Bernard Langlois

Journaliste politique d'ultra gauche, usaphobe, directeur fondateur de l'hebdomadaire "citoyen" anti-libéral-capitaliste Politis jusqu'en octobre 2000, puis rédacteur d'un "bloc-notes" dans ce journal.

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FICHEZ-NOUS LA PAIX, M. BUSH.

(Janvier 1991) Vous êtes le premier responsable de cette situation "au bord du gouffre" où vous nous avez mis. Vous êtes le représentant légal de la première puissance impérialiste, celle dont le formidable égoïsme maintient la planète dans un état de déséquilibre inacceptable, condamne les deux tiers des peuples du monde à la misère et à la faim. Vous êtes le parfait représentant de cette bonne conscience Wasp - blanche, anglo-saxonne, protestante - qui, une main sur la Bible, l'autre sur le bouton atomique, prétend depuis un demi-siècle imposer au monde ses valeurs et ce qui lui tient lieu de civilisation, son modèle d'organisation sociale faite de cynisme nimbé d'ordre moral, sa débilité mentale au service du règne marchand.
Politis n°122, 10 janvier 1991, La grande imposture (à propos de la guerre du Golfe contre l'Irak de Saddam Hussein).

2
(Janvier 1991) La situation des troupes françaises, forces d'appoint au dispositif américain, est inacceptable. Ce rôle de supplétif, de harkis de l'armée US, humiliant. Le discours du président de la République, pour justifier cette situation, irrecevable. Là encore, les grands mots : la morale, le droit, la justice, toutes choses qui seraient infiniment respectables si elles étaient respectées, ici, maintenant, partout. Si l'Etat français n'était pas, lui aussi, acoquiné à tant de potentats aux mains souillées de sang ; si l'on se dispensait, pour calmer l'ire royale que provoque un livre courageux (allusion au livre de Gilles Perrault, Notre ami le roi, Gallimard), d'aller baiser la babouche de S.M. Hassan II, PTDC (Petit Trou Du Cul, dixit de Gaulle, qui avait du vocabulaire).
Politis n°122, 10 janvier 1991, La grande imposture (à propos de la guerre du Golfe contre l'Irak de Saddam Hussein).

3
(Juin 1999) Plus encore que la guerre du Golfe, ratonnade dégueulasse et qui perdure, la guerre de Yougoslavie est un désastre.
... La guerre du Golfe avait déjà montré l'alignement sur les Etats-Unis d'Amérique d'une Europe encore en puissance mais incapable de sortir d'un rôle de valet d'armes de la nation impériale. On pouvait espérer ... (qu')elle allait enfin s'affirmer comme une personnalité politique à part entière, capable d'opposer pièce à pièce un projet de civilisation différent de, et pour tout dire clairement antagonique à, celui de la superpuissance qui n'a pour Dieu que le dollar, pour religion que la consommation, pour temple que Wall Street, pour valeurs que celles des fonds de pension, pour culture que l'abrutissement des masses, pour politique que le chantage et la force brutale.
Editorial, Politis n°552, 10 juin 1999, p.4.

4
(Février 2000) Le monde a changé. Le système économique capitaliste y règne en maître. La démocratie de marché en est la forme politique dominante, sans concurrence réelle depuis l'écroulement du mur de Berlin. S'il est un totalitarisme qui me fait peur c'est celui de l'argent. C'est le totalitarisme capitaliste et ce qu'il sécrète, qu'il induit, qu'il impose : la marchandisation du monde sous couvert de mondialisation des échanges ; l'arasement des cultures sous prétexte d'universalisme ; la déshumanisation des hommes ravalés au rang de consommateurs ; la désocialisation des communautés humaines réduites en juxtapositions d'individus ou de tribus ; la déstabilisation de régions entières vouées au dénuement, à la faim, à la maladie, aux guerres, aux massacres, aux mafias, aux dictatures ; la destruction inéluctable des équilibres biologiques ; l'acceptation quasi générale de l'élargissement sans fin d'un gouffre, entre une minorité de très riches et une majorité de désespérément pauvres. ...
Il y a, dans le concert de cris d'orfraie qui monte de partout, quelque chose qui me gêne. Comme si, une fois encore, l'extrême droite servait d'alibi. Comme si, pour les gens de gauche notamment, la mobilisation antifasciste était la seule chose qui reste quand on a passé tout le reste par dessus bord. Ciel, mon führer ? Du calme !
L'épouvantail Haider. Ciel, mon führer ! Editorial, Politis, 10 février 2000, p. 4.

5
(Juillet 2000) Au-delà d'un certain niveau technique, où les valeurs des équipes en présence s'équilibrent, il y a la chance. Le Onze français avait la chance avec lui. La veine, le pot, la baraka, le cul bordé de spaghettis. Cette chance qui l'a accompagné de bout en bout de ce championnat d'Europe, lui permettant match après match de renverser des situations compromises, jusqu'à ces ultimes secondes de la finale où le but égalisateur venait ruiner les espoirs italiens, tant il devenait évident, dès cet instant, que le "but en or" à suivre serait français ... Champion d'Europe donc, en plus de la couronne mondiale toujours solide sur leur tête, les footbaélleurs français donnaient in extremis l'occasion d'un de ces délires collectifs où, savamment manipulés par les télés, nos concitoyens se vivent heureux par procuration.
On a ga-gné, Le bonheur par procutation, Politis, 6 juillet 2000, p. 4.

