Juillet 2008. Le libertaire Siné accusé d'"antisémitisme" : réponses du sus-dit (portrait, Libération du 30 juillet 2008)
Histoire de la gauche caviar, Robert Laffont, Paris, 2006
Pinochet 11/12/2006. A propos de la mort d'Allende en 1973
Laurent Joffrin

Journaliste politique. Directeur de la rédaction de Libération (1996-1999), puis du Nouvel Observateur (1999-2006), puis Directeur de Libération.
Auteur de nombreux ouvrages, notamment de Mai 68, histoire des Evènements, Le Seuil, Paris, 1988 ; La régression française, Le Seuil, Paris, 1990 ; Kosovo, la guerre du droit et Yougoslavie, suicide d'une nation, Mille et Une Nuits, Paris, 1999 ; C'était nous, Robert Laffont, Paris, 2004 ; Histoire de la gauche caviar, Robert Laffont, Paris, 2006.
En mars 2008 il publie un vigoureux pamphlet contre son ennemi, Nicolas Sarkozy lui-même : Le Roi est nu, Robert Laffont, Paris, 2008 (la Gauche caviar contre la Droite bling-bling ...)

1
On rappelle fréquemment - et lourdement - que Fabius est fils d'antiquaire et qu'il habite près du Panthéon; on souligne que Strauss-Kahn a du bien ou que BHL est milliardaire. On voit dans leur argent l'indice d'un engagement factice, le signe d'une foi de circonstance, la marque d'un apatride de la politique, d'un mercenaire de luxe, sans feu ni lieu. Souvent les hommes de la gauche caviar sont des juifs ou des protestants : les mêmes clichés, à peine adaptés, reviennent à la surface de l'inconscient collectif. Un peu comme une certaine droite n'aime pas les hommes sans identité nationale, une certaine gauche déteste les hommes sans identité sociale. Comme il y a pour la première une pureté de race, garantie de fidélité et de franchise, il y a pour la seconde une pureté de classe, gage de loyauté et de droiture.
On n'aime pas les cosmopolites, les hybrides, les sangmêlé, les métis de la politique. On veut une gauche populaire, aux origines simples et aux idées claires. Pas cette gauche entortillée dans ses contradictions et ses scrupules humanistes, des singes savants de la lutte de classe dont la bourgeoisie, finalement, tient toujours la laisse.
Histoire de la gauche caviar, pp. 12-13

2
C'est ainsi: les deux présidents les plus à gauche du xxe siècle américain étaient tous deux nés avec une cuillère d'argent dans la bouche, tous deux fils de famille, tous deux nantis d'une solide fortune et adeptes d'un mode de vie raffiné.
Les Roosevelt et les Kennedy faisaient partie de l'élite de la côte est. Néerlandais pour les premiers, Irlandais pour les seconds, ils avaient choisi le Parti démocrate parce que les immigrants vont presque toujours de ce côté-là. Ils avaient vite atteint le point le plus haut de l'échelle sociale.

Milliardaires à leur naissance, Franklin et John ont grandi tous deux dans une famille déjà illustre en politique. Theodore Roosevelt, le cousin plus âgé du jeune Franklin, était une légende vivante.
Grand chasseur, grand voyageur, soldat impétueux, chef d'un régiment de volontaires, les Rough Riders, qui allaient s'illustrer dans la guerre contre l'Espagne, il fut gouverneur de New York puis président des États-Unis. Longtemps les électeurs les moins informés ont pris Franklin pour Theodore ou pour son fils.
Il en joua.

Le père du président Kennedy était un milliardaire autoritaire et sans scrupule, financier du Parti démocrate, ami de Roosevelt qui en fit son ambassadeur à Londres à la fin des années 1930. Joseph admirait le IIIe Reich et approuvait la politique d'apaisement aveuglément menée par Neville Chamberlain. Roosevelt le rappela quand il se persuada de la nécessité de l'affrontement avec Hitler.
Joseph vit sa carrière s'arrêter et reporta tous ses espoirs sur ses fils. Pour assurer le succès de John, il ne recula devant rien.

