Ben Kiernan

Professeur d'Histoire à l'Université Yale (Usa).
Auteur, notamment, de The Pol Pot Regime : Race, Power and Genocide in Cambodgia under the Khmer Rouge, 1975-79, Yale University, 1996, Le génocide au Cambodge, 1975-1979, Race, idélogie et pouvoir, Gallimard, Paris 1998.

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Pol Pot naquit le 19 mai 1928 sous le nom de Saloth Sar ; c'était le benjamin d'une famille de sept enfants. Ses parents possédaient neuf hectares de rizières, trois de terres maraîchères et six buffles. Saloth, le père de Pol Pot, aidé de ses deux fils et de neveux qu'il avait adoptés, récoltait assez de riz pour nourrir une vingtaine de personnes.

Plus tard, la famille aurait fait partie des « ennemis de classe ». Mais peu de villageois voyaient les choses sous cet angle à l'époque. Riches ou pauvres, tout le monde cultivait les champs, pêchait les poissons de la rivière, cuisinait des potages savoureux, élevait des enfants, se conciliait les esprits locaux et les autorités coloniales françaises ou se pressait aux fêtes bouddhiques dans la pagode de Kompong Thom.

En 1929, un fonctionnaire français disait de la population de Kompong Thom qu'elle était la plus profondément cambodgienne et la moins sensible à l'influence de la métropole.

Mais la famille Saloth, des paysans khmers, affichait sa différence : ses liens avec la famille royale. La cousine de Pol Pot, éduquée pour être danseuse au palais, était devenue l'une des épouses principales du roi Monivong.
À quinze ans, l'aînée des sœurs de Pol Pot, Saroeung, fut également choisie comme concubine.
En 1928, son frère aîné, Loth Suong, entama une carrière d'employé du protocole au palais.
Pol Pot l'y rejoignit en 1934, à l'âge de six ans.

Fils de paysans, le jeune Saloth Sar ne travailla jamais dans une rizière et ne connut jamais grand-chose de la vie villageoise.
L'année qu'il passa au monastère royal fut suivie par six autres dans une école catholique réservée à l'élite du pays. IL reçut une éducation stricte.
Une jeune fille qui était leur voisine à l'époque, Saksi Sbong, se souvient que Suong, le frère aîné, « était très sérieux, il ne jouait pas à des jeux de hasard et ne permettait pas aux enfants de s'amuser près de chez lui ».

Le palais était un espace clos, conservateur, et le vieux roi un fantoche des Français. Au-dehors, les cent mille habitants de Phnom Penh se composaient pour l'essentiel de petits commerçants chinois et de travailleurs vietnamiens.
Peu d'enfances cambodgiennes furent à ce point coupées de leur culture vernaculaire.

À quatorze ans, Pol Pot est inscrit au lycée de Kompong Cham, une ville-marché khmère bruis sante d'activité. Il ne voit pas la fin tumultueuse de la Seconde Guerre mondiale à Phnom Penh: les jeunes nationalistes obligèrent le nouvel enfant-roi, Norodom Sihanouk, à déclarer pour une courte durée l'indépendance à l'égard de la France, et les bonzes amenèrent les nationalistes cambodgiens à faire cause commune avec les communistes vietnamiens.

En 1948, il revient dans la capitale pour y apprendre la menuiserie. Sa vie va changer. Il reçoit une bourse pour aller étudier la radio-électricité à Paris. En compagnie d'un autre garçon, Mey Mann, il se met en route.
Leur première étape est Saigon, la plus grande ville qu'ils aient jamais vue. Au cœur du Viêt Nam commerçant, les deux jeunes Cambodgiens se sentent « des singes noirs des montagnes ». Ils s'embarquent avec soulagement pour Marseille, où ils arrivent en septembre 1949.

Deux autres jeunes Cambodgiens liés au palais, Thiounn Thioeunn et Thiounn Chum, avaient été envoyés étudier à Hanoi de 1942 à 1945; d'après leur témoignage de 1979, ils constatèrent que « les intellectuels vietnamiens parlaient d'Angkor comme s'il leur appartenait ».
Après la guerre, les deux jeunes gens allèrent à Paris ; Thioeunn fit sa médecine, Chum son droit. Leur frère Mumm obtint un doctorat de sciences et le quatrième frère, Prasith, fut aussi envoyé faire ses études en France, où il vécut pendant plus de vingt ans.

