06 mars 2013. D'après Keith Lowe, la guerre n'était pas finie
Keith Lowe

L'Europe barbare, extraits

Le nettoyage ethnique
La fuite des juifs
1
Au lendernain de la guerre, les juifs d'Europe commencèrent à réfléchir à ce qu'ils venaient de vivre et aux leçons qu'il fallait en retenir. Certains de leurs penseurs croyaient que l'Holocauste n'avait été possible que parce que les juifs s'étaient rendus trop visibles, avant et pendant la guerre ; ils estimaient que le seul moyen d'éviter Ia répétition d'une catastrophe similaire était de se rendre invisibles, en s'assimilant totalement dans les différents pays où ils avaient vécu.
En revanche, les sionistes soutenaient que c'était là un non-sens : même bien assimilés, ies juifs avaient été déracinés par les hommes de main de Hitler et mis à mort avec leurs autres victimes. Ils affirmaient que le seul moyen d'assurer leur sécrurité serait de quitter complètement l'Europe et créer leur prcpre État.
Un troisième groupe considérait que ces deux conceptions équivalaient en réalité à un aveu de défaite ; ils croyaient de leur devoir de retourner dans leur pays dorigine et de tenter de reconstruire leur communauté du mieux qu'ils le pourraient.
L'Europe barbare, Le nettoyage ethnique, La fuite des Juifs, Le choix du retour, p. 222

2
Le pogrom de Kunmadaras fut un incident parmi tant d'autres qui éclatèrent dans toute la Hongrie au cours des années immédiatement postérieures à la guerre. La violence antisémite se cristallisa dans le pillage des maisons et des boutiques (par exemple dans la ville minière d'Ozd), le lynchage et le meurtre (comme à Miskolc), et l'incendie de bâtiments juifs telles des synagogues (par exemple à Mako).
Ibidem, Juifs capitalistes, juifs communistes, p. 231

3
Si l'antisémitisme fut virulent en Hongrie après la guerre, en Pologne il le fut encore plus. ...
Pour les juifs, après la redition allemande, la Pologne était très nettement le plus dangereux des pays de l'Est : entre la capitulation et l'été 1946, au bas mot 500 juifs furent mis à mort par les Polonais, et la plupart des historiens situent ce chiffre autour de 1500.
Ibidem, Le progrom de Kielce, p. 233 et p. 234

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A l'été 1946, les sionistes entamèrent une campagne d'attentats terroristes contre les Britanniques en Palestine (campagne qui fut la cause principale de l'essor de l'antisémitisme dans la Grande-Bretagne de l'après-guerre). ...
Et finalement, en 1948, après une guerre indécise entre juifs et Arabes de Palestine, l'Etat d'Israël put consolider sa position. Les juifs étaient enfin libres de s'approprier un petit coin de la planète. ...
Toutefois, du fait de cette évolution, les régions d'Europe où les juifs avaient jadis vécu subirent une transformation irréversible. La Pologne en particulier devint presque méconnaissable, comparée au melting-pot qu'elle avait été avant la guerre.
Ibidem, La fuite, pp. 240-241

L'expulsion des Allemands

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Les statistiques associés à l'expulsion des Allemands entre 1945 et 1949 défient l'imagination. Le plus grand nombre d'entre eux, et de très loin, venaient des terres situées à l'est de l'Oder et de la Neiss, qui avaient été rattachées à la nouvelle Pologne - presque 7 millions de personnes, selon les chiffres du gouvernement allemand ; 3 autres millions ou presque furent déplacés de Tchécoslovaquie, et plus d'1,8 million le furent d'autres territoires, soit un total de 11 730 000 réfugiés.
Ibidem, Le "foyer" du Reich, p. 275

6
Les minorités allemandes ne furent pas les seules à subir un tel traitement - d'autres furent aussi expulsées de pays où elles n'étaient pas désirées. ...
Ce type d'action eu lieu d'un bout à l'autre de l'Europe. Les Hongrois furent aussi expulsés de Roumanie, et vice versa. Les Chams albanais furent expulsés de Grèce ; les Roumains furent expulsés d'Ukraine ; les Italiens de Yougoslavie ; 250 000 Finlandais furent forcés de quitter l'ouest de la Carélie quant la région fut finalement cédée à l'Union Soviétique à la fin de la guerre. Et ce fut très tard , en 1950, que la Bulgarie commença d'expulser quelque 140 000 Turcs et Tsiganes de l'autre côté de sa frontière avec la Turquie.
Ibidem, Un paysage nettoyé, p. 280 et 281

