Fred Kupferman. Historien. Auteur, notamment, de Pierre Laval, Masson, Paris, 1976 ; Laval (1883-1945), Flammarion, Paris, 1988, 1994 ; Au pays des soviets, le voyage français en Union soviétique 1917-1939, Gallimard, Paris, 1979 ; Le procès de Vichy : Pucheu, Pétain, Laval, Editions Complexe, Bruxelles, 1980.

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Comment?
S'appliquant à une situation que la loi française, telle qu'elle était en 1939, n'avait pas prévue, l'épuration viole forcément le droit, puisque l'on fait des lois à effet rétroactif et que l'on en confie l' application à des magistrats professionnels, assistés et donc contrôlés par des résistants, qui ne peuvent être neutres. Cela étant, à la Libération, on ne conteste pas aux épurateurs leur autorité morale : un indulgent devient facilement un suspect et les gens de Vichy se font tout petits. Néanmoins, le malaise gagne bientôt les milieux résistants eux-mêmes, appelés à juger, mal préparés à cette tâche, et qui se rendent bien compte qu'il est difficile de ne pas être partial, injuste et expéditif.
Comment savoir si l'on n'est pas trompé par un dossier constitué à la hâte, quel crédit peut-on accorder à des dénonciations, quand elles pleuvent, et que les preuves manquent? Les cas de conscience sont innombrables, quand il y a tant de suspects, et si peu d'archives. Alors, dans le doute, que faut-il faire? Une affiche placardée sur les murs de Paris, en 1945, répond aux indulgents:
"Pardonner à ses propres bourreaux, c'est atteindre la suprême grandeur. Pardonner aux bourreaux des autres, c'est commettre un crime contre la justice».
Fred Kupferman, Le procès de Vichy, p. 15-16

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Un dossier compromettant.
La résistance n'a pas attendu l'arrestation de Pucheu pour constituer son dossier. Une pièce terrible y figure: la condamnation à mort et l'exécution par la justice française de six otages offerts à la soif de représailles allemandes, au lendemain de l'attentat du 21 août 1941. Parce que, ce jour-là, pour la première fois depuis le début de l'occupation, un militaire, l'aspirant de marine Moser, tombe sous les balles des "terroristes" , Vichy, effrayé, a passé un compromis avec Hitler. Celui-ci voulait que ses forces fusillent sans jugement cent cinquante français pris au hasard. Pucheu propose et obtient d'orienter vers les communistes l'hostilité de l'homme de la rue. On va chercher dans les prisons les prétendus responsables de l'attentat de Barbès, on fait passer en hâte une loi à effet rétroactif permettant de les condamner à mort, on trouve non sans mal des magistrats, constitués en "cour spéciale" pour les juger et pour envoyer à la mort des innocents.
Le Garde des Sceaux, Barthélemy, chargé de traiter avec le général Stülpnagel, hésitant devant ce meurtre légal, Pucheu court de Vichy à Paris pour l' obliger à sgner, revient à temps dans la capitale de l'Etat français pour bloquer la demande de grâce, en répondant du refus du Maréchal. Bref, Pucheu a tout fait pour que son nom soit lié à celui de six communistes guillotinés, sacrifiés à la raison d'Etat.
Ibidem, p. 31

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"Cette tête doit tomber"
Le tribunal revient. C'est la mort. De Gaulle, dernier espoir de la défense, ne grâciera pas Pucheu. Pourtant, il charge les avocats de faire dire au condamné qu'il lui garde son estime, ajoutant cette phrase étrange: "J'ai des enfants. Monsieur Pucheu en a. Je prends l'engagement de les faire élever dans le respect de leur père».
Trente ans après la mort de Pucheu, François de Menthon, évoquant cette affaire qu'il n'a pu oublier, donne les raisons de la Résistance, sans éclairer l'énigmatique attitude du général de Gaulle: "Pucheu, ministre de Vichy, avait désigné à la Gestapo des otages à fusiller de préférence à d'autres. Mais Pucheu avait rejoint le Maroc et, accueilli par Giraud, il s'apprêtait à prendre place dans le combat de la Libération. Sa grâce aurait scandalisé et peut-être découragé bien des camarades de la Résistance. Son exécution était un défi à Vichy qui menaçait directement nos familles restées en France. La décision ne m'appartenait pas. Je ne me sens pas autorisé encore à dire le motif subalterne, ou la Raison d'Etat jugée telle, qui provoqua le rejet de sa grâce». L'Epuration, Intervention au colloque international "La Libération de la France", 28-31 octobre 1974.
Ibidem, p. 38