Les Thiounn établirent tous des contacts avec la gauche, mais leur nationalisme exacerbé leur interdit de rencontrer le dirigeant communiste vietnamien, Hô Chi Minh.
Chum se souvient : « À Paris, pendant la conférence de Fontainebleau en juillet 1946, nous fûmes convoqués à la délégation vietnamienne. "Vous présenterez vos respects à l'oncle Ho ", nous dit-on. Mais nous répondîmes: " Ce n'est pas notre 'oncle Hô'. " À quoi on nous rétorqua : "Nous sommes frères. Vous devez lui présenter vos respects. " Mais nous ne l'avons pas fait. [ ... ] Nous avons dit aux représentants de la Fédération de la jeunesse yougoslave: " Il n'est pas juste qu'un pays aussi fertile que le Kampuchéa soit si peu peuplé. " »

Saloth Sar écrivait à son frère Suong à l'occasion pour lui réclamer de l'argent. Un jour une lettre arriva, demandant la biographie officielle du roi Sihanouk. Dans sa réponse, Suong met son frère en garde: qu'il ne se mêle pas de politique. Mais Pol Pot s'est déjà inscrit à la section cambodgienne du Parti communiste français, alors au plus fort de sa période stalinienne.
Ceux qui l'ont connu soulignent qu'il « aurait été incapable de tuer un poulet ». C'est un garçon modeste et charmeur. Il fréquente Khieu Ponnary, de huit ans son aînée, première femme khmère à obtenir le baccalauréat.
Lorsque, rentrés au Cambodge, ils se marient en 1956, ils choisissent de le faire le 14 juillet.

La plupart des amis parisiens de Pol Pot, comme les frères Thiounn, Khieu Samphan et deux étudiants khmers krom, Ieng Sary et Son Sen, feront partie de son cercle rapproché pendant plus de quarante ans.
Sary épousa la sœur de Khieu Ponnary, Khieu Thirith, spécialiste de Shakespeare.
À Paris, Pol Pot se brouilla avec Hou Yuon, futur intellectuel marxiste célèbre qui deviendrait l'une des premières victimes du régime après sa prise de pouvoir en 1975.

Pol Pot se singularisait par le choix de son nom de plume : « le Khmer originel » (khmaer da'em). Les autres préféraient des pseudonymes moins raciaux, plus modernes, comme « le Khmer libre» ou « le travailleur khmer ».
Pol Pot perdit sa bourse après trois échecs consécutifs aux examens annuels. Un bateau le ramena dans sa patrie en janvier 1953.
Le génocide au Cambodge, pp. 18-21

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Nettoyer les villes LE BILAN

Phnom Penh comptait près de deux millions d'habitants. Lors d'un séjour au Cambodge au début de février 1975, un Néo­Zélandais qui travaillait à un recensement officiel de la capitale me donna le chiffre de 1,8 million.
Il n'existe aucune preuve corroborant le chiffre de trois millions avancé par Ieng Sary pour mieux souligner les problèmes rencontrés par la nouvelle administration et retenu par les observateurs étrangers, qui y virent l'aveu de l'ampleur de l'évacuation. Rien ne permettait aux Khmers rouges victorieux de connaître le chiffre réel de la population.

J'ai interrogé plus d'une centaine de témoins sur l'évacuation de Phnom Penh. À trente-six d'entre eux très exactement, j'ai demandé combien de membres de leur famille ou groupe avaient quitté ensemble la ville, et combien étaient arrivés sains et saufs dans la communauté rurale où ils décidèrent ou furent obligés de s'installer.
Les réponses m'ont donné un total de trois cent soixante-seize personnes. Les trente-six groupes quittèrent la ville à pied en direction de l'ouest, du sud et de l'est et marchèrent dans la campagne pendant un laps de temps variable, allant de plusieurs jours à six semaines. Sept groupes marchèrent moins d'une semaine, quatre durant une à deux semaines, six durant deux à quatre semaines, et douze familles durant plus d'un mois. Deux personnes moururent en cours de route : un bébé d'un mois et une femme âgée. Les trois cent soixante-quatorze personnes restantes arrivèrent à bon port.
Ce qui indique un taux de mortalité pendant l'exode d'environ 0,53 pour cent, soit dix mille six cents morts sur deux millions de personnes évacuées au total.

