Hervé Kempf

Journaliste altermondialiste, combattant catastrophiste pour une révolution mondiale égalitariste et écologique, évidemment radicale.

Auteur d'ouvrages violemment engagés et à succès, contre les riches et la classe moyenne mondiale (dont il avoue faire partie), notamment Comment les riches détruisent la planète, Seuil, Paris, 2007, Points Essais n°611 ; Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Seuil, Paris, 2009.

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La secte des hyper-riches n'a pas de patrie. Forbes recense 33 milliardaires en Russie, 8 en Chine, 10 en Inde. Et sur les 8,7 millions de millionnaires que compte la planète selon l'étude de Merrill Lynch et Capgemini, on en dénombre 2,4 millions en Asie, 300000 en Amérique latine et 100000 en Afrique.

Dans les pays les plus pauvres, la caste s'est constituée aux sommets de l'État en lien avec celle des pays occidentaux: les classes dirigeantes locales ont négocié leur participation à la prédation planétaire par leur capacité à rendre accessibles les ressources naturelles aux firmes multinationales ou à assurer l'ordre social.
Dans les pays de l'ex-Union soviétique, une oligarchie financière s'est formée à côté des structures étatiques par l'appropriation des dépouilles de l'État. Comme l'observe un commentateur russe, «cette accumulation massive de richesse dans quelques mains n'est pas tant obtenue par des réussites dans le domaine de la production que par une constante redistribution de la richesse collective du bas vers le haut au moyen de l'abaissement des impôts sur les riches et de la distribution de nouveaux privilèges aux milieux d'affaires, tout en détruisant les mécanismes sociaux créés après la Seconde Guerre mondiale».

En Asie, l'oligarchie fleurit aussi sur le développement des économies locales en s'accommodant, particulièrement en Chine, d'une exploitation poussée des travailleurs et du dépouillement des paysans.
Comment, Points 611, p. 63

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Pour Veblen, l'économie est dominée par un principe: «La tendance à rivaliser - à se comparer à autrui pour le rabaisser - est d'origine immémoriale: c'est un des traits les plus indélébiles de la nature humaine.»
«Si l'on met à part l'instinct de conservation, précise-t-i1, c'est sans doute dans la tendance à l'émulation qu'il faut voir le plus puissant, le plus constamment actif, le plus infatigable des moteurs de la vie économique proprement dite.»
L'idée avait été suggérée par le fondateur de l'économie classique, Adam Smith: dans sa Théorie des sentiments moraux, il relevait que «l'amour de la distinction, si naturel à l'homme ( ... ), suscite et entretient le mouvement perpétuel de l'industrie du genre humain ». Mais Smith n'a pas vraiment creusé ce principe que Veblen, au contraire, a systématisé.

Selon lui, les sociétés humaines ont quitté un état sauvage et paisible pour un état de rapacité brutale, où la lutte est le principe de l'existence. Il en est issu une différenciation entre une classe oisive et une classe travailleuse, qui s'est maintenue lorsque la société a évolué vers des phases moins violentes. Mais la possession de la richesse est restée le moyen de la différenciation, son objet essentiel n'étant pas de répondre à un besoin matériel, mais d'assurer une «distinction provocante», autrement dit d'exhiber les signes d'un statut supérieur.

Certes, une partie de la production de biens répond aux «fins utiles» et satisfait des besoins concrets de l'existence. Mais le niveau de production nécessaire à ces fins utiles est assez aisément atteint.
Et, à partir de ce niveau, le surcroît de production est suscité par le désir d'étaler ses richesses afin de se distinguer d'autrui. Cela nourrit une consommation ostentatoire et un gaspillage généralisé.
Ibidem, pp. 76-77

3

Si l'humanité prend au sérieux l'écologie de la planète, elle doit plafonner sa consommation globale de matières, et si possible la diminuer.

Comment faire? Il n'est pas question de diminuer la consommation matérielle des plus pauvres, c'est-à-dire de la majorité des habitants des pays du Sud, et d'une partie des habitants des pays riches. Au contraire, il faut l'augmenter, par souci de justice.

Bon. Qui, aujourd'hui, consomme le plus de produits matériels? Les hyper-riches? Pas seulement. Individuellement, ils gaspillent certes outrageusement, mais collectivement, ils ne pèsent pas si lourd que ça.
L'oligarchie? Oui, cela commence à faire nombre. Mais cela ne suffit pas encore. Ensemble, Amérique du Nord, Europe et Japon comptent un milliard d'habitants, soit moins de 20 % de la population mondiale. Et ils consomment environ 80 % de la richesse mondiale.

Il faut donc que ce milliard de personnes réduise sa consommation matérielle. Au sein du milliard, pas les pauvres, mais pas seulement non plus les vilains de la couche supérieure. Disons, 500 millions de gens, et appelons-les la classe moyenne mondiale.
Il y a d'assez fortes chances que vous fassiez partie - comme moi­ de ces personnes qui réduiraient utilement leur consommation matérielle, leurs dépenses d'énergie, leurs déplacements automobiles et aériens.

Mais nous limiterions notre gaspillage, nous chercherions à changer notre mode de vie, tandis que les gros, là-haut, continueraient à se goberger dans leurs 4x4 climatisés et leurs villas avec piscine?
Non. La seule façon que vous et moi acceptions de consommer moins de matière et d'énergie, c'est que la consommation matérielle - donc le revenu - de l'oligarchie soit sévèrement réduite. En soi, pour des raisons d'équité, et plus encore, en suivant la leçon de ce sacripant excentrique de Veblen, pour changer les standards culturels de la consommation ostentatoire.

Puisque la classe de loisir établit le modèle de consommation de la société, si son niveau est abaissé, le niveau général de consommation diminuera. Nous consommerons moins, la planète ira mieux, et nous serons moins frustrés par le manque de ce que nous n'avons pas.
Le chemin est tracé. Mais les hyper-riches, la nomenklatura, se laisseront-ils faire?
Ibidem, pp. 90-91

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