Ian Kershaw

Historien britannique. Spécialiste de la Deuxième guerre mondiale. Auteur notamment de Qu'est-ce que le nazisme ? Folio-Gallimard, Paris, 1997 ; Hitler, Hardcover, Paperback, 1999, 2 tomes, Flammarion, Paris, 2000 ; The Nazi Dictatorship: Problems and Perspectives of Interpretation, Paperback, 2001 ; Making Friends With Hitler: Lord Londonderry, The Nazis And The Road To World War II, Hardcover, 2004.

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De la persécution à l’extermination
L’engrenage du génocide

Quand la décision de la solution finale a-t-elle été prise? Par qui? Etait-ce un projet prémédité de longue date? Qui savait? Les Alliés auraient-ils pu arrêter le génocide? Le grand historien britannique répond

Le Nouvel Observateur. – Comment l’Allemagne nazie est-elle passée de la persécution des juifs au génocide?

Ian Kershaw. – L’élimination des juifs est au cœur de la conception nazie du monde. Dans une lettre de septembre 1919, Hitler dit déjà que l’«éloignement» (Entfernung) des juifs doit être le but ultime de tout gouvernement national. Il doit être atteint par un programme raisonné reposant sur une législation ségrégationniste, mais aussi sur une expulsion des juifs d’Allemagne. Il n’avait rien contre les pogroms, mais il n’y voyait qu’un «antisémitisme passionnel» alors qu’il défendait un «antisémitisme rationnel». Prétendre que, dès cette date, il envisageait une extermination pure et simple serait abusif. Mais, pour Hitler, les juifs étaient à la fois responsables de la Première Guerre mondiale, de la révolution bolchevique et du capitalisme de Wall Street. La mentalité génocidaire est déjà présente dès 1924 dans «Mein Kampf». Hitler, hanté par l’humiliation de la défaite de 1918, y explique que si, dès le début de la Grande Guerre, on avait gazé 10000 «Hébreux», le sacrifice des vies allemandes aurait été évité.

N. O. – Dans les années 1930, la politique nazie a d’abord consisté à expulser les juifs d’Allemagne, à les forcer à émigrer…

I. Kershaw. – Oui. Il s’est agi d’un processus de radicalisation croissante. A partir de 1939, avant même l’éclatement du conflit, les nazis ont pensé que la guerre aboutirait à l’annihilation physique des juifs. Mais ils ne savaient pas encore comment. L’expansionnisme allemand provoque la conquête de nouveaux territoires à forte population juive. 3 millions pour la seule Pologne! Que faire de ces juifs? On envisage la création d’une «réserve» en Pologne. Mais il n’y aurait pas assez de place. On projette de les déporter à Madagascar, ce qui implique une mortalité massive et relève à l’évidence d’une volonté génocidaire. Mais l’Angleterre a la maîtrise des mers, et l’idée est abandonnée. Pendant l’hiver 1940-1941, alors que l’Allemagne prépare l’opération Barbarossa (l’attaque contre l’Union soviétique, qui sera lancée en juin 1941), on examine la possibilité d’une déportation des juifs dans les régions arctiques de l’URSS, à l’issue d’une victoire que les Allemands imaginent encore rapide. Soumis à un travail forcé dans des camps, les juifs finiraient par mourir d’épuisement ou de malnutrition. Les quelques survivants seraient tués. L’idée d’une extermination accélérée n’apparaît que lorsque l’Allemagne se révèle incapable de vaincre rapidement l’Union soviétique. Publicité

N. O. – L’extermination systématique d’un groupe humain avait déjà été expérimentée avec celle des handicapés. C’était le projet T4…

