Vingt minutes pour la mort : Robert Brasillach : le procès expédié
Alice Yaeger Kaplan, professeur d'études romanes et de littérature à Duke University, Durham, North Carolina, Usa.

Auteur de plusieurs essais sur la France de la deuxième guerre mondiale dans lesquels, comme de nombreux auteurs juifs américains, notamment historiens, la fille du procureur Kaplan au procès anti-nazis de Nuremberg en 1945, étudie l'attitude des français n'ayant pas choisi, pendant l'occupation allemande notamment, et contrairement à beaucoup, de défendre certains membres de la communauté juive.

Auteur notamment de The collaborator : the trial & execution of Robert Brasillach, University of Chicago Press, Chicago, Illinois, Usa, 2000, Intelligence avec l'ennemi, Gallimard, Paris, 2001, à propos de l'affaire Robert Brasillach, écrivain de trente cinq ans, condamné à mort, par la cour de justice de Paris, composée de professionnels ayant juré fidélité au maréchal Pétain et de jurés résistants, dans l'après-midi du 19 janvier 1945, pour trahison, et fusillé, malgré la demande de gràce faite au général de Gaulle par 63 écrivains français, de droite comme de gauche, et notamment par François Mauriac, Paul Valéry, Marcel Aymé, Jean Anouilh, Jean Paulhan et Albert Camus ... , écrivains qui demandent que l'on n'applique pas à Brasillach la loi juive du Talion (oeil pour oeil, dent pour dent, etc ...).

1
Marcel Reboul (commissaire du gouvernement, substitut, accusateur public) n'avait que trente-neuf ans à la fin de la guerre, lorsqu'on lui demanda de se charger des deux plus grands procès de sa carrière : celui des treize hommes de la « Gestapo française » et celui de Robert Brasillach.
Le cas de la « Gestapo française » était sans appel. On avait affaire à des opportunistes en même temps qu'à des meurtriers répugnants : à la fois criminels politiques et criminels de droit commun. Huit d'entre eux furent exécutés.

L'affaire Brasillach était une autre histoire, elle mettait en jeu la trahison par le biais des écrits, plutôt que par celui des actes.
Reboul devrait décider en son âme et conscience si on pouvait, oui ou non, parler de «crime intellectuel ».

Le fait qu'il s'agissait de juger une figure des milieux culturel et littéraire français, un ancien normalien, rendait les choses encore plus délicates. Le procès allait se dérouler à un moment où la cour de justice, créée quatre mois plus tôt, cherchait encore une légitimité.

Que la défense soit représentée par Isorni, ami et propriétaire de Reboul, avait ses avantages et ses inconvénients. Ils se consultèrent pour débattre de la complexité du cas. Ils prirent ensemble des décisions (par exemple celle de ne pas appeler de témoins à la barre), qui concernaient aussi bien la défense que l'accusation.
En un sens, cela aurait pour effet de dramatiser encore davantage le procès : il n'y aurait pas d'autres acteurs que ces trois hommes, Brasillach, Reboul et Isorni, sans médiation.

Isorni s'efforcerait de présenter Brasillach comme un poète, un homme de lettres, un fleuron de la nation, dont la perte serait irréparable. Au contraire, Reboul tâcherait de montrer que ce n'était pas un poète mais un propagandiste à la solde de l'ennemi, un renégat.
Que Brasillach soit acquitté ou condamné, il ne serait de toute façon pas facile au procureur de se réconcilier avec les conséquences de son acte. Soit on se souviendrait de lui comme de l'homme qui aurait épargné la vie de l'un des intellectuels français pro-nazis les plus connus ; soit il resterait dans l'histoire comme celui qui aurait condamné à mort un écrivain.
Intelligence, p. 119-120

2
« La justice, rappelait Frédéric Pottecher, c'est Dieu, mais il ne faut pas le dire - c'est plutôt le destin. » Dans tous les réquisitoires de Reboul, et il en rédigea un nombre incroyable, avec un énorme talent, entre 1944 et 1946, on sent la marque qu'il imprime aux événements, la défense constante de la magistrature avec des accents dignes de la tragédie grecque, une réponse entre les lignes à tous ceux qui osaient mettre en doute l'intégrité morale de la justice française.
Ibidem, p. 121

