André Langaney

Généticien français paléo-lamarkien, spécialiste de l'évolution au Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris et à l'Université de Genève.
Auteur, notamment, de Le sexe et l'innovation, Le Seuil, Paris, 1987 ; Tous parents, tous différents, Chabaud Raymond, Biarritz, 1992 ; La plus belle histoire de l'homme, Seuil, Paris, 1998 ; La philosophie ... biologique, Belin, Paris, 1999.

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- Ça y est! La planète est colonisée. Les humains vivent désormais sur les cinq continents. Ils font tous partie de la même espèce, ils descendent tous de la petite population originelle dont nous avons parlé. Pourtant, ils vont se différencier. Comment?

- Même si elle s'étend maintenant sur toute la planète, la population humaine est encore très peu nombreuse. N'oublions pas que les groupes de migrants partis à la découverte d'autres territoires sont issus d'une communauté de quelques 30 000 individus et que les effectifs n'ont pas beaucoup augmenté pendant les millénaires de la conquête. L'ensemble des gènes qu'emporte dans ses cellules chacun de ces groupes de voyageurs n'est pas exactement semblable à celui de la population d'origine.

- Pourquoi?

- Même s'il possède le patrimoine génétique commun de l'espèce, chaque individu est unique. n a sa propre originalité génétique, une combinaison particulière qui lui vient de son père et de sa mère. D'une certaine manière, chaque émigration équivaut à un tirage au sort, comme si l'on puisait quelques poignées de gènes au hasard dans le stock commun. Les gènes qui étaient rares au départ risquent de ne plus être représentés dans l'échantillon; les plus communs le seront sans doute, mais pas dans les mêmes proportions. En essaimant, les populations migrantes emportent donc un bagage géné- tique bien à elles, qui n'est pas exactement représentatif de la communauté d'origine, non pas dans sa nature - tous les êtres humains puisent dans le même stock - mais dans la répartition des gènes et dans leur fréquence. Et, petit à petit, au fil des générations, elles se distin- guent des populations d'ancêtres qu'elles ont quittées.
La plus belle histoire de l'Homme, p. 53-54

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- Nous arrivons à l'époque récente, celle de la grande évolution néolithique dont nous parlerons avec Jean Juilaine. Une fois les peuples séparés, installés, singularisés par leurs patrimoines génétiques et leurs langues, on suppose que le mouvement s'inverse. Ils recommencent à nouer des échanges entre eux.

- Tout à fait. Cela s'accélère à partir de -10 000 ans, au néolithique. Les effectifs devenant plus nombreux, les humains des cinq continents entrent en contact les uns avec les autres et nouent des échanges de plus en plus fréquents. Plus les populations sont proches, plus elles communiquent, se mélangent, et plus elles vont se ressembler. Au contraire, plus elles sont lointaines, plus elles vont rester génétiquement différentes les unes des autres. C'est ainsi que se met en place un réseau de migration à l'échelle de la planète, qui est à l'origine de l'actuelle répartition des gènes dans la population humaine.
Ibidem, p. 63-64

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- Peut-on dire que le pouvoir naît de la sédentarisation ?

- Oui. On va passer des bandes de chasseurs, qui ne se donnent que des meneurs temporaires, aux premières communautés villageoises, puis aux chefferies qui fondent des sociétés inégalitaires. De là à l'État, il n'y aura qu'un pas, vite franchi... C'est du moins la vision évolutionniste la plus courante qui est proposée sur cette période. On peut aussi penser que la notion de pouvoir est apparue plus tôt, dès le premier village: la gestion des premières agglomérations, même réduites, a pu nécessiter d'emblée une certaine répartition des tâches et des différences de statuts. A partir de ce moment-là, la société se structure de plus en plus, les pouvoirs ne cessent de se conforter. Et ceux qui les détiennent sont inévitablement tentés de les confisquer définitivement pour les transmettre à leurs héritiers.

- Le pouvoir héréditaire a donc été inventé au néolithique?

- Parce qu'il se sait mortel, parce qu'il tire des avantages de sa position, celui qui détient le pouvoir a évidemment tendance à le transmettre à l'un de ses descendants. Et on voit apparaître des «clans » qui entretiennent le culte des ancêtres fondateurs.

- Pourquoi un tel culte?

- Parce qu'il permet notamment de justifier le pouvoir. Quand on dispose d'un terroir qui a été vivifié par le travail, l'effort, la souffrance de ses ancêtres, il est normal de les glorifier en les enterrant dans des tombeaux prestigieux et en leur vouant un culte. Ce faisant, on en tire soi-même du prestige, on assoit son propre pouvoir. La cohésion du village se fonde alors autour de la lignée des fondateurs. Les morts servent à entretenir le pouvoir de certains vivants.