I. Kershaw. – La décision d’euthanasier les handicapés mentaux et physiques a été prise directement par la Chancellerie du Führer. Les organisateurs avaient des bureaux au 4, Tiergartenstrasse, à Berlin, d’où le nom de «projet T4». Ce projet, lancé en 1939, a commencé avec la décision de mettre fin aux souffrances d’un enfant gravement handicapé et a ensuite pris une ampleur typique de la surenchère nazie. Cet enfant, dont le nom était Knauer, vivait près de Leipzig. Sa famille a sollicité par écrit l’autorisation de Hitler pour pratiquer une euthanasie. Hitler accepte. Dès l’été 1939, on envisage d’étendre cette pratique à tous les patients des asiles, considérés comme des bouches inutiles, «indignes de vivre». A l’automne, Hitler donne secrètement au chef de la Chancellerie du Führer, Philipp Bouhler, et à son médecin personnel, Karl Brandt, l’autorisation écrite (sur son propre papier à lettres et signée de sa main) de lancer le programme d’euthanasie. Il aboutit à la mort de 70000 à 90000 personnes au moins et prend fin tout aussi secrètement l’été 1941, après les protestations de l’évêque de Münster. Mais T4 a permis d’expérimenter des méthodes d’extermination, notamment le gazage au monoxyde de carbone, qui vont bientôt être employées pour l’extermination des juifs dans les camps de Pologne. A l’automne 1941, les principaux responsables du projet T4 sont dépêchés en Pologne orientale, dans la région de Lublin, pour mettre sur pied le premier camp d’extermination du secteur: Belzec. Avec la création de deux autres camps de la mort, Sobibor et Treblinka, Belzec formera à partir de l’été 1942 l’Aktion Reinhard, ainsi appelée en hommage à Reinhard Heydrich: c’est le plan d’extermination de tous les juifs de Pologne.

N. O. – Avant cela, les Einsatzgruppen ont procédé à des massacres massifs de juifs sur le front de l’Est…

I. Kershaw. – En effet. Dans le cadre de la préparation de l’attaque contre l’URSS, on a créé quatre «détachements spéciaux» des forces de police, comptant un total d’environ 3000 hommes. Ils suivent l’avancée des troupes allemandes en Union soviétique avec pour mission de «neutraliser» – c’est-à-dire anéantir – tous les groupes susceptibles de constituer une menace pour le régime nazi, notamment les juifs. Dès les premiers jours de l’invasion, les Einsatzgruppen raflent et tuent tous les juifs de sexe masculin dans les villages conquis. Et puis d’un seul coup, fin juillet ou début août 1941, ils se mettent à massacrer également les femmes et les enfants. Cette dimension nouvelle des meurtres de masse fait suite à une série de rencontres entre Himmler et Hitler dont nous ignorons la teneur exacte, mais qui semble avoir abouti à une radicalisation brutale du génocide. Dès septembre 1941, on tue plus de femmes que d’hommes. La décision de cette escalade a sans doute été prise fin juillet et transmise oralement en août par Himmler aux chefs des SS. Au même moment s’intensifie l’envoi dans ces régions de bataillons de police, car les premières unités n’auraient pas suffi pour commettre de tels massacres. Ils raflent les juifs, les rassemblent dans un endroit isolé et les mitraillent. Mais Himmler n’est pas satisfait. La méthode – qui aboutit à la mort de centaines de milliers de personnes – démoralise les meurtriers. On signale des cas de dépression nerveuse et d’alcoolisme. Himmler lui-même assiste à l’une de ces tueries, en août 1941 près de Minsk. Eclaboussé de sang, il est pris de nausée. Il convient donc de trouver de nouvelles méthodes d’extermination, plus rationnelles, et qui resteraient secrètes. Pendant l’été 1941, on envisage de convertir des camions en chambres à gaz en utilisant les gaz d’échappement. La technique a déjà été employée en Pologne en 1940 pour des «euthanasies». A l’automne, on règle les «questions techniques». En décembre, on expérimente la méthode sur des juifs dans la localité polonaise de Chelmno. Puis on se met à édifier des installations permanentes à Belzec, destinées au gazage par monoxyde de carbone, comme lors du programme T4. On passe dans les mois suivants au génocide programmé, en décidant d’éliminer tous les juifs présents en Europe occupée à partir de l’été 1942.