Pendant la guerre du Pacifique, le jeune Kennedy avait courageusement sauvé plusieurs marins de son petit patrouilleur coupé en deux par un navire japonais. Une habile campagne de presse orchestrée par son père Joseph fit de ce sauvetage mineur une geste héroïque qui lança la carrière de John.
Quand celui-ci, au retour d'un voyage en Europe, écrivit un honnête essai sur la politique étrangère britannique, son père fit en sorte que le texte soit publié puis, pour en faire un best-seller, il fit acheter le livre en librairie par des comparses.
Débutant en politique, John bénéficia de fonds inépuisables pour financer ses campagnes à la Chambre des représentants puis au Sénat, ainsi que des conseils très professionnels d'une équipe réunie en grande partie par Joseph.

On dit même - mais la chose n'est pas prouvée - qu'en 1960 Joseph, usant des liens tissés au moment de la prohibition avec la mafia de Chicago, persuada les principaux parrains de faire voter massivement pour son fils dans les quartiers populaires de Chicago.
John Kennedy, on le sait, fut élu avec une marge infime: les dollars et les amis de son père ont joué un rôle décisif.

Franklin et John, en un mot, étaient des héritiers.
Ibidem, pp. 102-104

3
Ils eurent avec les femmes des relations nombreuses et tumultueuses.

L'épouse de Roosevelt, Eleanor, découvrit juste après la Première Guerre que son mari menait de front avec sa carrière politique une liaison passionnée avec sa jeune secrétaire.
Un modus vivendi s'établit. Eleanor fit chambre à part mais devint aussi la meilleure conseillère de Franklin, en même temps qu'une idole du Parti démocrate, grâce à sa constance militante, son engagement féministe et son action humanitaire.

On ignore ce que Jackie Kennedy savait exactement des innombrables frasques de son mari. John était un don Juan compulsif et expéditif (on l'appelait «four minutes Jack»(notedt, comme Jacques Chirac)), peut-être dopé sexuellement par le traitement médicamenteux que lui imposaient d'atroces douleurs de la colonne vertébrale. Pourtant il bénéficia lui aussi de l'aura de sa femme.
Jackie s'occupait peu de politique mais son charme, ses tailleurs de gravure de mode et son abord simple et plein de sollicitude en firent 1 'héroïne de ce qu'on n'appelait pas encore la « presse people ». « Je suis le type qui accompagne Jackie Kennedy», disait souvent le Président en ouverture de ses conférences de presse à l'étranger.

Les deux démocrates les plus en vue du siècle surent tous deux jouer à merveille de leur charisme auprès des médias.
Leurs convictions, quoique solides, n'avaient rien d'idéologique.
Ibidem, pp. 104-105

4
C'est un fait néanmoins: ni Jaurès, ni Blum, ni Mendès, ni Mitterrand, n'étaient d'origine ouvrière.
Techniquement parlant, selon la définition que nous avons adoptée - une élite bourgeoise ralliée à la gauche - on peut les rattacher à la gauche caviar. Mais plutôt qu'un objet d'ironie ou d'indignation, ce doit être un thème de réflexion. Pourquoi la gauche démocratique fut-elle dirigée, tout au long du xxe siècle, par des bourgeois?
Ibidem, p. 112

5
Les erreurs furent nombreuses.
L'Union sacrée en 1914 après la mort de Jaurès, l'abstention de Blum devant la prise du pouvoir par Pétain, le délitement de la chambre de Front populaire, les crimes de la guerre d'Algérie.