6
(Juillet 2000) Bien sûr la politique se mêle de la fête. Notre exécutif bicéphale se devait d'être de la partie, d'y aller de son petit commentaire, la fierté nationale, tout ça ...
Tout cela n'a du reste aucune espèce d'importance, et la bonne humeur nationale accordera sans doute sans chipoter aux deux rivaux un p'tit bonus dans les sondages déjà mirifiques, on s'en fout. Ce qui compte est que le sport (le sport spectacle) est de façon définitive et de plus en plus envahissante (médiatiquement) un élément constitutif de la paix sociale. C'était déjà la règle dans les pays sous-développés, ça l'est devenu dans les démocraties avancées (comme on dirait d'un camenbert). Une poignée de bonshommes payés à prix d'or, couverts d'honneurs et de médailles, ont reçu mandat de briller dans les compétitions internationales dans le but inavoué (inavouable) de calmer le juste courrous populaire. Zizou et ses potes sont ainsi d'extraordinaire sédatifs et tant qu'ils recueillent les lauriers, et tant que leurs victoires sont vécues par le peuple comme ses victoires ("On a ga-gné !"), la bourgeoisie régnante peut roupiller tranquille sur les siens.
On a ga-gné, Le bonheur par procuration, Politis, 6 juillet 2000, p. 5.

7
(2001) Il faut se méfier des mots, prendre la mesure de leur pouvoir. Des batailles culturelles, idéologiques, politiques se perdent, faute d'avoir trouver les mots justes, d'avoir su garder les mots vrais. Ou pour avoir adopté sans examen ceux de l'adversaire. L'emploi généralisé du mot "libéralisme" (qui fleure bon la liberté) s'est ainsi imposé en lieu et place de "capitalisme" (qui sent trop sa lutte des classes), alors même que nous subissons le joug d'un capitalisme planétaire à la puissance et à l'arrogance inégalées dans l'histoire de l'humanité. A l'inverse, le mot "totalitarisme" a servi exclusivement à stigmatiser le système communiste, comme si la dictature marchande à laquelle nous sommes soumis n'était pas, aussi, un "totalitarisme", comme si ses ravages et ses crimes contre les peuples n'égalaient pas en horreur ceux des petits pères des peuples d'antan.
Le bloc-notes, Politis 2001.

8
(2001) Toujours écouté dans les chancelleries, les organismes internationaux, les milieux d'affaires et les lobbies de tout poil, Henry Kissinger est le symbole même de ce gouvernement invisible qui régit la planète sans la moinsre caution démocratique. Ajoutez une intelligence indéniable, un charme jugé irrésistible, une réputation d'homme à femmes et, pour faire joli, un prix Nobel de la paix.
Vous avez le portrait d'un salaud.
Le bloc-notes, Politis 2001.

9
(20 septembre 2001) Oui, ce 11 septembre 2001 restera à jamais dans la mémoire des hommes. Terrible journée. Jour d'accablement, de honte, de tristesse collective.
Ce jour-là, où il faisait si beau sur New-York, 35 000 enfants sont morts de faim dans le monde, selon les comptes tenus à jour de la FAO. Autant que la veille. Autant que l'avant-veille, et que les jours précédents. Autant qu'il en meurt chaque jour que Dieu fait, un peu plus un peu moins, du 1er janvier au 31 décembre de chaque année, qui compte ordinairement 365 jours de soleil ou de pluie. 35 000 que multiplie 365 égale 12 775 000. Douze millions sept cent soixante-cinq mille - statistique officielle de l'Office ad hoc des Nations Unies - gosses qui s'éteignent chaque année comme des bougies après que s'est consumée leur pauvre petite vie de petits hommes.
D'accord, j'arrête, je sens que j'énerve ...
C'était juste pour relativiser un peu.

Donc, un terrorisme aveugle, fanatique, terriblement efficace, a frappé l'Empire en plein coeur.
Bien entendu, c'est un crime abominable. Il appelle la compassion pour les innocents broyés. Il exige la condamnation de ses auteurs : ce milliardaire saoudien au nom de machine à laver (si c'est bien lui) et ses "soldats", et ses complices. Il ouvre le droit à une riposte sans faiblesse. Il implique le devoir, pour les dirigeants des Etats visés, de prendre toutes mesures utiles et nécessaires à leur sauvegarde et à la protection de leurs populations. Tout cela ne se discute même pas, s'il est, bien entendu, nécessaire de discuter des modalités des politiques à mettre en oeuvre. Sommes-nous, pour autant "tous des Américains" ? Foutre non, cher Colombani ! A la rigueur, "tous New-Yorkais" , j'achète. Pour le charme fou de cette ville cosmopolite et folle, ce "bûcher des vanités" où il faut, au moins une fois dans sa vie, aller se brûler les yeux (y vivre, c'est une autre histoire ...), et dont la terrible blesure nous a laissés stupéfaits, abasourdis. Mais tous Amerloques, tous Yankees, tous Wasp, tous Bush tant qu'on y est, mille fois non ! Les Etats-Unis d'Amérique - hyperpuissance qui régit le monde et organise son désordre, Etat voyou mumber one de la planète - doivent être tenus responsables (pas seuls, mais les premiers) de l'état pitoyable où l'Occident prospère maintient les quatre cinquièmes de l'humanité.
La guerre, pour la première fois de leur histoire, s'est portée chez eux. Paix aux victimes innocentes. Mais pas de raison de s'apitoyer sur l'arrogance blessée.
Politis, Le bloc-notes, Terrible journée, 20 septembre 2001.

