Lazare Bernard dit Bernard Lazare (1865-1903)

Lazare Marcus Manassé Bernard est né le 14 juin 1865.
Il est le fils de Noémi Rouget, issue d'une vieille famille juive installée en France depuis très longtemps dont l'un des ancêtres fut argentier du Pape en Avignon, et de Jonas Bernard, négociant tailleur à Nîmes, dont le trisaïeul, Marcus Lazard, était né dans le Brandebourg et s'était installé en France en 1793.

Bernard Lazare est un journaliste libertaire (anarchiste anticapitaliste). En 1894 il publie un ouvrage psycho-sociologique, L'antisémitisme, son histoire et ses causes (Léon Chailley, Paris 1894), qui est utilisé par les antisémites catholiques, notamment par Edouard Drumont, auteur de La France juive, Essai d'histoire contemporaine (Marpon et Flammarion, Paris 1886), dans leur combat contre la prise des pouvoirs idéologique, politique et économique, par les minorités protestante et juive en France sous la IIIème République.

C'est Bernard Lazare qui le premier, en 1895, prend la défense du capitaine Alfred Dreyfus, condamné à l'unanimité par le Conseil de guerre le 22 décembre 1894, pour espionnage au profit de l'Allemagne, à la déportation perpétuelle et à la dégradation militaire.

En 1896 Bernard Lazare rencontre pour la première fois le fondateur du sionisme Theodor Herzl (1860-1904) qui vient de publier Der Judenstaat (L'Etat des Juifs), que Bernard Lazare traduit en français et qui est publié dans La Nouvelle Revue internationale.
Bernard Lazare décède le 2 septembre 1903, d'un cancer de l'intestin.
Outre l'ouvrage déjà cité Bernard Lazare est notamment l'auteur de Contre l'antisémitisme, histoire d'une polémique, Stock, Paris 1896, Le nationalisme juif, Publications du kadimah, Stock, Paris 1898, et d'un ouvrage inachevé Le fumier de Job, Editions Rieder, Paris 1928.
Une biographie avec bibliographie : Jean-Denis Bredin de l'Acamédie française, Bernard Lazare, le premier des dreyfusards, Editions de Fallois, Paris 1992.

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Le judaïsme comporte une religion - une religion nationale - mais il n'est pas seulement une religion et que peut répondre un orthodoxe, un Hassid, un talmudiste ou un de ceux qui répudient le nom de Juifs pour ne retenir que celui d'israélite à l'athée qui lui dira : « Je me sens juif ». C'est là un sentiment qui a sa valeur, tout au moins il existe et il est bon de se demander d'où il sort, sur quoi il s'appuie, quelles en sont les causes et la genèse.
A ces questions une réponse est faite à la fois par les philosémites et les antisémites. Ce qui unit entre eux tous les Juifs du monde, c'est qu'ils sont de même race. Cette affirmation ne soutient pas l'examen. Le Juif russe au nez écrasé, aux pommettes saillantes, aux yeux bridés, le Juif espagnol au nez recourbé, à la bouche charnue, le petit Juif brun au nez droit et le petit Juif roux d'Allemagne, ont-ils le même ancêtre, descendent-ils d'un même couple ? Non, mais on pourrait leur chercher des aïeux dans la Judée d'autrefois, et on retrouve leur effigie à la fois sur les bas-reliefs des Hittites et sur les fresques qui ornent les tombeaux des Pharaons. Il y a plusieurs types juifs, mais malgré les croisements et les mélanges, on peut soutenir, contre Renan, que la pérennité de ces types est incontestable. Si donc nous rectifions l'idée que philo et antisémites se font de la race juive, on peut dire que l'identité des origines, constitue déjà un lien entre les juifs.
Mais la croyance en cette communauté d'origine n'est pas suffisante pour nous unir. Est-ce uniquement la qualité qu'on nous attribue qui nous attache les uns aux autres ? Non, car c'est à cause de cet attachement qu'on nous accorde cette qualité.
Où puisons-nous alors ce sens de notre unité, si je puis dire ? D'abord dans un passé commun, et un passé bien récent. Le Juif émancipé se conduit le plus souvent comme un parvenu, il oublie l'aïeul misérable dont il est issu. Alors que chacun s'ingénie à se chercher des ancêtres, il veut oublier qu'il en a eu un. Cet ancêtre lui fait peu d'honneur, c'était généralement un pauvre hère que l'on traitait à peu près aussi bien qu'un chien, auquel on reconnaissait à peine le droit à la vie, et qui pâtissait doucement, sordidement, avec une résignation d'une humilité peu esthétique.
...Que comporte-t-elle, cette histoire ? Elle comporte des traditions et des coutumes communes. Traditions et coutumes n'ont pas également persisté, car beaucoup d'entre elles étaient des traditions et des coutumes religieuses, néanmoins elles ont laissé leurs traces en nous, elles nous ont donné des habitudes, plus même, une attitude d'esprit semblable grâce à laquelle, malgré les divergences individuelles nécessaires qui nous séparent et doivent nous séparer, nous regardons les choses sous un même angle. Outre ces traditions et ces coutumes, se sont élaborées, au cours des âges, une littérature et une philosophie. De cette philosophie et de cette littérature nous avons été exclusivement nourris pendant de longues années. Assurément, nous vivons actuellement, et beaucoup de Juifs d'autrefois vivaient sur un fonds d'idées générales, idées humaines et universelles que les nôtres ont contribués d'ailleurs à créer, mais nous possédons certaines catégories d'idées et certaines possibilités de sensations et d'émotions qui n'appartiennent qu'à nous parce qu'elles naissent précisément de cette histoire, de ces traditions, de ces coutumes, de cette littérature et de cette philosophie.
Comment traduit-on ce fait pour un certain nombre d'individus d'avoir passé, traditions et idées communes ? On le traduit en disant qu'ils appartiennent à un même groupement, qu'ils ont une même nationalité. Et voilà ce qui fait comprendre cette incontestable fraternité juive que beaucoup cherchent à expliquer par des sentiments humanitaires ; mauvaise explication, puisque ces sentiments se particularisent et que ceux qui veulent répudier leur qualité de Juif les oublient. Telle est la justification du lien qui unit les Juifs des cinq parties du monde :
Il y a une nation juive.
Le nationalisme juif (1897) in Le fumier de Job, Editions Circé, Paris 1996, Circé/poche, p. 9O-94.