Pourtant, toujours, le socialisme français se releva de ses fautes et reprit sa marche patiente vers le progrès social.
Et toujours ses compagnons de route issus des classes dirigeantes - les hommes de la gauche caviar - jouèrent leur rôle de passeurs, d'experts, de conseillers, de théoriciens ou de porte-parole. On les trouve dès l'origine autour de Jaurès, de Blum, de Mendès et de Mitterrand. Collectivement, ils n'ont pas à rougir de leur parcours. Ils ont préservé la démocratie, réformé la société, amélioré la condition populaire.
Jusque dans les années 1990, ils ont préparé les projets, développé les analyses, diffusé les idées et conseillé les responsables. Ceux qui étaient plus ouvriers qu'eux se sont souvent davantage trompés.
Ibidem, pp. 124-125

6
Tous les ans, « SOS », comme on dit, organise un dîner à la fois mondain et militant, qui est un autre rendez-vous de la gauche caviar.
Celle-ci s'étend ainsi, grâce à ce compagnonnage, aux éléments prometteurs de la «beurgeoisie ».
Gauche caviar et gauche tajine réunies: il y a là un mélange d'avenir qui verra peut-être, un peu à la manière de ce qui se passe aux États-Unis dans le parti démocrate, fusionner l'opinion progressiste avec les membres et les défenseurs des minorités.

Aux dîners de SOS se rencontrent les réseaux qui ont longtemps agi dans le sens d'un mitterrandisme modernisé, aujourd'hui reconverti dans le soutien de la majorité du PS, pour imprimer au mouvement antiraciste une ligne modérée, «droit-de-l'hommiste », fondée sur l'entente entre ce qu'on appellera peu à peu les «communautés», noire, arabe et juive.

Ces dîners sont émaillés par la présence d'une autre figure de la gauche caviar capitaliste, homme plein d'énergie et d'habileté qui a fait fortune dans la mode et apporta longtemps à François Mitterrand puis à ses héritiers le concours d'un esprit vif et cultivé: Pierre Bergé.
Ancien adepte de Stirner et de la gauche libertaire, amateur éclairé de musique et de littérature, cerveau et bras armé de Saint Laurent, milliardaire de la mode, Pierre Bergé devient lui aussi l'ami de François Mitterrand, qu'il aide non seulement en parrainant SOS-Racisme mais aussi en lançant sur sa cassette, dans les années 1980, le mensuel Globe dirigé par Georges- Marc Benhamou, magazine branché tout entier dévoué à la cause mitterrandienne.

Pierre Bergé est proche de Laurent Fabius et se trouve donc marri de voir que son adversaire Lionel Jospin devient en 1995 le leader du PS et de la gauche. Il continue néanmoins à jouer le rôle d'une éminence vif-argent auprès de telle ou telle fraction de la gauche réformiste.
Ibidem, pp. 150-151

7
Ce qui donne son socle à la gauche, c'est sa réflexion morale, non les fragiles élucubrations de la sociologie.

La gauche ne doit pas induire ses principes d'une analyse économique ou sociale. Elle doit les déduire d'une réflexion morale universelle, qui vaille pour tous les hommes dans tous les pays.
Elle ne doit pas attendre passivement du peuple ses idées mais le convaincre, en prenant en compte sa situation et ses aspirations, que ses idées sont justes. Quitte à les appliquer ensuite en tenant le plus grand compte des situations concrètes.

La gauche doit, ainsi, procéder à l'inverse de Marx ou de Lénine.
La juste conception socialiste ne dérive pas de l'état de l'économie et du rapport entre les classes sociales. Pour reprendre l'expression du philosophe barbu, « elle flotte dans l'air », au-dessus des contingences historiques.
Elle vient d'une réflexion rigoureuse sur les droits de l'homme et leur traduction concrète, que la conception traditionnelle limite aux libertés alors que les impératifs de l'égalité, eux aussi, doivent présider à l'organisation de la société.

Le socialisme, à cet égard, prolonge la Révolution française qui, contrairement à ce que disait François Furet, n'est pas finie (le sera-t-elle jamais ?). La philosophie de la gauche doit d'abord être analytique, déductive et non matérialiste et dialectique. Elle doit emprunter à Kant plus qu'à Marx, à Rawls plus qu'à Bourdieu.

Révisionnisme? Abandon de la doctrine traditionnelle du mouvement ouvrier? Rupture de la gauche avec la pensée socialiste? Certainement pas. En revenant aux principes, en oubliant le préjugé du marxisme, les ornières de l'ancienne doctrine, la gauche redevient elle-même, c'est-à-dire ce grand mouvement d'humanisme et de justice qui fait sa force.