- Comment sait-on tout cela?

- Par les tombes, justement: ce sont les meilleurs indicateurs que nous pouvons trouver. Elles nous montrent qu'à cette époque le culte des ascendants est un phénomène général. En étudiant les sépultures, on peut lire les différences sociales, distinguer les privilégiés des gens du commun, deviner les dénivelés entre les membres de la communauté.
Ibidem, p. 159-161

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- Sait-on qui, des hommes et des femmes, détient plus tôt le pouvoir?

- La sédentarisation, l'agriculture, valorisent les femmes, éléments stables du système social. On a dit qu'elles exerçaient même une forme de matriarcat... Les anthropologues sont assez réticents sur ce point: dans la plupart des sociétés de chasseurs-cueilleurs que l'on a pu étudier, ce sont les hommes qui détiennent le pouvoir... Les représentations caractéristiques du néolithique représentent la femme comme une source le vie, mais cela ne signifie pas qu'elle disposait du >ouvoir social.

- Les fameuses sépultures n'indiquent rien sur ces rapports délicats entre les deux sexes?

- Ce sont souvent des hommes qui apparaissent en situation de domination. Dans le Latium, dans une tombe en hypogée datant de - 3 000 ans, on a découvert un personnage masculin installé en majesté, avec son carquois, son assiette, son bol, son poignard et, plaquée contre la paroi, recroquevillée, une femme au crâne défoncé. On avait dû inciter cette dernière à accompagner son maître dans l'au-delà... Mais nous connaissons des contre-exemples: en Mésopotamie, les fameuses tombes d'Our, à peine plus récentes, ont livré une «reine» en position privilégiée, au milieu de richesses inouïes - les plus beaux mobiliers que l'on ait trouvés. Elle reposait au milieu de quelques dizaines de personnes qui avaient été obligées de la suivre dans la mort. Donc, une évidente diversité, selon les cultures et les époques.

- La femme féconde, inventrice de l'agriculture, mère de la civilisation... C'est un beau mythe, mais ce n'est qu'un mythe?

- Les féministes des années 1970 ont beaucoup disserté sur ce sujet. Dans leur esprit, l'agriculture serait une découverte féminine, et les femmes auraient joué un rôle pivot dans la société d'alors, assurant la stabilité des villages, voire leur survie, alors que la chasse était plus aléatoire. Le néolithique aurait été l'âge d'or de la femme. L'homme aurait repris le dessus plus tard, instaurant le patriarcat à mesure que certaines techniques, notamment l'araire, qui exige de la force, et l'élevage, activité plus masculine, se seraient développés. Tout cela est spéculatif.

- Qu'en pensez-vous?

- Les études des anthropologues le montrent: même si, dans certaines sociétés, la filiation se fait par les femmes, celles-ci n'occupent guère de position dominante systématique. J'ai tendance à penser qu'il y avait un certain équilibre entre les deux pôles, masculin et féminin. Le pouvoir ne relevait pas de l'appartenance à un sexe ou à un autre, mais plutôt de familles, de lignées. En tout cas, ni le féminisme ni le machisme ne peuvent trouver une justification dans le néolithique!
Ibidem, p. 167-169

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- On dit souvent que la population humaine, à force de mélanges, va produire de plus en plus d'individus métissés, café-au-lait en quelque sorte...

- Et c'est une autre idée fausse. L'analogie est trompeuse: on pense qu'en mélangeant du noir et du blanc, on obtient du café-au-lait, une belle teinte intermédiaire. Cela paraît vrai quand on regarde les métis de première génération, qui ont souvent une couleur de peau à mi-chemin entre celles de leurs deux parents. Mais les généticiens le savent bien, la deuxième génération reconstitue généralement les types des grands-parents et recombine généralement des caractères qui étaient dissimulés chez leurs parents.

- A quoi aboutit-on, alors?

- Si l'on veut voir les effets du mélange à long tenue, on peut regarder les Brésiliens, qui ont, dans leurs gènes, une faible composante amérindienne, une composante africaine plus forte, et une très forte composante européenne. Ou les habitants des îles de l'océan Indien, où l'on a jadis déporté quantité d'esclaves qui venaient d'Afrique, des Indes ou d'Orient. Et qu'observe-t-on? Pas du tout un type standard de métis café-au-lait, mais au contraire une très grande diversité des types physiques, avec des mélanges de caractéristiques qui n'existent pas dans les populations d'origine: cheveux crépus blonds, yeux bridés bleus...