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La mort d'un chef.
Pucheu, condamné à mort, écrit dans sa prison à sa femme, à ses filles, un texte qui paraîtra en 1948 sous le titre: Ma Vie. Arrivé au bout de son chemin, Pierre Pucheu ne regrette rien, il regarde son existence et se trouve en règle. Puisqu'on lui donne du papier, une plume et un peu de temps, il en use pour faire de sa fin un exemple et laisser aux siens le souvenir d'un héros.
Toutes choses égales, il a de la chance. On lui offre une belle mort, et des paroles historiques que la piété d'un défenseur transmet fidèlement à la postérité. Les gens de son camp font moins de manières avec leurs victimes. Mais un Pucheu ne peut comprendre que l'ordre qu'il a sauvagement défendu est inhumain. Protégé par des idées simples, il retient de sa vie qu'il n'a jamais failli à son devoir. A Vichy, tout le monde ne pouvait pas en dire autant et Pucheu, avant de disparaître, considère avec hauteur les gens qu'il a quittés, fin 1942: «Laval est trop intelligent pour n'avoir pas compris qu'il marche vers la catastrophe. Comme il s'était trop engagé pour pouvoir jamais reculer, il s'entêtera sans doute, avec une pleine lucidité, dans une attitude qu'il sait désormais condamnée sans espoir. Derrière lui encore à bien des échelons matériellement et moralement en dessous, il y a tous ceux qui ont lié leur sort à celui de l'Allemagne: des idéologues aveugles et des profiteurs sans scrupules». (Pierre Pucheu, Ma vie, Editions Amiot Dumont, 1948, p. 287).
Clairement, Pucheu n'imagine pas une seconde qu'il puisse être confondu, même par ses adversaires, avec les zélotes et les parasites de la France allemande. Voilà pourquoi il demande réparation à l'autorité, illégiitime à ses yeux, qui le condamne à mourir à quarante-cinq ans, au petit matin, le 20 mars 1944, dans la cour d'une prison algéroise: Hussein-Dey. Un traître, on l'attache au poteau d'exécution, on lui bande les yeux, on en fait une chose pitoyable qui attend sa mort sans la voir. Pucheu veut ordonner lui-même le cérémonial de son exécution. La prétention est sans précédent. Est-ce un ordre d'en haut, est-ce l'autorité naturelle qui se dégage de lui? Il pourra mourir à sa manière.

Le 20 mars 1944, à l'aube, la porte de sa cellule s'ouvre. Pucheu est prêt. Il laisse entrer son défenseur, Me Trappe, met dehors les trois juges militaires, Cochet, Weiss et Tubert, - «Je ne veux pas voir ces lâches» - et se donne le plaisir d'organiser à son gré la dernière heure de sa vie. Sans se presser, sans que personne ne le presse, il noue soigneusement sa cravate bleue et rouge, assortie à son costume bleu foncé. Un coup de brosse pour ses chaussures, un coup d'œil pour vérifier l'ordonnance de ses cheveux plaqués. Il n'a pas de souci à se faire: il est impeccable.
L'avocat, sidéré, regarde ce client qui tremble moins que lui. Pierre Pucheu n'a pas voulu faire la toilette de son âme. Il est athée et a reçu l' aumonier par courtoisie. Il meurt avec pour seul secours l'idée qu'il se fait de la France. Haïssant toujours les Juifs, les communistes, les résistants, Il est heureux de disparaître avant leur triomphe. Il confie à Me Trappe: «Ma mort sera plus utile à la France que ma grâce. Vous raconterez à tout le monde comment je suis mort. Vous direz que c'est un assassinat politique ».
L'ancien ministre de l'Intérieur part sans faiblir pour sa dernière promenade. Passant devant les juges militaires, il annonce: «Je commanderai moi-même le feu ». Cette supplique est présentée comme la décision la plus naturelle, et personne n'ose s'y opposer. Pucheu, arrivé dans la cour, se fait présenter l'adjudant qui commande le peloton d'exécution.
- «A quelle unité appartiennent vos hommes?»
- «A la Garde».
- «Tant mieux, au moins ce sont des Français».