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(Janvier 2002) Car c'est tout le système financier international qui est gangrené par l'argent sale et qui a besoin des lessiveuses des paradis fiscaux (le Luxembourg ou d'autres) pour satisfaire leurs clients douteux. L'affaire de la Société générale en est une autre illustration.
Ses dirigeants, dont le premier Daniel Bouton, sont mis en examen pour « blanchiment aggravé» de milliers de chèques passés, ceux-là, par Israël. Tout l'establishment bancaire se lève du coup comme un seul homme pour défendre le confrère, pensez donc, un si brave homme « qui ne volerait pas un caramel mou! ».
Un : on ignore si Bouton aime les caramels mous (peut-être pas, ça colle au dentier) ; deux : avec plus de seize millions de francs (deux millions et demi d'euros) de salaire brut annuel, hors stock-option, il n'aurait pas vraiment besoin de braquer les confiseries ; trois : personne ne lui a du reste reproché de voler des caramels. Mais voyez comme la réflexion en dit long sur la conception que les puissants se font de la justice : voler des caramels (ou des poules, ou des mobylettes), c'est grave ; tourner la loi pour encaisser les millions du crime, de la drogue, de la prostitution, ça ne devrait pas faire l'objet de poursuites. Du moins tant que « l'intentionnalité» n'est pas prouvée. Et comment un si brave homme comme Bouton, qui a sûrement ses bonnes œuvres pourrait-il avoir des « intentions » douteuses ? L'enfer des conseils d'administration pavé de bonnes intentions.
Politis, 31 janvier 2002, Le bloc-notes, caramels mous, p. 31

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LA FIN DE L'HISTOIRE
(Février 2002) Il y a beau temps que les gens sensés considèrent les États-Unis d'Amérique comme le pays le plus dangereux de la planète. Depuis un siècle, à mesure qu'ils gagnaient en puissance, leur volonté hégémonique, quelle que soit la majorité politique en place, a été cause de souffrances innombrables. Sans aucune retenue, ils n'ont cessé de livrer des guerres, d'écraser des peuples sous les bombes, de fomenter des révoltes contre des gouvernements légaux, d'installer et de soutenir les pires dictateurs, d'entretenir des famines, de former des tortionnaires, d'attiser les tensions et d'alimenter les conflits ethniques. S'étant eux-mêmes définis, une fois pour toutes, comme l'Empire du bien, ils n'ont eu de cesse, après avoir massacré sans états d'âme les populations autochtones de leur propre territoire, après avoir étendu leur domination à l'ensemble du continent américain (doctrine de Monroe), d'œuvrer à l'imposer à la planète entière. Par l'argent, la puissance économique, la corruption. Par le chantage et la menace. Par les armes, en dernier ressort. Jusqu'à la bombe atomique, deux fois lancée sur des populations civiles, qu'ils sont le seul État au monde à avoir utilisée. Ce qui les qualifie assurément pour dénoncer le terrorisme...
Par deux fois, les États-Unis d'Amérique ont volé au secours de la vieille Europe. La première fois, pour lui prêter main-forte dans une guerre douteuse où s'opposaient les impérialismes concurrents de vieilles puissances à bout de souffle, et qui en sortirent exsangues ; la deuxième, pour les délivrer d'un psychopathe qui l'avait vaincue (presque: l'Angleterre et la Russie tenaient encore; mais sans l'engagement américain.. .). De cet appui décisif, nous pouvons leur savoir gré. A condition de ne jamais oublier que c'est d'abord leurs intérêts qu'ils défendaient, comme toujours; et que, seuls vrais vainqueurs des deux conflits mondiaux, d'autant plus forts que leur territoire avait été épargné, ils avaient désormais les moyens d'imposer leurs volontés dans tous les domaines - politique, militaire, écono mique, financier, culturel-, ce dont ils ne se sont pas privés. Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, un seul obstacle entravait encore le rêve hégémonique américain : celui de l'Union soviétique et de son empire, potentiellement aussi puissant que le leur. Là encore, la grande révolution de 1917 ayant accouché d'un monstre, les États-Unis eurent beau jeu de revêtir l'annure du chevalier blanc: ils ne s'en privèrent pas.
On appela cette période ..la guerre froide », pour signifier qu'elle n'était point chaude. Ce qui est oublier facilement les centaines de conflits locaux, relevant directement de la rivalité des "deux super Grands", et leurs millions de victimes. Le conflit vietnamien marqua un coup d'arrêt à la résistible ascension des États-Unis: ils s'arrachèrent ébranlés du bourbier, mais surent tirer les leçons de leur défaite. La guerre soviétique en Afghanistan fut l'exacte réplique de la guerre du Vietnam, l'Oncle Sam armant et soutenant la résistance afghane comme les Russes avaient aidé les soldats de l'Oncle Ho. Puis Moscou jeta l'éponge, il n'y avait plus désormais qu'un Empire, qu'un seul maître du monde. On pouvait sonner la fin de l'Histoire.
George Labica (philosophe français) : "La guerre est le mode d'existence des Etats-Unis. Ils sont engagés dans une guerre, point toujours déclarée, latente mais pennanente, depuis au moins cinquante ans, et contre le monde entier. Passés les exploits de Hiroshima et de Nagasaki, aucun continent n'a été épargné (...) Il n'est nullement surprenant que les attentats de septembre soient, à leur tour, pensés sous la catégorie de la guerre. La force de l'habitude ou le manque d'imagination en sont la cause. Tous ceux, et ils sont extrêmement nombreux, qui pensent qu'une réplique ou des "représailles" de cette nature sont parfaitement adéquates à la situation sont fondés à craindre le pire. L'excellent Don Quichotte, dans sa folie, chargeait au moins des moulins à vent (1). »