Vengeance

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En octobre 1944, après plus de deux années de boucherie entre Allemands et Soviétiques, l'Armée rouge franchissait enfin la frontière pour pénétrer en terre germanique. Le petit üilage de Nemmersdorf eut ainsi le triste privilège d'être le premier endroit habité où elle fit irruption et, depuis ce jour, le nom de ce village est devenu synonyme d'atrocités. Dans un déchaînement de violence, les soldats de l'Armée rouge auraient assassinés tous ceux qu'ils y trouvèrent - hommes, femmes et enfants, sans distinction - avant de procéder à la mutilation de leurs corps. Un correspondant du quotidien suisse Le courrier, qui affirma s'être rendu sur les lieux après le retrait provisoire des troupes soviétiques, fut si révolté de ce qu'il vit qu'il se sentit incapable de relaterr la scène : « Je vous épargnerai la description des mutilations et de l'état épouvantabre des cadaves à terre, écrivait-il. Ce sont là des visions qui dépassent l'imagination la plus débridée. »
Au fur et à mesure de l'avancée soviétique, de telles scènes se répétèrent dans toutes les provinces orienrales de l'Allemagne. Â Powayen, près de Königsberg, par exemple, des corps de femmes étaient disséminés un peu partout : elles avaient été violées puis tuées avec sauvagerie, le corps percé par la lame des baïonnettes, le crâne fracassé à coups de crosse de fusil. Quatre femmes totalement nues avaient eu leurs vêtements arrachês, on les avait ligotées à l'arrière d'un char et traînées à terre pour les achever. A Gross Heydekrug, une femme fut crucifiée au-dessus de l'autel de l'ég1ise locale, entre deux soldats allemands pendus aux bras de la croix par une corde. D'autres crucifixions eurent lieu dans d'autres villages, où des femmes furent violées puis crouée à des portes de grange. À Metgethen, ce ne furenr pas seulement des femmes, mais des enfants que l'on tua et mutila ....
Ibidem, La soif de sang, p. 95

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La Yougoslavie

Deux adversaires principaux finirent par émerger de ce brouet de rivalités et de violences. Les premiers étaient les Oustachis, un groupement politique d'extrême droite que les Italiens avaient installé pendant la guerre comme gouvernement fantoche du nouve1 Etat indépendant de Croatie. Les Oustachis formaient l'un des régimes les moins fréquentabies du continent : pendant le conflit mondial, iis se livrèrent à leur nettoyage ethnique et religieux à une échelle que seuls les nazis eux-mêmes surpassèrent.
Ils furent responsables du meurtre systématique de centaines de milliers d'individus d'ethnie serbe, et en forcèrent des centaines de milliers d'autres à se convertir au catholicisme. Leur camp de détention le plus connuu, à Jasenovac, vit le meurtre d'environ 100 000 prisonniers, dont plus de la moitié étaient des Serbes.
Les Oustachis n'étaient nullement les seuls coilaborateurs en Yougoslavie - il y avait plusieurs groupes et milices d'extrême droite serbes, slovènes et monténégrins , mais i1s étaient certainement les plus puissants.
Ibidem, L'Europe en microcosme : La Yougoslavie, p. 285

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Toutes ces tueries, du plus petit au plus vaste échelon, ont contribué à créer la perception d'ensemble d'une Yougoslavie terre de cruauté unique - une perception renforcée par la féroce guerre civile qui s'est déroulée là-bas dans les années 1990. La formule « violence balkanique » est couramment reprise d'un bout à l'autre de l'Europe pour désigner une forme particulièrement brutale de cruauté sanguinaire, et divers épisodes de l'histoire sont régulièrement invoqués pour soutenir cette hypothèse.
Il est vrai que les statistiques associées à la Yougoslavie de l'après-guerre sont saisissantes) sans égales dans aucun autre pays : quelque 70 000 hommes, troupes collaborationnistes et civils, y furent massacrés par les partisans au lendemain de la guerre ; rapporté à la population dans son ensemble, ce chiffre est plus de dix fois supérieur à ce qui se pratiqua en ltalie et vingt fois supérieur à ce que connut la France. A première vue les récits qui émergent de la période de l'après-guerre paraissent étayer le stéréotype de cette cruauté yougoslave : Dusan Vukovic, qui se joignit aux partisans à l'âge tendre de onze ans, affirme avoir vu un Oustachi écorché vif, puis pendu par ce qui lui restait de peau à une branche d'arbre. « J'ai vu, de mes yeux vu, les partisans trancher les nez, les oreilles, arracher les yeux. Ils incisent des symboles divers dans la chair de leurs captifs, surtout quand ils pensent tenir entre leurs mains des membres de la Gestapo. » D'autres témoins parlent d'un sadisme de pure routine, comme celui des gardes tuant leurs victimes lentement, à coups de couteau, montant sur des prisonniers comme sur des chevaux, ligotant des hommes et des femmes ensemble et les jetant dans une rivière pour les regarder se noyer.
Ibidem, p. 296