En effet, gauche de l'élite ou gauche du peuple, nous avons toujours le même rêve. Loin du marxisme et du communisme, de la « radicalité » et des doctrines de fer, nous croyons toujours à la justice comme principe moral et non comme commencement inévitable de l'Histoire. Pourquoi en serait-il autrement? La société est-elle juste?
L'humain l'emporterait-il partout? La planète seraitelle apaisée? Ne pourrait-on imaginer un monde meilleur? Poser ces questions, c'est y répondre.
Alors oui, nous avons gardé le même rêve.
Ibidem, pp. 196-197

8
Nous avons appris que la culture, notre religion, ne garantit pas contre la barbarie.

En un mot, nous avons appris que l'Histoire se rit des lendemains qui chantent et détruit à plaisir nos illusions. Voilà qui nourrit le procès en trahison. Mais nous avons vu que ceux qui le mènent ont fait bien pis, que le bilan historique de la gauche réformiste doit susciter non pas des regrets mais de la fierté.

Nous avons appris, surtout, que nos valeurs vivent toujours et éclairent la route. Nous avons appris que la lutte paie et que le bonheur est possible. Qu'il est dans un discours de Mandela ou un film de Wong Kar-Wai, dans une loi d'abolition ou une strophe de René Char, dans la chute d'un dictateur ou un couplet de Noir Désir, dans un traité de paix ou un roman de Salman Rushdie, dans une sonate au pied d'un mur qui s'effondre et même dans une victoire électorale aux couleurs du mois de mai.

Nous avons appris que la Révolution est dangereuse mais qu'elle laisse au cœur un regret toujours à vif, celui d'un temps où l'homme se sent l'auteur de son existence, d'un temps où il se hisse au-dessus de lui-même.

C'est le souvenir que nous voulons garder de Mai 68 et des années qui ont suivi, quand l'aventure était dans toutes les têtes (notedt, c'est nous qui soulignons).

Nous avons appris à nous méfier des vertiges de la rupture mais nous n'avons pas oublié la lumière qui tombe de la brèche et son éblouissement... Non, décidément, nous n'avons pas changé de rêve.
Ibidem, pp. 198-199

9
La démocratie a besoin de principes, de références, de valeurs et d'une volonté pour les faire respecter. Celui - ou celle - qui saura incarner cette volonté-là aura une bonne chance de se concilier le peuple et de s'imposer. Alors la gauche caviar retrouvera son rôle historique...
Ibidem, p. 209

------

lundi 20 novembre 2006, 8h24 Libération: les actionnaires réunis pour entériner le plan Rothschild

PARIS (AFP) - Les actionnaires de Libération devraient entériner lundi le plan de relance de l'actionnaire principal Edouard de Rothschild après son approbation par les salariés, laissant entrevoir une issue à la crise et éloignant le spectre d'un dépôt de bilan.

Les salariés de Libération se sont majoritairement prononcés vendredi en faveur du "schéma de relance" proposé par l'homme d'affaires, détenteur de 38,8% du capital, qui prévoit un important plan social en échange d'une recapitalisation de 15 millions d'euros.

Le conseil d'administration convoqué lundi, le sixième en deux mois, doit à son tour se prononcer sur ce plan qui prévoit aussi l'arrivée à la tête de Libération de Laurent Joffrin, ancien directeur de la rédaction de 1996 à 1999.