L'AXE DU MAL
Ce ne sont pas hélas des moulins à vent que, dans sa folie, se propose de charger George Dubbleyou Bush. Le President le plus mal élu des Etats-Unis, qui se révèle aussi le plus cinglé de leur histoire, n'a pas pris l'Homme de la Mancha pour modèle, mais bien le Docteur Folamour.
A moins que ce ne soit Néron, ou Caligula. Les propos qu'il a tenus, le mardi 29 janvier (2002), lors de son discours sur l'état de l'Union, sont proprement ahurissants. Réaffirmant que "la guerre contre le terrorisme ne fait que commencer », le shérif planétaire a ajouté à sa liste noire, déjà fournie (pêle mêle : l'Irak, le Yémen, la Syrie, les Philippines, la Somalie, la Corée du Nord ...), une nouvelle cible potentielle, et pas la moindre : l'Iran, qui avait pourtant fait l'effort de condamner les attentats du 11 septembre.
Voici même qu'il stigmatise " un axe du mal », constitué de la Corée, de l'Irak et de l'Iran, " armé pour menacer la paix du monde". On ne savait pas l'Irak et l'Iran, ces ennemis irréductibles, aussi soudés l'un à l'autre qu'on puisse les associer ainsi dans un supposé " axe " ; M. Bush a de singulières conceptions géopolitiques... En tout cas, qu'on se le dise : " Certains gouvernements se montreront timides face à la terreur. Mais ne vous y trompez pas : s'ils n'agissent pas, l'amérique agira! »
Et elle s'en donne les moyens, par une augmentation prévue de 15 % de son budget militaire. Nous voilà pleinement rassurés.
Ce type, assurément, finira par foutre le feu au globe.

LE CORPS DE LA LIBERTE
Outre son caractère incohérent (Bush se garde bien, par exemple, de mettre en cause 1'Arabie Saoudite, pourtant autrement active dans le soutien aux réseaux islamistes que les Etats mis en accusation), ce discours martial dissipe les dernières illusions.
Pas les nôtres, nous n'en avons jamais eu. Mais celles de tous ces commentateurs imprudents qui, au lendemain des attentats de New York, félicitaient le Président américain pour sa " retenue ", le caractère prudent de sa diplomatie et pariaient sur des révisions déchirantes de sa politique extérieure, et " la fin de l'unilatéralisme ", tu parles ! Plus arrogants que jamais, les États-Unis ne laissent planer aucun doute sur leur volonté de s'affranchir de tout contrôle, de toute règle internationale (la manière dont sont traités les prisonniers de Guantanamo en dit long), de régler à leur seule guise et selon leurs seuls choix les problèmes du monde.
Les alliés ne pèsent rien, même la si docile Grande-Bretagne, ils n'ont qu'à suivre, sans discuter. Bush les invite " à rejoindre le nouveau Corps de la liberté ".
Un corps de Robocop avec une tête de Bush, la perspective est exaltante!

MAUVAIS COTON
Il est plusieurs autres leçons à retenir des déclarations de l'homme de la Maison Blanche.
La première porte sur le centre de gravité de l'administration républicaine en charge : on y distinguait une aile modérée, un clan des " colombes " (tout est relatif !), symbolisé par le secrétaire d'État Colin Powell, et un camp des " faucons ", que représente bien le délicat Donald Rumsfeld, secrétaire d'État à la Défense : ceux-là l'ont clairement emporté sur ceux-ci. Dure est la ligne, et c'est la ligne !
La deuxième est sans doute la plus grosse de dangers immédiats : alignement complet sur Sharon et soutien sans condition de sa politique, criminelle envers le peuple palestinien et suicidaire envers son propre peuple ; que le Hamas et le Hezbollah soient désormais classés comme « organisations terroristes », au même titre que les réseaux islamistes de type Al-Qaida (alors que leur activité armée s'est toujours limitée à la lutte contre l'occupant israélien) est à cet égard très significatif.
La troisième relève de la politique intérieure américaine : à six mois des élections (législatives et sénatoriales) de mi-mandat, Junior et les siens, mouillés comme des phoques dans l'affaire Enron et sans résultat tangible à faire valoir sur la situation économique d'un pays toujours en récession, n'ont guère d'autre partition à jouer que de faire vibrer la fibre patriotique, focaliser sur les périls extérieurs, en appeler à l'union sacrée. Vieilles recettes qui ont toujours fait leurs preuves. Ça marche : les éditorialistes tressent des couronnes au Grand Chef de guerre, et les sondages lui donnent des scores (83 % de satisfaits) de type ... soviétique !
Ce grand pays file décidément du bien mauvais coton.
Politis, 07 février 2002, Le bloc-notes, p. 30-31

12
LA LISTE DE GROSSMAN

(Septembre 2002) Il ne manque pas de bons esprits, ici en Franœ, pour s'étonner du sentiment anti-américain que provoque la périlleuse conduite impériale de l'hyperpuissance. Parmi eux, un de nos plus considérables mandarins de la république des lettres, Jean-François Revel.
Nettement moins zen que son bouddhiste de fils, notre académicien publie un énième brûlot (L'Obsession anti-américaine, Plon, Paris, 2002) pour fustiger de belle manière « les primates vociférateurs et casseurs de l'antimondialisation, en déshérence du maoïsme, (qui) s'en prennent en réalité à l'amérique, synonyme de capitalisme. »
Pour être sûr qu'on comprenne bien à qui ce discours s'adresse, il précise plus avant qui sont ces primates: « Les cercles d'Attac (groupe néo-marxiste), la revue Politis, les Verts allemands, les intellectuels latino-américains, plusieurs éditorialistes africains. . . » C'est nous faire bien de l'honneur, on aurait pu allonger la liste !

