que le mérite des hommes se classe uniquement d'après leurs diplômes. En bas, le bachelier, peu plus haut le licencié, plus haut encore, le docteur, enfin, au-dessus de tous les autres, l'agrégé. Le professeur possédant ces titres, se croit volontiers d'une esence supérieure. Constatant ensuite que, malgré cette supériorité supposée, il jouit dans la vie d'une considération restreinte, d'appointements assez modestes, la necessité s'impose à son esprit de bâtir une société nouvelle capable de lui donner la place élevée due à ses mérites.
Un examen plus attentif des choses lui apprendrait vite que, dans le monde, les hommes se classent d'après des mérites très différents de la mémoire, seule faculté nécessaire à l'obtention des diplômes.
Les faits ne modifient nullement la mentalité de nos professeurs, ils n'y voient qu'injustice et ne font que haïr davantage la société dont ils se croient victimes. Le socialisme révolutionnaire des intellectuels est en réalite un produit universitaire.
Ibidem (1911), p. 103

10
Un grand nombre d'enseignements se dégagent de l'histoire des infructueuses tentatives accomplies pour modifier notre système d'éducation. Si les législateurs cherchaient quelquefois dans l'expérience, et non dans des intérêts immédiats, leurs mobiles d'action, ils y trouveraient une preuve nouvelle de l'inutilité des réformes accumulées constamment sans comprendre que l'âme d'une nation ne se refait pas avec des lois. Les lois, je le répète encore, sont efficaces lorsqu'elles expriment la mentalité d'un pays, mais elles ne la créent jamais.
Il faudra sans doute bien des revers économiques, bien des bouleversements, pour graver dans nos esprits ces notions fondamentales : que la science et l'industrie ont conduit le monde à une phase d'évolution où certaines facultés, jouent un rôle prepondérant dans la vie des peuples. Les futurs maître de la science, de l'industrie et du commerce seront des hommes possédant : initiative, esprit d'observation, volonté, jugement et domination d'eux-mêmes. Voilà les qualités que nos méthodes officielles n'ont jamais encore essayé de nous inculquer.
Ibidem (1911), p. 106

Vers Première Page