N. O. – A quel niveau ont été prises ces décisions?

I. Kershaw. – L’idée que le génocide se serait produit à l’insu de Hitler est tout bonnement absurde. Il a été impliqué à chaque étape du processus: le boycott des commerces juifs en 1933, les lois discriminatoires de Nuremberg en 1935, les pogroms de 1938… Jusqu’en 1945, il n’a cessé de répéter sa fameuse «prophétie» de 1939 où, pour le sixième anniversaire de son arrivée au pouvoir, il prédisait qu’une guerre aboutirait non à la destruction du Reich, mais à celle de la communauté juive tout entière. La décision d’imposer le port de l’étoile jaune aux juifs allemands (18 août 1941) n’a pu être prise que par Hitler, et c’est bien ainsi que tout le monde l’a compris à l’époque.

N. O. – Vous écrivez pourtant dans votre biographie de Hitler qu’il s’est un temps opposé à la déportation des juifs du Reich…

I. Kershaw. – Oui, c’est vrai jusqu’à l’été 1941. Hitler considérait en effet les juifs comme des otages garantissant la neutralité des Etats-Unis. Et il espérait encore une victoire rapide sur l’URSS. Dès que la guerre serait gagnée, il comptait déporter vers l’Est tous les juifs du Reich. Mais dès le mois d’août le conflit s’enlise. En août 1941, Staline déporte au Kazakhstan et en Sibérie environ 600000 Allemands établis dans la vallée de la Volga depuis le xviiie siècle. Les dirigeants nazis pressent Hitler de prendre des mesures de représailles. De plus, certains gauleiters (gouverneurs) n’ont qu’une hâte: se débarrasser des juifs encore présents sur les territoires qu’ils contrôlent, sous prétexte qu’il s’agit de saboteurs, d’espions, d’ennemis de l’intérieur ou qu’ils occupent des maisons où l’on compte reloger des citoyens allemands dont les habitations ont été détruites dans les bombardements… A la mi-septembre, face à ces pressions conjointes, Hitler, après une nouvelle entrevue avec Himmler, accepte donc la déportation vers l’Est des juifs du Reich: ceux d’Allemagne, d’Autriche et de Tchécoslovaquie.

N. O. – Selon vous, une rencontre décisive entre Hitler et Himmler se tient le 16 septembre 1941 dans le quartier général du Führer en Prusse. Que s’y est-il passé?

I. Kershaw. – C’était une réunion secrète. Il n’en existe aucune trace écrite. Mais dès le 18 septembre Himmler informe le gauleiter de Pologne occidentale, Arthur Greiser, que Hitler a décidé de déporter les juifs présents sur le territoire du Reich. Greiser doit donc s’attendre à voir arriver 60000 juifs sur le territoire qu’il administrait, alors que lui-même n’a pas été autorisé à déporter «ses» juifs en Pologne méridionale. Le principal ghetto local, à Lodz, est déjà surpeuplé. On lui concède donc le droit de se débarrasser des juifs «inaptes au travail». C’est ainsi qu’en décembre 1941 on se met à utiliser pour la première fois les camions de gazage. Encore une fois, tout se fait par étapes, dans une surenchère progressive aboutissant au génocide.

Au cours de la conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942, il est décidé de déporter vers l’Est les juifs «aptes au travail». Ceux qui ne mourront pas d’épuisement seront tués. C’est une étape supplémentaire vers le génocide total. Mais à ce stade il n’existe pas encore de programme génocidaire global. Même pour les juifs de Pologne, il ne démarre qu’au mois de mars 1942. Au printemps est ordonnée la déportation des juifs slovaques (les premiers non-originaires de Pologne ou d’Union soviétique) vers les camps d’extermination, notamment Auschwitz-Birkenau. En mai-juin, la politique d’extermination est étendue à toute l’Europe nazifiée. C’est vers juillet 1942 que l’extermination devient totale, avec la déportation des juifs d’Europe occidentale occupée. C’est la dernière étape vers la solution finale.