En réalité, Revel n'ignore évidemment rien des multiples interventions militaires américaines de la fin du XVIIIème siècle à nos jours qui font de ce pays, et de loin, la nation la plus belliqueuse qui ait jamais existé. Elle a été soigneusement établie, après le 11 septembre, par un militant de la paix américain Zoltan Grossman, à partir des archives officielles du Congrès. Elle recense 134 interventions, d'importance très variable, en cent onze ans, de 1890 à 2001, soit 1,15 intervention par an (chiffre en augmentation sur la dernière période: 1,29 pendant la guerre froide, 2 par an depuis la chute du Mur de Berlin). Même lorsqu'elles ont eu pour nous des conséquences bénéfiques indéniables (la Seconde Guerre mondiale, évidemment), la quasi-totalité de ces engagements militaires américains, qui ont touché toutes les régions du globe, atteint les populations, les civilisations, les religions les plus diverses, ont toujours eu comme motivation essentielle la préservation des intérêts américains - économiques, politiques, stratégiques. Elles ont fait des millions de morts, des dégâts énormes, laissé partout des plaies béantes.
Relire cette liste interminable suffit bien à répondre à la question qui, paraît-il, taraude le peuple américain: mais pourquoi donc le monde nous déteste-t-il ?
Politis, 12 septembre 2002, p. 30

13
L'ETAT SUPER-VOYOU
(Février 2003) Si les États-Unis d'Amérique ont résolu d'envahir et d'occuper l'Irak (peu de gens doutent que ce soit le cas), ils envahiront et occuperont l'Irak. Quelle que soit la position finale du Conseil de sécurité d'une ONU dont ils ne retiennent les avis que lorsqu'ils lui sont favorables; quelle que soit l'ampleur des manifestations hostiles à la guerre exprimant une opinion publique mondiale quasi unanime dans son refus, dont ils se soucient comme d'une guigne. Bien sûr, ils préféreraient que l'ONU dise oui et que l'opinion les bénisse, avec le Vatican: les tyrans aiment (en plus !) qu'on les aime. Mais à défaut, il leur suffit qu'on les craigne. Et comment ne redouterions-nous pas l'État super-voyou qui domine le monde de toute sa puissance, de toute sa rogue, de tout son cynisme? Je veux bien croire, avec Emmanuel Todd (voir p. 4 son entretien avec Denis Sieffert) que cette arrogance criminelle masque l'angoisse d'un inéluctable déclin: en attendant cette chute annoncée, l'Empire a les moyens de faire valser la planète, comme Chaplin faisait de son ballon dans le plus radical de ses films. On exagère? Quand on trouve cette référence au Dictateur dans l'éditorial (1) d'un homme aussi pondéré que Jean Daniel, dernier vieux sage de la presse française et homme à peser ses mots au trébuchet, il est permis de penser que le monde est au bord d'un grand désastre. Et que les États-Unis en seront l'instrument et le responsable unique.
(1) "Non à cette guerre-là", le Nouvel Observateur du 13 février (2003)
Politis, 20 février 2003, p. 30

14
(Mars 2003, à propos du livre de Péan-Cohen contre Le Monde) DES TROTSKISTES PARTOUT
Autre curiosité du bouquin: ce ne sont pas des nains, mais des trotskistes que Péan-Cohen voient partout. Et c'est grâce à sa garde de fer trotskiste que Plenel a hissé Colombani sur le pavois.
Ce qui me donne une occasion de pointer une erreur (le livre en fourmil1e, comme d'incohérences). Nous sommes en 1988, au cours d'un séminaire de la rédaction du journal, à Dourdan, où l'on débat de la succession d'André Fontaine. Pour la première fois, Colombani fait acte de candidature (sans succès pour cette fois, mais le coup suivant sera le bon).
Voilà ce qu'écrivent nos bons auteurs: " Certains rédacteurs décèlent derrière le candidat l'action secrète d'une véritable cellule trotskiste qui, outre Edwy P1enel, regrouperait Bertrand Audusse, Georges Marion et Jean-Paul Besset qui tous travaillèrent ensemble à Rouge. » (p. 139, chapitre VII, « la Conquête »). Et, plus loin : " Comment ne pas croire au complot quand les comploteurs ne se cachent même pas de professer les mêmes opinions? Mais, en réalité, on peine à trouver une trace quelconque de concertation entre les quatre hommes. C'est sans doute la meilleure preuve de la magie de la formation trotskiste "façon LCR" .. éduqués au même moule de pensée et d'action, développant les mêmes réflexes, ses anciens se "trouvent" spontanément. »
Si c'est de la magie, alors... Malheureusement pour la force de la démonstration, non seulement il n'y a pas de preuve, mais un des comploteurs recensés n'était pas de la partie. Si mon vieux pote Besset est bien, comme son ami Plenel, un ancien de Rouge et de la LCR, il était à l'époque - avec moi et quelques autres - en train de porter Politis sur les fonts baptismaux. Rédacteur en chef de notre hebdo, il y restera jusqu'en 1992, avant de rejoindre Le Monde deux ans plus tard. Faut croire que "la magie" trotskiste offre aussi le don d'ubiquité!
Malgré cette légère erreur matérielle, croyez-en le duo magique Péan-Cohen sur parole: "Ici commence aussi sans doute la plus importante opération d'"entrisme" de l'histoire du trotskisme français, conduite au sein de l'une des institutions françaises les plus influentes». Ils sont partout, vous dit-on. Et jusqu'à l'intérieur du bouquin, puisque Cohen fut aussi militant de la LCR.
Mais cela, le lecteur n'a pas à le savoir.
Le bloc-notes, Politis, 6 mars 2003, p. 30

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Critiquer Israël/Écœurement/Tradition ancienne

(Juillet 2003) On vous l'avait bien dit que le livre de Pascal Boniface allait faire du bruit (bloc-notes n° 748)... Non, il n'est pas permis, en France, de critiquer Israël. Du moins, pas impunément. Un écrivain, un journaliste, un expert en relations internationales qui s'y risque (hors quelques remontrances de pure forme) doit s'attendre à de sérieux ennuis, dont l'inévitable accusation d'antisémitisme.