- Le métissage n'uniformise donc pas?

- Au contraire. La thèse qui voudrait que les métis soient intermédiaires, que les types originaux disparaissent pour donner quelque chose d'uniforme, est erronée. On ne mélange pas deux gènes, on ne peut pas en faire la moyenne. Les gènes ne se diluent pas les uns dans les autres, ils s'associent de manière différente à chaque génération, en combinaisons toujours originales. Le mélange augmente la diversité des êtres humains il ne la réduit pas.
Ibidem, p. 178-179

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- Même s'il n'est pas fondé scientifiquement, le mot « race » reste dans le langage courant.

- Oui. Et les chercheurs n'y changeront rien. Avec ce mot, on confond la manière de s'habiller, de se parer, les comportements, les gestes. Personne, évidemment, ne peut prétendre qu'un Esquimau ressemble à un Pygmée. Ils sont physiquement totalement différents. Mais on a encore des difficultés à admettre qu'il n'y a pas de frontières en matière de caractéristiques physiques et que l'apparence des êtres humains ne permet pas de les enfermer dans des catégories raciales ou génétiques. J'ai un ami tunisien, musulman, qui parle arabe. Quand on le voit dans une rue, on le prend pour un Irlandais: il est roux, pâle et plein de taches de rousseur. Comme il est immunologiste, il a effectué quelques tests sur lui- même et il a découvert qu'il possédait, en double, un gène réputé n'exister qu'en Afrique noire! Voilà donc un monsieur qui a l'air nordique, dont le sang pourrait indiquer qu'il est noir, et qui se trouve être tunisien. Et bon immunologiste ...

- Moralité : ne vous fiez pas aux apparences. Mais on ne peut pas toujours faire appel à la science ...

- En effet. Mais nous sommes aussi des citoyens. Nous vivons dans une nation qui est fondée sur des principes. Notre constitution édicte clairement que rien, dans notre société, ne doit être fait en fonction des appartenances raciales, religieuses, ethniques, culturelles ou autres ... Définir des seuils d'acceptation d'étrangers, prétendre établir des critères d'appartenance raciaux, tout cela est inacceptable. Combattre de telles attitudes relève de la responsabilité de chacun.
Ibidem, p. 183-184

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Tu parles Charles ! Darwin croyait encore plus que Lamarck à l'hérédité de l'acquis, et rien, dans Lamarck, n'exclue la sélection naturelle qui, ainsi que nous l'avons montré, y est presque esquissée. Jean-Baptiste de Monet, dit Lamarck, est clairement, avec 50 ans d'avance, l'auteur de la première théorie synthétique de l'évolution, qui sera utilement complétée par les développements de Darwin sur la sélection naturelle et ses multiples autres travaux, aussi importants parfois, mais inconnus du grand public. Cela dit, en poussant les raisonnements de Lamarck jusqu'à la caricature et en luttant contre l'implantation de la génétique en France, les "néo-lamarckiens" ont largement contribué à enterrer la pensée de leur idole. Peut-on être paléo-lamarckien ?
La philosophie ... biologique, p. 44

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L'histoire du peuplement est très mal connue et la mobilité des populations du passé limite toute ambition de reconstitution. Rappelons toutefois qu'une hypothèse vraisemblable fait remonter à soixante mille ans, au plus, la séparation d'un groupe occidental et d'un groupe oriental qui aurait donné naissance aux populations indo-européennes et africaines pour le premier, asiatiques, océaniennes, américaines pour le second. Une autre hypothèse très répandue, sans aucune preuve malgré ce que prétendent bien des spécialistes, veut que les origines des humains modernes soient africaines. Les justifications génétiques de cette théorie ne résistent pas à l'examen, et seule la présence des plus anciens fossiles humains modernes en Afrique et au Proche-Orient l'appuient provisoirement.
Ibidem, p. 68

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La proclamation d'une "théorie synthétique de l'évolution", il y a un demi-siècle, était très prématurée. L'effondrement du dogme néo-darwinien, devant ses insuffisances et les faits nouveaux, laisse place à de multiples questions sur les mécanismes de l'histoire de la vie. Il ne remet pas en question, toutefois, la théorie darwinienne classique de la sélection naturelle. Si cette dernière n'explique pas tout, elle est seule capable de rendre compte de la diffusion rapide de nombreux caractères adaptatifs dans un environnement donné.
Ibidem, p. 69

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