N. O. – Paradoxe: Hitler proclame sa volonté d’éliminer les juifs, mais sa mise en œuvre, elle, doit rester secrète…

I. Kershaw. – Hitler avait le goût du secret. Dès janvier 1940, il avait avisé ses services de ne dire aux gens que ce qu’ils avaient besoin de savoir. Et puis, malgré l’antisémitisme endémique en Allemagne, peu d’Allemands nourrissaient envers les juifs des intentions génocidaires. Pour la plupart d’entre eux, le massacre de dizaines de milliers de femmes et d’enfants, le recours aux chambres à gaz auraient paru inacceptables. En 1943, à propos de l’extermination des juifs, Himmler, ministre de l’Intérieur du Reich, déclare à des dirigeants SS: «C’est une page glorieuse de l’Histoire qui n’a jamais été écrite et ne le sera jamais.» C’est l’un des rares cas où il évoque explicitement l’extermination des juifs, y compris des femmes et des enfants, expliquant qu’ainsi la «race juive» ne pourrait plus se reproduire. Hitler, lui, n’en parlait jamais explicitement. Dans cette horrible déclaration, Himmler exhortait les SS à s’endurcir face au spectacle des cadavres et prétendait que jamais les SS ne tireraient un profit matériel de la situation. C’est un mensonge éhonté: en fait, ils rackettaient massivement les déportés. Himmler ajoutait que l’extermination était une tâche terrible mais nécessaire, que ses auteurs pouvaient en être fiers. Contrairement à Hitler, qui n’a jamais visité un camp d’extermination, Himmler est allé plusieurs fois à Auschwitz. Il a été impressionné par l’efficacité de la machine d’extermination et en a félicité les responsables.

N. O. – Quand les Alliés ont-ils su de façon certaine qu’il s’agissait d’une extermination de masse? Est-il pertinent de leur reprocher de ne pas être intervenus pour faire cesser cette barbarie?

I. Kershaw. – Les premières informations concernant des massacres de juifs en août 1941, interceptées par les services de renseignement britanniques qui déchiffrent les dépêches allemandes, fournissent la preuve du massacre de milliers de juifs. Mais elles ne suffisent pas à donner une vision d’ensemble du génocide. Ensuite, pendant l’été 1942, les gouvernements britannique et américain reçoivent un télégramme de Gerhart Riegner, représentant du Congrès juif mondial en Suisse. Ce texte dévoile l’existence d’un programme d’extermination de masse. Churchill et Roosevelt, selon toute vraisemblance, en ont connaissance. La Chambre des Communes rend même hommage aux juifs assassinés. Ces informations sont prises très au sérieux par les Alliés. Mais certains demeurent sceptiques quant à la fiabilité des informations venant de Pologne. Même si elles révèlent l’existence de massacres à grande échelle, les Alliés ne saisissent ni l’ampleur ni la réalité concrète de cette mécanique d’extermination. Ce n’est qu’une fois la guerre terminée qu’on appréhendera le génocide dans toute son horreur. Quand, en août 1944, les avions de reconnaissance américains prennent des photos de Birkenau, on ne sait pas les interpréter. Les Alliés bombardent certes Monowitz, cette grande installation industrielle située à quelques kilomètres seulement d’Auschwitz. Mais c’est un objectif militaire: Monowitz produit du pétrole synthétique. Les Alliés auraient-ils pu bombarder les installations d’extermination et interrompre ainsi le génocide? C’est possible, mais on peut douter de la réussite d’une telle opération. Les avions bombardiers n’étaient pas capables d’une telle précision. Au demeurant, pour Roosevelt et Churchill, la fin du génocide n’était pas une priorité. La priorité, c’était la victoire et l’écrasement de l’Allemagne nazie qui entraîneraient la fin du génocide.
Propos recueillis par Agathe Logeart, Le Nouvel Observateur, Semaine du jeudi 13 janvier 2005 - n°2097 - Dossier , p. 22-28

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