On vous avait raconté comment le directeur de l'Iris (Institut des relations internationales) avait dû faire front à une campagne virulente visant à le virer de son poste, suite à une note interne adressée à la direction du PS (parti dont il est membre depuis 1980, après avoir milité au PSU), en avril 2001. Dans cette analyse, qui n'avait pas vocation à être rendue publique, il la mettait en garde, en sa double qualité de militant et d'expert, contre sa complaisance envers l'État juif et son gouvernement et soulignait les risques électoraux que cette attitude faisait courir au parti. Simple remarque de bon sens, quand on sait le poids croissant du vote musulman et la solidarité que ressentent notamment de jeunes Français d'origine maghrébine - et pas seulement eux ! - avec le peuple palestinien opprimé.

Pascal Boniface ne se situait pas sur le plan de la seule efficacité électorale, mais sur celui de la morale politique : est-il bien conforme aux valeurs dont nous nous réclamons, disait-il en substance, de continuer, dans le contexte actuel, de renvoyer dos-à-dos Israël et les Palestiniens, comme si les responsabilités étaient également partagées, entre un État militarisé, surpuissant régionalement et soutenu inconditionnellement par les États-Unis d'Amérique, et un peuple sans armée ni réelle administration, ne disposant que de lambeaux de territoire, soumis à d'incessantes brimades de la puissance occupante, asphyxié économiquement et bombardé à la moindre incartade ? Est-ce moral, est-ce juste, quand ce peuple, par la voix de son représentant incontestable, a fait la concession majeure de renoncer aux terres qui étaient siennes avant la création d'Israël et accepte de reconnaître cet État, dès lors qu'on lui permet de créer le sien sur la portion de Palestine que lui octroyait le plan de partage initial, c'est-à-dire la Cisjordanie, autrement dit : les Territoires occupés ; autrement dit encore (par les Israéliens partisans du Grand Israël, ce qui dit assez qu'ils entendent y rester...) : la Judée et la Samarie ? Est-ce juste, est-ce équitable, de soutenir un État qui, depuis des décennies, s'assoie sur les résolutions de l'ONU, discrimine ses populations arabes, pratique la torture et l'assassinat politique, laisse pourrir de l'intérieur la démocratie dont il se targue par une influence de plus en plus prégnante d'une minorité religieuse intégriste ?Un État qui, même au plus fort du défunt processus de paix initié à Oslo et Madrid, n'a jamais cessé d'implanter des colonies juives dans ces territoires qu'il disait être disposé à restituer ?

Israël, ou le double jeu, en permanence. Pas besoin d'être expert pour s'en rendre compte. Pas besoin d'être socialiste pour s'en indigner.

Écœurement

Donc Boniface pond sa note. Il fait face immédiatement à une campagne de déstabilisation, comme le lobby sioniste en France sait les mener, en profitant de ses positions de pouvoir dans l'appareil d'État et dans les médias.

Pour l'avoir rencontré à cette époque (lors d'une réunion du HCCI - Haut Conseil à la Coopération internationale - dont nous étions membres tous les deux), je peux témoigner du profond écoeurement où cette campagne l'avait plongé. Mais comme c'est un battant, il s'est battu (sait-on assez que certains journalistes très connus ont renoncé à traiter d'Israël après de semblables attaques de ceux qui prétendent parler au nom de la communauté juive ?). Il publie donc son bouquin (1), où il raconte l'histoire et réaffirme ses positions. Accueil gêné de la confrérie, attaques redoublées du lobby, pour qui dire du mal de Sharon équivaut à insulter la mémoire des gazés d'Auschwitz (`, la sempiternelle instrumentalisation de la Shoah !) : la revue juive L'Arche lui consacre quatre pages finement intitulées « Est-il permis d'être antisémite ? ». Pascal a aussi, heureusement, des défenseurs. Parmi eux, Alfred Grosser, autorité morale incontestable et membre du conseil de surveillance de L'Express, qui publie un article dans cet hebdomadaire pour le soutenir : à la grande surprise (et indignation) de l'éminent professeur Grosser, la direction de L'Express croit bon de publier une pleine page de courrier des lecteurs insultante pour l'auteur. Grosser n'a plus qu'à démissionner.

On en était là jusqu'au 18 juin dernier.

Tradition ancienne

Se faire traiter d'antisémite, voire de négationniste, et devoir protester de sa bonne foi, n'est pas agréable (2). Quand ces accusations émanent des habituels porte-parole autoproclamés du philosionisme inconditionnel, on s'y fait. Quand l'accusation vient de certains de vos amis politiques, c'est insupportable.