Il serre la main de chacun des hommes du peloton, et recommande qu'on lui tire en pleine poitrine. Pour mémoire, il se fait répéter les trois commandements. Maintenant il est prêt. Il fait mettre les hommes à six mètres. Le premier rang s'agenouille. Pucheu, qui croisait jusque-là les bras, lève sa main. « Préparez-vous! ». Les hommes assurent leur visée. "En joue". Il abaisse le bras et crie: "Feu! ».
Toutes les balles sont groupées. Les soldats ont visé au cœur. L'adjudant s'approche pour le coup de grâce règlementaire. Les traits de l'homme au manteau noir sont intacts. Pucheu a eu plus de chance que n'en aura Pierre Laval. Il a réussi sa mort.
Ibidem, p. 39-41

5
"Pétain assassin !"
Le parti communiste croit flairer une conspiration visant à séparer le procès Pétain des affaires vulgaires de trahison. Sa campagne redouble de violence en juillet, car il s'agit de prévenir les Français que les bourgeois s'arrangent entre eux, et que l'accusé Pétain bénéficie d'étranges complicités. Le Parti ne veut pas d'une condamnation à mort symbolique. «Pétain au poteau !», ce n'est pas une image, il faut qu'il meure, en réparation des crimes commis en son nom, sur son ordre.
Le 24 juillet, au deuxième jour du procès, un éditorialiste de l'Humanité, Paul Vienney, écrit : «En fusillant le vieux traître, c'est à la France qu'il s'agit de rendre justice».
Le 28 juillet, le quotidien communiste réclame que Pétain soit jugé comme criminel de guerre: « Qu 'on cite comme témoins à charge les veuves de ses victimes, les enfants dont il a livré les parents. Ils ne chercheront point à faire la lumière sur des questions secondaires. Mais, forts de leur souffrance, de leur deuil, ils diront à Bazaine- Pétain: "tu es un assassin! " Il ne veut pas entendre ?- Eh bien, qu 'on fasse passer devant lui quelques-uns de ces films qu'on voulait interdire parce qu'ils entretiennent la haine des traîtres. Qu'on l'oblige à voir les - familles israélites arrêtées par ses policiers dans Paris. Qu'on l'oblige à voir les patriotes couchés dans les sablières de Chateaubriant. Qu'on j'oblige à voir d'héroïques Français torturés par ses miliciens. Qu'on l'oblige à voir les départs dans la nuit avec les corps entassés dans les wagons, et puis les fours crématoires ou la mort lente dans les affres de la faim. C'est cette épreuve du film qu'on fait subir aux Allemands quand ils affectent d'ignorer que dans des camps voisins de leur village, on massacrait et on torturait. Pourquoi ne pas la faire subir à Bazaine-Pétain avant le châtiment suprême?»

Dans son style inimitable, l'Humanité exprime une inquiétude que partagent beaucoup de ceux qui ont souffert. Et si ce grand spectacle aboutissait à une réhabilitation voilée? L'éditorialiste du Monde, Rémy Roure, s'indigne du silence de Pétain, refusant de répondre aux questions, parce qu'il ne reconnaît pas la compétence de la Haute Cour:
L'auteur responsable des tribunaux spéciaux décline la compétence de la Cour de Justice. Il affirme avoir "préparé les voies de la Libération ". Il prétend cependant que les jurés de la Résistance, qui ont accompli cette libération, n'ont pas qualité pour le juger. Mais à côté d'eux siègent les ombres des fusillés, des morts innombrables des camps de déportation, de tous les martyrs auxquels il ne songeait pas. Philippe Pétain ne les voit pas. C'est à eux aussi qu'il doit rendre compte de ses actes». (Rémy Roure, Le procès, Editorial, Le Monde, 25 juillet 1945).