Le journaliste a commencé à élaborer un projet rédactionnel pour le quotidien, qui doit, selon lui, être "engagé", positionné clairement à gauche et "aux côtés de ses lecteurs". Deuxième actionnaire avec 18,4% du capital, la Société civile des personnels de Libération (SCPL), qui s'opposait au plan depuis plusieurs semaines, s'est engagée à respecter le vote strictement "indicatif" des salariés. Sauf coup de théâtre, ses trois représentants au conseil d'administration devraient donc approuver lundi le plan. En entraînant la modification des statuts de la société, il devrait cependant faire perdre à la SCPL son droit de veto sur les grandes décisions (nomination du PDG, arrivée de nouveaux investisseurs...). L'approbation de ce projet par le conseil d'administration, après plusieurs semaines de conflit ouvert entre les principaux actionnaires, éloignerait le spectre du redressement judiciaire. Libération, qui devrait accuser une perte de 12 millions d'euros en 2006, ne dispose que de quelques semaines pour éviter le dépôt de bilan. Mais la sortie de crise s'annonce encore périlleuse: après le conseil, devrait s'ouvrir une longue période de discussions et de négociations sur le plan social, mais aussi sur la réorganisation de la rédaction et la nouvelle orientation rédactionnelle. Laurent Joffrin devra aussi, selon ses propres mots, s'employer à "rassembler" une équipe qui s'est "divisée" après le départ du fondateur du journal, Serge July, en juin sous la pression M. de Rothschild. Vendredi à l'issue du vote des salariés, la SCPL a estimé qu'il ne constituait ni un "blanc-seing", ni un "plébiscite" et a averti que rien ne serait joué avant les "votes statutaires". Dans les semaines qui viennent, les salariés de Libération seront en effet appelés à voter de nouveau sur l'entrée de nouveaux investisseurs dans le capital et le changement des statuts de la société. En cas de vote défavorable, ils pourraient, selon les statuts du journal, bloquer le processus.
Yahoo.fr, actualités,

-------

Pinochet. Le coup d'Etat en 1973 et la mort d'Allende ont traumatisé la gauche.
Une déchirure Par Laurent JOFFRIN Libération QUOTIDIEN : lundi 11 décembre 2006

Ce fut, aussi, une blessure française. A distance, dans ce pays où les armées ne sortaient plus de ses casernes, au coeur d'une Europe protégée, l'annonce du coup d'Etat fut entendue par tout un peuple engagé les larmes aux yeux. Plus de trente ans plus tard, et quel que soit le respect qu'on devrait éprouver devant la mort d'un vieillard, la mémoire de l'événement ­ cet autre attentat du 11 septembre ­ empêche la compassion. Allende s'est suicidé, Pinochet est mort dans son lit. L'Histoire, décidément, se rit de la morale.

Les souvenirs remontent en foule, qui ne touchent pas seulement ceux de cette époque-là, mais toutes les générations. Le regard des militants raflés, les stades emplis d'une foule fiévreuse, les doigts brisés du chanteur de la gauche chilienne, Victor Jara, le calme d'Allende avant l'assaut de la Moneda par les soldats rebelles. Allende, ce prudent, ce démocrate ultra-légaliste, ce politique enclin au compromis qui allait mourir sans peur, les armes à la main. Et dans les rues de Santiago, les bottes bien cirées de bataillons défilant au pas de l'oie. C'étaient celles dont parlait Orwell, celles qui «écrasent un visage humain», celui du socialisme de nos rêves.

Le Chili de ces années-là est devenu un mythe européen parce qu'on noyait dans le sang une expérience parfaitement démocratique. La lumière venue de l'autre côté du monde se reflétait dans nos parages politiques. L'Unité populaire venue au pouvoir en 1971 ­ «el pueblo unido» ­ incarnait une volonté de rupture dans la liberté, un espoir populaire sans coercition ni police politique. Des erreurs, des imprudences économiques ? Il y en eut. Mais surtout des réformes qui donnaient le sentiment aux plus modestes qu'enfin, ils comptaient. Allende, l'homme à la moustache de Maigret et aux lunettes de Buddy Holly, symbolisait une stratégie européenne, celle qui voulait qu'on exerce un pouvoir de gauche sans toucher aux principes républicains. On accusait à l'époque l'Amérique d'avoir décrété et exécuté son arrêt de mort. Réflexe de militant : réflexe juste.