3
Même si les insinuations à caractère sexuel de Reboul étaient une forme de provocation, celles-ci n'étaient pas entièrement gratuites, puisque l'écrivain était connu pour ses penchants homosexuels.
On ne trouve dans aucun autre procès de l'époque autant d'allusions à l'homosexualité à portée rhétorique. Car il ne s'agissait pas ici d'une simple remarque en passant. Reboul insiste lorsqu'il mentionne la libération de Brasillach de son camp de prisonniers: « On couche avec l'Allemagne, et au lendemain de cette fornication on lui glisse dans la paume de la main le billet de retour. »
Puis il redouble, renforce la métaphore de l'homosexualité en la combinant avec celle de la sodomie: «Toute idée de résistance à la pénétration de la première [France] par la seconde [Allemagne] vous paraît un acte mons trueux », dit-il, avant d'ajouter pour conclure : «Votre amour quasi charnel de la force brutale a pu vous pousser à tenter d'amener votre pays dans le lit aux souvenirs si doux. »
On pouvait entendre à cet instant-là dans la salle la rumeur de réprobation des partisans de Brasillach.
Ibidem, p. 178

4
Parmi les phrases lues par Reboul aux jurés, on trouve les attaques de Brasillach contre les Juifs.
Le procureur isola deux des pires citations antisémites de l'écrivain : «il faut traiter le problème juif sans aucun sentimentalisme» et «il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder de petits ».
Il mit ces propos en contraste avec les déclarations faites par Brasillach pendant son interrogatoire, où il se présentait comme un humaniste, opposé à la violence collective. ...

Fondamentalement, conclut Reboul, Brasillach avait l'âme d'un dénonciateur. Il avait dénoncé la Sorbonne parce qu'elle abritait des enseignants engagés dans la Résistance, il avait dénoncé des étudiants du lycée Lakanal qui avaient arraché un portrait de Pétain du mur de leur classe, il avait dénoncé un jeune homme de l'Hérault qui avait ridiculisé Pétain dans un discours du 14 Juillet.
Pour tous les membres de l'assistance, ce simple mot de « dénonciation » rappelait les milliers de lettres qui avaient empoisonné la vie quotidienne sous l'Occupation - des voisins dénonçant des voisins, des non-Juifs dénonçant des Juifs, des chefs d'entreprise rivaux utilisant la délation pour s'éliminer les uns les autres -, toutes les insidieuses malveillances des quatre années passées.
Ibidem, p. 181

5
Brasillach était debout dans son box, attentif, tandis que Vidal (président de la cour de justice) lisait les réponses aux questions posées à la cour :

«Oui, à la majorité, sur les deux questions», marmonna-t-il. I n'y avait pas de circonstances atténuantes. Puis il précisa :

«Vu la déclaration de la cour portant qu'à la majorité Brasillach Robert s'est rendu coupable du crime d'intelligence avec l'ennemi ; ouï le commissaire du gouvernement en ses réquisitions : le conseil de l'accusé, l'accusé lui-même, qui a eu la parole le dernier ;

Vu les articles 75, par. 5, 36, 37, 38, 39 du code pénal ; les articles 63 par. 3, et 777 de l'ordonnance du 28 novembre 1944 ;

En exécution de ces dispositions, la cour, à la majorité, condamne Brasillach Robert à la peine de mort ;

Dit qu'il sera fusillé ;

Prononce la confiscation, au profit de la nation, de tous les biens du condamné, suivant les modalités prévues aux articles 37, 38, 39 du code pénal ;

Dit que le présent arrêt sera imprimé par extraits, publié et affiché conformément aux dispositions de l'article 36 du code pénal ;

Condamne Brasillach aux frais envers l'État

Vidal leva le nez de ses papiers administratifs et regarda encore une fois Brasillach dans le box des accusés, puis Isorni, sur le banc de la défense, en contrebas : «Brasillach, vous avez vingt-quatre heures pour vous pourvoir en cassation contre l'arrêt qui vient d'être rendu contre vous. Passé ce délai, vous ne seriez plus recevable

Brasillach ne s'effondra pas. Il y eut des huées dans le public. Vidal leva la séance.

....