La même semaine, Le Monde évoque le réquisitoire prononcé au parlement belge par le premier ministre socialiste Van Acker, mettant en lumière les responsabilités d'un homme que l'on ne peut juger: le roi Léopold. Un souverain qui n'hésite pas à confondre ses intérêts avec ceux de la nation, un chef placé pour la deuxième fois dans sa vie en face de charges trop lourdes pour ses épaules... On ne peut s'empêcher de penser à Pétain. Lui aussi a voulu rester pour protéger son peuple, lui aussi s'est obstiné quand il n'avait plus rien à espérer de sa politique, mais la Belgique, plus dure que la France pour les traîtres ordinaires, se refuse à faire le procès du Roi.
Ibidem, p. 82-84

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Mongibeaux ayant balayé, sans les discuter, les objections de la défense, on entre dans le vrai procès avec les dépositions des témoins de l'accusation. La IIIe République est assise sagement, dans cette salle trop petite, et le public reconnaît Paul Reynaud, Albert Lebrun, l'ancien Président de la République, Michel Clemenceau, le fils du Tigre, qui s'est fait la même moustache, Jean-Jules Jeanneney, le président du Sénat, Daladier, l'homme de Munich. Les vaincus de 1940 réapparaissent, certains pour la dernière fois, d'autres avec l'espoir d'une deuxième carrière. Aucun d'entre eux n'est aussi vieux que Pétain et pourtant ils font figure presque tous de revenants, d'hommes d'un autre âge. Paul Reynaud est plus sémillant que jamais, Daladier, toujours massif, n'a guère changé, pas plus que Lebrun ou que Herriot, mais l'époque a disparu, qui leur donnait une stature et une importance. Ces personnages consulaires ont compté, et ils ne comptent plus. N'est-ce pas le principal grief qu'ils articulent contre Pétain, meurtrier de la Ille République?

Serrés l'un contre l'autre, sur des bancs de bois blanc sans dossier, les journalistes sont au travail. Il y a des anciens - Pierre Bénard, du Canard Enchaîné, Geo London, passé à Ce Soir, Joseph Kessel, qui prend des notes pour France-Soir - et des nouveaux, la promotion de la Résistance: Madeleine Jacob, de Franc-Tireur, Francine Bonitzer, de l'Aurore, Georges Altschuler, de Combat, Claude Morgan, le procureur des Lettres françaises. Un public de connaisseurs, devant lequel il vaut mieux ne pas rater son numéro.
Ibidem, p. 95-96

7
Dans la nuit l'Humanité a tiré une édition spéciale, qui sort à deux heures du matin : "Toute la France attend le verdict qui s'impose : la mort".
La salle attend, elle aussi, que les jurés reviennent. On trouve dans Les lettres françaises du 19 août cette vision étonnante : «Des gens dormaient allongés sur les bancs ou sur les piles de dossiers écroulés. Une moitié de la Chambre était violemment éclairée par la lumière crue qui tombait de deux lustres, accusant les traits tirés, brouillés par la veille éprouvante. L'autre moitié et la galerie étaient plongées dans une pénombre que perçait à peine la clarté verdâtre des lampes posées sur les tables du tribunal. Lorsque Pétain, à quatre heures du matin, prit place dans son fauteuil, il était le seul à avoir conservé des couleurs et un teint frais. Derrière lui, Me lsomi, d'une pâleur extrême, avait une expression à la fois si fervente et si désespérée, presque immatérielle, qu'on eût dit, son apparence se confondant avec sa mission, le symbole de la défense."

"A mi-chemin de la trahison et du sacrifice"
Ce 15 août 1945 à l'aube, Philippe Pétain apprend qu'il est condamné à mort pour trahison et que l'on ne veut pas le mener au poteau. Un magistrat a téléphoné à la Chancellerie, pour que le directeur des affaires criminelles informe immédiatement de Gaulle. Tout est consommé, Pétain n'a plus qu'à disparaître vers l'oubli. A 4.40 h un fourgon cellulaire part du 34, Quai des Orfèvres, encadré par des tractions avant noires, bourrées d'inspecteurs. Les photographes mitraillent le fourgon, les curieux se dispèrsent. Personne n'a deviné que le fourgon était vide. Dix minutes plus tard, une ambulance part de la Préfecture, dans l'inattention générale: Pétain est à bord. La voiture roule en direction de la porte de Châtillon. Paris est à peine éveillé en ce matin de l'Assomption: sans perdre un instant, Pétain est transféré à l'aérodrome de Villacoublay, où l'attend un avion blanc qui sert aux déplacements du général de Gaulle. L'ancien chef de l'Etat sera interné au fort du Portalet, avant de finir sa vie à l'île d'Yeu.
Les communistes sont deux fois déçus, qui avaient espéré l'exécution de la sentence ou l'envoi de Pétain à l'île Sainte Marguerite. Comme Bazaine.