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La guerre civile grecque

Dans le Péloponnèse, la terreur n'était pas seulement dirigée contre les traîtres, mais aussi contre les réactionnaires - en d'autres termes, contre quiconque, dans le passé, avait exprimé son opposition au Parti communiste. Une distinction fut introduite entre réactionnaires « actifs », qui étaient exécutés, et « passifs », oficiellement envoyés en camp de concentration dans les montagnes - mais nombre d'entre eux étaient exécutés dès leur arrivée.
Beaucoup de maires, de médecins de village, de commerçants d'autres notables furent ainsi éliminés, qu'ils se soient ou non opposés au Parti communiste - il suffisait qu'ils soient suspectés de déloyauté envers l'EAM/ELAS.
Certains dirigeants locaux de l'ELAS) comme Theodoros Zengos, qui contrôlait la région située autour d'Argos et Corinthe, semblent avoir fixé un quota de « réactionnaires » à exécuter dans chacune des bourgades placées sous leur juridiction ; en l'absence de ces réactionnaires et de ces collaborateurs, on prenait leur familles pour cibles. En février 1944,le journal communiste de la région d'Achaia, dans le nord-ouest du Péloponnèse, publia un article conseillant à des membres des Bataillons de sécurité de rejoindre la Résistance : « Sans quoi nous les exterminerons, nous brùlerons leurs maisons et nous anéantirons toute leur familler. »
De tels actes de terreur stupéfiaient la popuiation, car c'était là un phénomène totalement inédit. Des joutes politiques, des soulèvements ou même des putschs s'étaient déjà produits en Grèce, mais sous une forme relativement peu sanglante ; on n'avait en tout cas jamais vu que des Grecs tuent d'autres Grecs à pareille échelle, et que cela devienne subitement la norme. Les réactionaires suspectés étaient acheminés vers des camps dans les montagnes) souvent des monastères isolés, non moins sinistres que les geôles de la Gestapo ; ils y étaient fréquemment torturés, affamés et finalement exécutés, la gorge tranchée. Parfois, on accusait des vil11ages entiers de traîtrise et les massacres visaient leur population ainsi, dans le village d'Heli, en plein Péloponnèse, l'ELAS enleva entre 60 et 80 otages, surtout des hommes et des femmes, les massacra et jeta leurs corps dans un puits.
Ibidem, La guerre civile grecque, La nature de la résistance communiste, pp. 340-341

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En 1943 et 1944,les Bataillons de sécurité commencèrent à se multiplier, principalement en réaction à la terreur communiste.
Malheureusement ces unités étaient souvent tout aussi brutales et, dans bien des régions, elles se lancèrent dans une vague systématique d'arrestations, de tortures et d'exécutions aveugles, incendiant les maisons de tous ceux qu'elles suspectaient de soutenir l'EAM, et plus généralement se livrant au pillage des vivres, du bétail et des biens. Parfois, c'était simplement le fruit de l'indiscipline des troupes recrutées parmi des bandes de voyous dans les bourgades, mais dans d'autres cas cela s'inspirait d'un anticommunisme féroce qui ne souffrait aucune discrimination entre les innocents et les coupables.
Ibidem, pp. 341-342

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L'assujettissement de l'Europe de l'Est

Malgré d'aussi adroites manæuvres, aucun des partis communistes d'Europe ne réussit jamais à se rendre assez populaire pour accéder au pouvoir absolu via les urnes. Même en Tchécoslovaquie, où ils totalisèrent en toute légitimité 38 % des voix en 1946, ils furent néanmoins contraints de gouverner en acceptant un compromis avec leurs adversaires. Dans d'autres pays, le manque d'engouement des électeurs prit souvent les communistes à revers : ainsi, la lourde défaite lors des élections municipales de Budapest en octobre 1945 fut considérée comme rien moins qu'une « catastrophe » et laissa leur chef, Mâtyâs Râkosi, prostré dans son siège, « pâle comme un mort » ; il avait commis l'erreur de croire les rapports de sa propre propagande sur la popularité des communistes.