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En France où, depuis 1789 jusqu'à ces dernières années l'antisémitisme avait été sporadique, opinion scripturaire sans écho, sans contrecoup, sans action, il a fallu deux choses pour faire renaître les animosités d'autrefois. D'abord, et c'est là une raison grave et profonde, le triomphe de l'état laïque sur l'état chrétien. L'Eglise a rendu les Juifs et les hérétiques responsables de sa défaite, elle s'est retournée contre eux, et elle a commencé par attaquer Israël ; maintenant plus aguerrie, rendue audacieuse par l'inaction même de ses adversaires, elle ose plus et c'est contre le franc-maçon, contre le libre-penseur, contre le protestant qu'elle se dresse. La démocratie a laissé grandir l'antisémitisme sans protester contre lui. Au contraire, par dilettantisme, par snobisme, ou bien par lâcheté, elle a laissé faire. Demain peut-être, elle comprendra le danger, elle verra le filet dont elle s'est laissée entourer. Il sera trop tard et c'est par des années de réaction cléricale qu'elle paiera son inertie et son aveuglement.
Contre l'antisémitisme (1896) in Ibidem, p. 113.

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Il y a donc une autre cause. Oui, et cette cause est capitale. Les Juifs sont bien une minorité, comme les Protestants français, comme les Catholiques allemands, mais les Protestants en France et les Catholiques en Allemagne sont une minorité nationale, tandis que les Juifs sont considérés comme une minorité étrangère et nous ne nous trouvons pas uniquement en présence d'une lutte entre les formes du capital, d'une concurrence entre les possesseurs capitalistes, mais encore nous assistons à une lutte entre le capital national et un capital regardé comme étranger. C'est la permanence de la séculaire lutte. Elle a commencé dans l'Antiquité, alors que les villes ioniennes "voulurent obliger les Juifs établis dans leurs murs à renier leur foi ou à supporter le poids des charges publiques ", elle s'est perpétuée pendant tout le Moyen Age, alors que les Juifs apparurent dans les sociétés naissantes comme un peuple qui avait crucifié Dieu, et quand on s'aperçut que cette tribu étrangère avait capté le capital. Lorsque naquit le commerce chrétien, il voulut, lui aussi, écarter un concurrent qui lui semblait d'autant plus dangereux qu'il n'était pas "autochtone" ; il y arriva en partie par la constitution des jurandes, des corporations, des maitrises, c'est-à-dire par l'organisation chrétienne du capital.
L'antisémitisme, son histoire et ses causes, in Jean-Denis Bredin, op. cité p. 129.

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