Les procès de la plupart des collaborateurs les plus importants se déroulaient sur plusieurs jours. Cette fois-ci la procédure n'avait pris que six heures.
Six heures pour condamner à mort la star de la collaboration littéraire.
Ibidem, p.

6
En janvier 1945, parmi les soixante-trois signataires mentionnés dans les différentes versions de la pétition, vingt-sept étaient soit académiciens, soit membres de l'lnstitut. Huit autres étaient de futurs membres de l'Académie.
Nombre de ces hommes étaient liés à Brasillach ; il avait pu être leur étudiant à la Sorbonne, ou bien il avait dit du bien de leurs livres. L'un des signataires, par exemple, Marcel Bouteron, spécialiste de Balzac, était bibliothécaire à l'Académie et il avait aidé Maurice Bardèche (beau-frère de Brasillach) lorsque ce dernier rédigeait sa thèse.

Le monde du théâtre était lui aussi bien représenté, grâce à Anouilh : six auteurs dramatiques, des décorateurs et des metteurs en scène, y compris Jean-Louis Barrault de la Comédie-Française, Jacques Copeau et Charles Dullin. Ces derniers avaient été célébrés par Brasillach dans son ouvrage Animateurs du théâtre.
Pendant l'Occupation, Dullin avait dirigé l'ancien théâtre Sarah-Bernhardt, qui avait été aryanisé par les nazis. Il avait échappé à l'épuration par miracle.

Cette pétition devint un événement en soi, et eut des conséquences qui dépassaient le cas Brasillach lui-même. Au CNE (Comité national des écrivains) et aux Lettres Françaises, de plus en plus nettement associés au Parti communiste, c'est Louis Aragon et Paul Eluard, partisans inflexibles de l'épuration, qui donnaient le ton : nulle compassion pour les traîtres !
Pourtant Camus, Mauriac, Paulhan, ScWumberger, Gabriel Marcel, Georges Duhamel et les frères Tharaud, qui avaient signé avec eux le manifeste du CNE dès le départ, en septembre 1944, signèrent tous la pétition en faveur de Brasillach. Ils représentaient dès lors un mouvement dissident au sein du CNE. Tous démissionnèrent l'année suivante, sauf Mauriac, qui fut exclu du groupe en 1948.
Pour tous ces hommes, la pétition Brasillach représenta un tournant. Prendre la décision de signer c'était déjà reconnaître ce que Paulhan définirait comme le «droit à l'erreur de l'écrivain », position qu'il allait amplement développer dans deux essais importants, De la paille et du grain (1947) et Lettres aux directeurs de la Résistance (1952), tous deux très critiques à l'égard de l'épuration légale.
Ibidem, p. 213-214

7
En faveur de la grâce, de Gaulle avait devant lui la pétition des écrivains et des intellectuels, la pétition des compagnons de captivité de Brasillach, les nombreuses lettres du public témoignant de son courage et de ses qualités littéraires, les deux lettres indiquant qu'il avait tenté de sauver Cavaillès et Bruhat.
Par ailleurs, le Général dut sans doute subir les pressions de son secrétaire personnel, Claude Mauriac, fils de François Mauriac. Il avait aussi à sa disposition les remarques de Boissarie soulignant les similitudes entre le cas de Brasillach et celui de Béraud, à qui il avait accordé sa grâce plusieurs semaines auparavant.
Contre la grâce, il avait les puissants arguments de la magistrature et de la commission des grâces, et son propre sens de la justice et de l'histoire. ...

De Gaulle, après avoir examiné tous les documents, refusa le recours en grâce. Le décret d'exécution de la peine capitale, signé par le Général et son ministre de la Justice, porte la date du 3 février 1945.
On ne peut en être absolument certain - le document ayant pu être signé entre 22 heures et minuit, après le départ d'Isorni - mais il se peut que de Gaulle ait pris sa décision avant son entrevue avec l'avocat de Brasillach.
Ibidem, p. 222 et 224

8
Les douze hommes du peloton d'exécution se mirent en ligne. Brasillach refusa qu'on lui bande les yeux. Au moment de la mise à feu, il s'écria : «Vive la France quand même.» Un mot de la fin qui est typique de Brasillach, et qui laisse une dernière fois transparaître sa ferveur idéologique en même temps que son goût pour le bon mot, son art de dire ce qu'il faut au moment où il faut.
Ibidem, p. 224

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