Face à un scepticisme aussi répandu, il était inévitable que les communistes recourent à la force - d'abord par des moyens indirects, et plus tard par une terreur ouverte. On menaçait, on intimidait ou on arrêtait les opposants les plus populaires des autres partis sur la base de fausses accusations de « fascisme ». Certains périrent dans des circonstances douteuses, comme le ministre des Affaires étrangères tchèque, Jan Masaryk, qui tomba d'une fenêtre du ministère en mars 1948. D'autres, comme le plus puissant des responsables politiques d'opposition, le chef du Syndicat national agrarien bulgare, Nikola Petkov, furent traduits devant un tribunal irrégulier et exécutés. Nombreux furent ceux, comme le Hongrois Ferenc Nagy et le Roumain Nicolae Ràdescu, qui réagirent à ces menaces en prenant la fuite vers l'Ouest. Et les dirigeants de l'opposition ne furent pas les seuls à souffrir : la puissance de la terreur d'Etat s'abattit sur quiconque s'opposait. En Yougoslavie, par exemple, le chef de la police secrète, Aleksandar Rankovic, admit plus tard que 47 % des arrestations opérées en 1945 étaient injustifiées.
Concomitamment à une telle répression, les élections tournèrent à l'imposture : des candidats « indésirables » furent simplement rayés des listes électorales ; des partis alternatifs furent inscrits aux côtés des communistes en un « bloc » unique, pour que les électeurs n'aient aucun choix véritable. Quant à l'électorat proprement dit, il fut directement menacé par des bandes de policiers des forces de sécurité présents dans les bureaux de vote, et parce que le pouvoir s'était assuré que le vote ne reste pas anonyme. Quand tout le reste avait échoué, le décompte des bulletins était tout simplement truqué ; en conséquence, les communistes et leurs alliés étaient finalement « élus » avec des marges invraisemblables : 70 % en Bulgarie (octobre 1946),70 % en Roumanie (novembre 1946), 80 % en Pologne (janvier 1947), 89 % en Tchécoslovaquie (mai 1948) et, le plus absurde, 96 % en Hongrie (mai 1949).
Comme ce fut le cas en Roumanie, ce n'était qu'une fois que les communistes avaient pris le contrôle incontesté des rouages gouvernementaux qu'ils s'engageaient enfin dans leur véritable programme de réformes ; jusqu'à ce stade, dans presque toute l'Europe, leur politique déclarée avait été assez modérée : réforme agraire, vagues promesses d'« égalité » pour tous, et punition de tous ceux qui avaient mal agi pendant le conflit. À partir de 1948 (et même plus tôt en Yougoslavie), ils commencèrent à révéler leurs objectifs plus radicaux, comme la nationalisation des entreprises et la collectivisation des terres, qu'ils appliquèrent dans tout le reste de l'Europe communiste, un peu sur le modèle de la Roumanie. Ce fut aussi vers cette période qu'ils commencèrent à justifier toutes leurs actions antérieures en promulguant des lois vides de sens contre des personnes et des institutions qu'ils avaient déjà détruites.
La dernière pièce du puzzle consista à se lancer dans les terrifiantes purges internes qui éradiqueraient toute menace potentielle à l'intérieur de la structure du parti proprement dit; de la sorte, les derniers vestiges de diversité furent éliminés. Des communistes indépendants d'esprit comme Wladyslaw Gomulka en Pologne et Lucreliu Pàtràscanu en Roumanie furent soit chassés du pouvoir, soit emprisonnés et exécutés. Suite à la rupture soviéto-yougoslave, d'anciens soutiens de Tito furent arrêtés, traduits en justice et exécutés : on élimina ainsi l'ancien ministre de l'Intérieur albanais, Koçi Xoxe, tout comme l'ancien dirigeant du Parti communiste bulgare, Traicho Kostov. À la fin des années 1940 et au début des années 1950, toute l'Europe orientale était sous le coup de purges terrifiantes, où tout le monde et n'importe qui pouvaient devenir suspects. Rien qu'en Hongrie, un pays peuplé de moins de 9,5 millions d'habitants, 1,3 million de citoyens furent traduits en justice entre 1948 et 1953 ; et ils furenr presque 700 000 - soit plus de 7 % de la population - à subir une forme de condamnarion officielle.
Ibidem, La Guerre civile, L'assujettissement de l'Europe de l'Est, pp. 373-374

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06 mars 2013. D'après Keith Lowe, la guerre n'était pas finie Par Grégoire Kauffmann (L'Express), publié le 06/03/2013 à 15:00 http://www.lexpress.fr/culture/livre/d-apres-keith-lowe-la-guerre-n-etait-pas-finie_1227176.html

Jusqu'en 1950, l'Europe orientale a continué d'être une terre de massacres de civils. Dans une synthèse saisissante intitulée L'Europe barbare: 1945-1950, le Britannique Keith Lowe réécrit la suite du nazisme. Couleur sang.