Est-ce donc fini? François Mauriac prépare un article pour le Figaro du lendemain: «Un procès comme celui-ci n'est jamais clos et ne finira jamais d'être plaidé. Si Pétain avait honteusement cherché refuge au bord d'un lac suisse, son affaire eût été classée. Mais parce qu'il s'est livré à notre justice, rien n'est achevé pour lui, le dialogue de l'accusation et de la défense va se poursuivre de siècle en siècle. Pour tous, quoi qu'il advienne, pour ses admirateurs, pour ses adversaires, il restera une figure tragique, à mi-chemin de la trahison et du sacrifice".
Ibidem, p. 125-127

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L'exécution
Après dix-sept lavages d'estomac, Laval a été ramené à la vie. A 10 h du matin, le Préfet de Police, Luizet, part en trombe vers Paris: il faut prévenir de Gaulle. Le Général, les yeux mi-clos, la cigarette aux lèvres, tranche en deux phrases: «Pierre Laval ne nous appartient plus. Que l'officier commandant le peloton fasse son devoir». Entretemps, Pierre Laval, aidé par les sœurs, s' habille pour son dernier voyage. Il choisit dans son coffre l'une de ses cravates blanches et noue un foulard tricolore. Il tremble de tout son corps, il a soif, mais rejette l'eau bicarbonatée que ses avocats veulent lui faire boire. Pourtant, il trouve la force de vanter la résistance physique des Auvergnats, de s'excuser auprès des avocats et des sœurs pour le mal qu'il leur donne. Pour les magistrats, pas un mot, pas .un regard. A 11 heures, Luizet est de retour, il s'enquiert de l'état de Laval. Peut -il marcher? Il tient debout. Il s'avance dans le couloir, appuyé sur Naud et Baraduc, Jaffré suivant avec une bouteille d'eau. Il boit sept fois, vomit sept fois et sept fois tout le monde s'arrête derrière cet homme plié en deux, qui voudrait sourire. Il y a Mornet, Bouchardon, Luizet, les gardiens, des policiers et un interne. Le cortège est fermé par un inconnu portant une chaise. Bouchardon n'a pas renoncé à son idée. La chaise ira jusqu'au pied du poteau.
Dans leurs cellules, les collaborateurs internés tambourinent sur les portes et hurlent: «Assassins, assassins, courage, Pierrot». Laval aurait dû être fusillé à Montrouge, mais on veut lui éviter la fatigue d'un long transport. Derrière la prison de Fresnes, il y a une petite butte. C'est là que les Allemands fusillaient pen- dant la guerre. Pierre Laval est arrivé enfin devant ce poteau qui lui est promis depuis si longtemps. En réalité, c'est une planche, taillée le matin même à la menuiserie de Fresnes par un détenu de droit commun. Naud et Jaffré soutiennent Laval, quand il descend du fourgon. Derrière la voiture cellulaire, un corbillard attend.

Il est midi. Tenu à l'écart du lieu d'exécution, le reporter Armorin, regarde à la jumelle ce peloton que l'on aligne sur deux rangs. Il fait très beau.
Un quart d' heure passe, pour les préparatifs. Laval a fait ôter la chaise. «Un Président du Conseil meurt debout. Je rassemblerai ce qui me reste de force pour tenir la seconde qu'il faudra». En face de lui, des soldats de l'infanterie coloniale, portant curieusement des casques anglais: l'armée française de 1945 n'est pas bien riche. Pierre Laval a réussi à se maîtriser. Calme, plus serein que les témoins tenus d'assister à ses derniers moments. Il cherche du regard Mornet qui se cache: «Je veux parler aux magistrats. Ils sont coupables d'un des plus grands crimes de l'histoire. Je meurs pour avoir trop aimé mon pays».
L'aumônier de Fresnes lui tend un crucifix, les avocats l'embrassent, veulent s'éloigner, il les fait revenir. «Je veux que mon dernier regard soit pour vous». Adossé au poteau, il appelle l'officier: «Je ne voudrais pas être tué salement. Faites viser au cœur». Un dernier mot, pour les soldats: «Vous êtes complices d'un des plus grands crimes de l'histoire. Je ne vous en veux pas».
Une rafale. Laval tombe. L'officier s'approche pour le coup de gràce. Il n' a pas tenu parole. L'Auvergnat est complètement défiguré. Machinalement, tous les temoins ont regardé leur montre. 12.30 h. Pierre Laval a cessé de vivre.
Ibidem, p. 152-154

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