Ce chiffre semble raisonnable à la lumière de nombreux témoignages signalant la présence de cadavres sur le trajet, en particulier sur la nationale. Veasna, qui suivit la nationale 3 dans la zone Sud-Ouest pendant six semaines, vit quinze corps sur le bord de la route, victimes de maladie pour la plupart, parmi lesquels des enfants.
Chandara, qui marcha vers le sud pendant deux semaines sur la nationale 3, dit n'avoir été témoin d'aucune fusillade sur la route ni vu de personnes mortes de faim, mais il entendit parler de plusieurs femmes mortes en couches. HuI Yem, qui partit vers le sud et marcha quarante-huit kilomètres, déclare que plus de vingt enfants, ainsi que plusieurs vieillards, moururent sur la route en un peu plus de deux semaines.
Plus loin, après Kompong Kantuot, des mines terrestres ftrent trois victimes de plus: « TI y avait un panneau d'avertissement, mais le flot de marcheurs était trop compact. » Y em vit aussi les Khmers rouges abattre deux personnes qui refusaient de remettre leur moto comme on les en « priait ».

Les exécutions qui se déroulèrent dans la ville et pendant l'exode, principalement d'officiers, de policiers et de hauts fonctionnaires de Lon Nol, mais aussi de civils rebelles aux ordres de leurs nouveaux maîtres, portent probablement le bilan des victimes de l'évacuation à quelque vingt mille personnes. Comme le nota Khieu Samphan le 21 avril, « l'ennemi mourut dans d'atroces souffrances ».
Ibidem, pp. 61-62

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CONCLUSION

Le génocide est la dimension première du communisme cambodgien de Pol Pot: sur une population estimée à 7 900 000 habitants, son régime causa la mort de quelque 1 700 000 personnes, soit plus de 20 pour cent de la population.
Les modalités de ce crime de l'Angkar, l'Organisation ou parti-État, nous les avons rappelées: déportation, marches harassantes, travail exténuant, sous-alimentation entretenue, famines provoquées, exécutions sommaires individuelles ou de masse, purges.

Le génocide, écrivons-nous, est la dimension première du marxisme-léninisme maoïste à la cambodgienne.
En effet, partout ailleurs en Asie du Sud-Est, le marxisme-léninisme tenta de récupérer les aspirations nationales à l'indépendance et à la souveraineté par un amalgame nationaliste qui visait à ancrer la révolution dans le cours nécessaire et inéluctable de l' histoire des pays; or l'idéologie forgée, dans leurs années parisiennes puis après, par Pol Pot et son groupe avait pour principe de restaurer la grandeur historique non plus d'une nation, mais d'une race - la race khmer.

Cette exaltation de la race est au cœur du régime de Pol Pot, elle dicte sa politique; elle détermine sa conquête de l'appareil du parti, dès les années 1960, par l'élimination minutieuse de toute la vieille garde communiste cambodgienne formée par le marxisme-léninisme vietnamien du temps des combats antifrançais ; elle est le moteur, à partir de l'intervention américaine, de la politique systématique de prise de contrôle dans toutes les zones, où liquidations et purges font disparaître ceux que l'on juge avoir un esprit vietnamien dans un corps khmer; elle détermine le processus mis en place dès avant la prise de Phnom Penh d'éradication des minorités nationales non khmères : les Chams musulmans, au premier chef, mais aussi les Vietnamiens, les Chinois et, dans une moindre mesure, les Laotiens et les Thaïlandais; elle détermine enfin la division de la race khmère entre le peuple de base - paysan, traditionnel, rural, largement illettré, celui des toutes premières zones de maquis créées dès 1970, au lendemain du coup d'État pro­américain de Lon Nol - et le peuple nouveau, celui vidé des villes, urbanisé, éduqué, intellectuel, ouvrier ou commerçant, sensible à l'influence, voire l'éducation et la culture étrangères.

Une division de la race qui donne elle-même lieu à la répartition politique du peuple à venir en trois groupes: les « déchus », terme qui recouvre particulièrement les citadins et les minorités nationales; les « candidats », à savoir le reste du peuple nou­veau, celui qui, pris dans les rets du régime de Pol Pot en 1975, est la victime désignée d'un travail harassant et d'une sous­nutrition intentionnelle : il doit faire la preuve de sa rééducation; les «pleins droits », c'est-à-dire le peuple dit ancien, « libéré» zone par zone à partir de 1970 : ce peuple ancien recouvre largement le peuple de base, mais il n'est de fait guère mieux traité que le peuple nouveau.
Candidats et pleins droits devaient dans l'avenir fusionner pour donner naissance à un peuple nouveau, forgé par l'Organisation et à la hauteur des exigences historiques d'un État social égalitaire, communautaire, sans distinction de classe, ni même de race, puisqu'à terme les minorités non khmères étaient appelées à disparaître.

Le contrôle absolu de la population par le régime de Pol Pot se heurtait à l'entêtante réalité d'individus qui, par leur éducation, leur formation, leur religion, résistaient à l'impossible emprise sur les esprits des impératifs d'une race idéologiquement régénérée.
Ibidem, pp. 577-578

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