Viols de masse, enfants massacrés, villages rayés de la carte en Pologne et en Ukraine. Partisans tués par dizaines de milliers dans les pays Baltes. Minorités juives dépouillées de leurs biens et lynchées par la foule. Epuration ethnique d'un bout à l'autre de l'Europe orientale. C'était en 1947, deux ans après la capitulation allemande. Une orgie de violence au coeur d'un continent transformé en champ de ruines, avec son cortège de spectres humains jetés par millions sur les routes. C'était L'Europe barbare. 1945-1950, titre du grand livre de Keith Lowe, traduit en français après avoir été applaudi en Angleterre et aux Etats-Unis.

Lowe fait partie de ces historiens anglo-saxons quadragénaires et polyglottes qui renouvellent en profondeur notre connaissance du siècle des génocides et des totalitarismes - à l'image de Timothy Snyder, l'auteur de Terres de sang (Gallimard, 2012), fresque glaçante des massacres commis dans l'est de l'Europe entre 1933 et 1945. Cette nouvelle école a su tirer profit de l'ouverture des archives dans l'ex-bloc soviétique, raisonner en termes d'histoire globale et proposer une autre chronologie du conflit. Les tueries précèdent 1939 et l'armistice de 1945 ne met pas fin aux crimes de masse. Lowe compare la Seconde Guerre mondiale à "un superpétrolier labourant les eaux de l'Europe [dont la] course tumultueuse ne s'arrêta que plusieurs années après".

Les haines attisées par l'occupant nazi, la soif de sang, le désir de vengeance font des peuples du Vieux Continent, un mélange hautement combustible. En Pologne, les milices nationalistes sèment la mort dans les régions où la minorité ukrainienne vivait depuis des siècles. En représailles, les Ukrainiens massacrent leur minorité polonaise. La Yougoslavie de Tito, où la cruauté sera à son comble, se venge des Croates oustachis, suppôts de Hitler, en planifiant l'extermination de 70 000 personnes. Des camps de concentration - Theresienstadt en Tchécoslovaquie, Zgoda en Pologne - reprennent du service. Ils accueillent les prisonniers de la Wehrmacht et les civils allemands. Dans Prague libérée, en juin 1945, une ordonnance impose à la population germanophone le port d'un signe distinctif - la croix gammée -, cousu sur le vêtement. Elle lui interdit l'accès aux théâtres, aux restaurants, aux jardins publics, et la soumet au couvre-feu. En Lituanie, en Estonie, en Ukraine, des batailles rangées opposent l'Armée rouge aux forces nationalistes, les Frères de la forêt. Conflit oublié du xxe siècle, cette guérilla antisoviétique durera jusqu'aux années 1950. En Grèce, une autre guerre civile dresse les communistes contre les nationalistes.

La défaite de l'Axe ne met pas fin aux souffrances des juifs. Les pogroms qui secouent l'Europe orientale en 1946-1947 incitent plus de 300 000 d'entre eux à prendre le chemin de l'exil. Comparée au melting-pot qu'elle avait été avant-guerre, la Pologne devient méconnaissable. Avec les massacres et les déplacements forcés de populations, les anciens creusets cosmopolites est-européens font place à des Etats ethniquement homogènes. Phénomène inverse de ce qui avait été

tenté au lendemain de la Première Guerre : au lieu de déplacer les frontières pour les adapter aux habitants, les gouvernements déplacent les peuples pour les adapter aux frontières. L'accent mis sur les atrocités de l'immédiat après-guerre ne conduit pas à relativiser les crimes du nazisme au prétexte que les anciens bourreaux seraient devenus des victimes - et les anciennes victimes des bourreaux. Lowe rappelle que la spirale de violence fut une conséquence directe de la barbarie hitlérienne. Reste que cette étude implacable écorne singulièrement le mythe commode d'une Europe débarrassée du Mal après la chute du IIIe Reich.

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