C'est ce que Boniface a le moins supporté : que la campagne contre lui soit alimentée par des militants socialistes, et pas des moindres. Il devait pourtant s'y attendre : le PS est le parti le plus complaisant à l'égard d'Israël de la scène politique française. C'est une très ancienne tradition qui remonte à la création de l'État hébreu, quand on pouvait encore se faire des illusions sur sa nature progressiste (Ben Gourion, les kibboutz, etc.). La SFIO de Guy Mollet poussa très loin la coopération franco-israélienne, jusqu'à la pitoyable expédition de Suez. Le retour de De Gaulle mit le holà (un « peuple dominateur et sûr de lui ») et la politique française fut alors plus équilibrée, sous Mitterrand y compris. Mais nombre de dirigeants socialistes sont toujours restés des inconditionnels, tel un Strauss-Kahn avouant ingénument à Tribune juive « se lever chaque matin en se demandant comment il pourra être utile à Israël », ce qui est, on en conviendra, pour le moins incongru dans la bouche d'un responsable politique français de haut rang, qui ne cache pas ses ambitions... C'est du reste encore lui, élu de Sarcelles (rassurez-vous, il n'y habite pas), qui faisait récemment huer le nom de Boniface lors des « Douze heures pour l'amitié France-Israël » organisées par les institutions juives. Mais l'époux d'Anne Sinclair (elle-même militante sioniste acharnée) est loin d'être le seul sioniste socialiste. Fabius est plus prudent dans ses propos publics : il a tout de même cru bon de démissionner du conseil d'administration de l'Iris. Et c'est Moscovici, depuis Dijon secrétaire national aux relations internationales, qui a « débarqué » Boniface de son poste de délégué. Hollande a laissé faire. C'était donc il y a juste un mois.

Depuis, Pascal Boniface a rendu sa carte du parti socialiste. Si tous les militants socialistes que révoltent la politique de Sharon (le boucher de Sabra et Chatila : imagine-t-on Bigeard ou Aussaresses présider la République française ?) et presque autant la mollesse chafouine de Pérès et des travaillistes, si ces militants avaient des couilles, ils en feraient autant.

Ce n'est pas là l'affaire du siècle, et elle ne fait pas les gros titres. Mais elle est tellement significative d'une évolution malsaine, d'une montée des communautarismes (3), d'une importation dans la vie de la société française du conflit israélo-palestinien (que je ne crois pas du tout en voie de règlement, malgré les récents développements autour de la « feuille de route »), que j'ai voulu en entretenir mes lecteurs : le procès fait à Pascal Boniface est inacceptable. Le meilleur moyen de lui témoigner notre solidarité est encore de lire son livre.
Bonnes vacances à tous.
pol-bl-bn-@wanadoo.fr
(1) Est-il permis de critiquer Israël ?, Robert Laffont.
(2) « Cette note - écrit Boniface - allait concentrer contre moi colère et même haine. J'allais devenir l'objet d'une campagne organisée. C'est une véritable fatwa qui fut lancée. Comment expliquer que le rappel de principes élémentaires ait pu susciter de telles réactions ? » (p. 196).
(3) Le Mrap dénonce ces jours-ci la floraison sur Internet de sites violemment anti-arabes, orduriers et alimentés par la fraction la plus extrémiste du lobby sioniste...
Politis, 24 juillet 2003, p. 58

16
L’intolérable chantage

(Septembre 2003) « Aujourd’hui, les militants de gauche, en particulier ceux qui militent pour une paix juste au Proche-Orient, sont confrontés à une inacceptable logique du soupçon et à un intolérable chantage à l’antisémitisme. » Ces lignes sont extraites d’un petit livre, qui tombe à pic dans ce débat piégé (1).

Aucun de ses auteurs (ils sont neuf, c’est un ouvrage collectif ’ journalistes, universitaires, intellectuels, de gauche et juifs pour la plupart) ne peut décemment être soupçonné d’antisémitisme ; tous le sont pourtant, l’ont été ou le seront pour s’être indigné et s’indigner encore de l’intolérable politique coloniale et raciste de l’État d’Israël. Et chacun à son tour décortique, en une implacable démonstration, tel ou tel des aspects de cette campagne d’intimidation menée en France par les représentants officiels de la Communauté juive soi-disant représentative et par une poignée d’intellectuels médiatiques « qui mangent dans la main de M. Cukierman » (l’actuel président du Crif), comme dit drôlement Michel Warschawski. (Drôle de coco que ce Cukierman, qui conseillait à Sharon de « mettre en place un ministère de la Propagande, comme Goebbels », se félicitait de la présence de Le Pen au deuxième tour, qui « allait faire réfléchir les Arabes des banlieues », et dénonçait « une alliance brun-vert-rouge qui donne le frisson », entre autres inepties ; et nos ténors politiques qui continuent de se précipiter aux dîners du Crif, sont pas dégoûtés !). Ainsi, Denis Sieffert, qui décrit « le tour de passe-passe idéologique [qui] s’opère autour du concept de sionisme » et en fait « un synonyme d’Israël » (donc, si vous critiquez le sionisme, vous mettez en cause l’existence d’Israël ; CQFD...) ; ainsi, la philosophe Judith Butler, pour qui « le juif n’est pas plus défini par Israël que par les diatribes antisémites » et qui soutient (avec raison) que « confondre les juifs avec Israël, c’est appauvrir le contenu de la judéité à la manière même des antisémites » ; ainsi de Sylvain Cypel, notre confrère du Monde, qui entreprend le décryptage de Décryptage, le film de propagande de Tarnero et Bensoussan, « affligeant pour tout spectateur au fait des réalités [...], truffé d’omissions essentielles, de contre-vérités et d’élucubrations » ; ainsi de l’éditeur Éric Hazan, qui analyse la stratégie du lobby sioniste « du chantage au harcèlement judiciaire » (il en fut lui-même victime, comme Daniel Mermet ’ Mermet antisémite ! On rêve... ’, comme bien d’autres) ; ainsi de Marc Saint-Upéry, de la revue Mouvements, qui fait litière du prétendu « acharnement médiatique contre Israël ». J’arrête, lisez vous-même, j’ai encore une pub qui me bouffe mon espace vital !

Quelle meilleure réponse pouvait-on opposer aux saloperies de tous les peigne-culs qui nous « observent » et prétendent nous intimider par leurs insinuations chafouines, hein ?
pol-bl-bn@wanadoo.fr
(1) Antisémitisme : l’intolérable chantage, Étienne Balibar, Rony Brauman, Judith Butler, Sylvain Cypel, Éric Hazan, Daniel Lindenberg, Marc Saint-Upéry, Denis Sieffert, Michel Warschawski, LaDécouverte, 130 p., 7,50 euros.
Politis, Le bloc-nores, 18 septembre 2003, p. 31

17
(Novembre 2003) Belzébuth au Forum

Dans moins d’une semaine s’ouvrira donc le Forum social européen (FSE), déclinaison à l’échelle de notre vieux continent du Forum social mondial (FSM), qui a tenu ses trois premières assises à Porto Alegre, au Brésil, avec le retentissement qu’on sait (le prochain, en janvier, se dépayse à Bombay). Politis consacre cette semaine un numéro spécial à cet événement, où il vous proposera un programme aussi complet que possible des diverses manifestations. Où l’on s’apercevra de la diversité et de la richesse d’une petite semaine de débats, qui rassemblera quelques dizaines (centaines ?) de milliers de militants européens de l’altermondialisation. Rendez-vous compte (et mesurez le casse-tête de l’équipe d’organisation !) : il va se tenir, dans des dizaines de lieux différents de la région parisienne, pas moins de 55 séances plénières et quelque 270 séminaires thématiques, au bas mot, sur des sujets les plus divers.

Or il se trouve que dans UNE plénière, consacrée à l’antiracisme et à l’antisémitisme, parmi d’autres intervenants, un intellectuel musulman, vivant et enseignant à Genève, doit prendre la parole. Pour une intervention d’une dizaine de minutes, le temps de parole accordé à chaque orateur dans cette plénière (comme dans les autres).

Ce gars-là s’appelle Tariq Ramadan. Mais c’est sûrement un faux blaze, en réalité il doit s’appeler Belzébuth, ou quelque chose comme ça. Bref, c’est le diable ! En tout cas si l’on en juge par le ramdam déclenché dans le landerneau politico-médiatique par cette participation annoncée. Prétexte : une tribune prétendument antisémite dudit Ramadan publiée sur le site internet du FSE (voir Politis n° 771, « Affaire Ramadan, l’ère du soupçon ») On ne pensait pas avoir à y revenir, mais ça continue : toute la smala ­ Oh ! Pardon... ­, la famille des intellos sionistes est montée au créneau et sur ses grands chevaux, adjurant les organisateurs du Forum de virer illico Ramadan du programme, tant sa présence serait préjudiciable à la bonne réputation d’un mouvement dont ils se sentent si proches, qui leur est si sympathique, et patati et patata. On a lu et vu (partout) l’inévitable Finkielkraut clamer son effroi et sa douleur ; on a entendu l’incontournable Alexandre Adler risquer l’apoplexie sur les ondes d’une radio communautaire sioniste et se répandre en injures contre quelques honnêtes citoyens (dont Daniel Mermet et votre serviteur), coupables de ne pas partager ses phobies ; on n’a pas manqué non plus la prose, plus subtile (mais pas moins catégorique), du grand BHL ; on a même vu trois honorables élus socialistes, de trois courants différents, oublier un temps leurs querelles picrocholines et faire ensemble rempart de leur corps pour sauver le FSE menacé d’infamie par le discours d’un seul parmi des centaines d’autres. Etc.

Mais on n’avait pas touché le fond du ridicule : il est atteint dans une tribune du Monde de samedi dernier, signée d’un certain Vincent Fillerin (inconnu au bataillon), sobrement présenté comme « militant du parti socialiste ».

Qu’est-ce qui vaut à ce Flambeau de partager avec l’immense Bernard-Henri Lévy une page « Horizon-Débats » (1) de l’illustre quotidien vespéral (où, croit-on savoir, les places sont chères et longue la liste d’attente) ? On se perd en conjectures. Le titre du poulet, déjà, vaut son pesant de cacahuètes : « Rester Verts ou devenir bruns ? » L’obscur militant du PS prend en effet pour cible les alliés écolos de son parti (au nom de quoi, on se le demande), les sommant, au terme d’un ahurissant amalgame avec « tout ce que l’extrême gauche engendrait déjà de révisionnistes et de négationnistes, antisionistes tombés, à force d’investir le Palestinien comme le nouveau prolétaire, dans l’antisémitisme », de « choisir avec clarté leur identité et rester Verts, ou accepter de pourrir lentement, et devenir bruns ». Car, voyez-vous, les antisémites ont changé, ils ont « su faire leur aggiornamento ». Ils ont compris que la négation de la Shoah, ça eût payé ­ comme disait Fernand Raynaud ­ mais que ça ne paye plus. Ils ont renoncé à nier « un fait historique indépassable » et lové leur antisémitisme reptilien dans le soutien à la cause palestinienne, faisant des juifs en général les nouveaux bourreaux et des Palestiniens les « nouveaux juifs voués au génocide. » Tout ça à la faveur du mouvement altermondialiste, où ils se sont « infiltrés » par le biais des Verts.

On est en plein délire ! Et bien sûr, ce n’est pas fini : les Verts vont sans doute vouloir répondre à ces insanités, et surtout demander à leurs alliés de l’ex-gauche plurielle si ce monsieur Fillerin exprime leur pensée profonde. Déjà largement compromise par le désir d’autonomie que semble exprimer la base du mouvement, la perspective de listes communes Verts-PS aux régionales et aux européennes prend du plomb dans l’aile (ce qui était peut-être l’objectif caché du plumitif.) Quant au FSE lui-même, il se déroulera comme prévu, avec Ramadan à sa place, que la polémique n’aura réussi qu’à mettre en lumière : Belzébuth sera bien au Forum (2).
Politis, 6 novembre 2003, p. 28

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