On sait aujourd'hui que Kissinger, Nixon et d'autres ont bien conspiré contre la démocratie chilienne et que si un tribunal international s'était saisi du cas, ils auraient été mis en cause. On sait aussi que ces souvenirs ne sont pas vains. A défaut d'être cité et condamné, Pinochet fut empoisonné toute la fin de sa vie. Et surtout, le Chili et l'Amérique latine ont fini par entendre le message posthume d'Allende. Michelle Bachelet et les autres démocrates du continent voués au progrès lui ont succédé. Ils gouvernent dans la difficulté, parfois dans la déception. Mais avec eux, l'espoir de l'Unité populaire, si longtemps nié dans la violence et la réaction, est ressuscité.
Libération, 11 décembre 2006, p. 7

--------

Mercredi 30 Juillet 2008 leJDD.fr Siné, Charlie, Val et les autres Par Richard VETY

L'affaire Siné suite et... pas fin. Le directeur de la rédaction de Charlie Hebdo, Philippe Val, revient sur la polémique suscitée par la saillie antisémite de son ancien collègue dans les colonnes de son journal. Le jour même où Libération choisit de consacrer sa der au vieux dessinateur anar. Philippe Val avoue dans sa diatribe son "antisinétisme" pour mettre fin aux "rumeurs".
Philippe Val fait part de sa ''lassitude'' après la polémique créée par ''l'affaire Siné''. (Maxppp)

Une affaire d'états... d'âmes. Et plutôt sombres. Le vieux dessinateur anarchiste qu'est Siné, 79 ans, a jeté un pavé dans la marre médiatico-politique avec une tribune de mauvais goût que Philippe Val, son supérieur hiérarchique, ne s'était même pas donné la peine de lire. Pourquoi? Parce que les deux hommes ne se sont jamais vraiment appréciés. C'est peut-être une raison suffisante aux yeux de Val mais cela constitue sans doute une erreur professionnelle. Diriger c'est aussi savoir déléguer, même une relecture. Une erreur donc, voire une faute que Philippe Val tente aujourd'hui de rattraper. Il s'est fendu, mercredi 30 juillet, dans les colonnes de son journal, d'un édito sobrement intitulé Antisinétisme. Afin de pourfendre "les rumeurs les plus aberrantes" et de concéder avoir "commis une erreur".

Philippe Val revient sur les origines de la polémique par des "faits simples et vérifiables". Contacté par un proche conseiller de Jean Sarkozy, dont Siné raillait l'éventuelle conversion au judaïsme en vue de son mariage avec Jennifer Sebaoun Darty, le directeur de la publication de l'hebdomadaire satirique aurait demandé à son dessinateur de "lever les ambiguïtés sur ses propos" afin d'éviter un procès envisagé par le fils cadet du président de la République et sa fiancée. Siné aurait dans un premier temps accepté puis fait volte-face car lui, il a des "couilles". "Il a préféré partir, et depuis alimente la rumeur selon laquelle je l'ai viré", affirme Philippe Val. Voilà pour le "licenciement" de Bob Siné.

"Une forme molle de fascisme"

Restent les questions posées par les lecteurs du journal, auxquels Val répond dans son édito. L'ancien chansonnier (le duo de comiques troupiers Val et Font) fait le distinguo entre attaques personnelles et "attaques contre les religions en tant qu'elles veulent se substituer aux lois démocratiques". Pour Philippe Val, il est clair que Siné s'est personnellement attaqué à Jean Sarkozy. Le dessinateur a "fait usage d'une liberté paradoxale", celle de "proférer des insultes machistes, antisémites et homophobes datant de l'époque bénie de la jeunesse de Siné". Une liberté "dont le prix est l'absence de liberté des autres" qui tend vers une "forme molle de fascisme". En conclusion, Philippe Val estime avoir été "fidèle aux valeurs communes que partagent Charlie Hebdo et ses lecteurs. C'est sa "consolation", écrit Philippe Val.

La polémique suscitée par la tribune de Siné du 2 juillet, et lancée par Claude Askolovitch, valait bien un édito, même tardif. Val n'a pas eu d'autre choix: toute la presse s'en est mêlée. Et pas seulement la presse. Les sphères intellectuelles, hautes ou basses, et politiques puisque la ministre de la Culture, Christine Albanel, a également pris part au débat. Et chacun a choisi son camp. Alors Siné antisémite? L'ami de Jacques Vergès, le soutien de la liste Euro-Palestine de Dieudonné a déjà été condamné en 1985 pour antisémitisme. Quant à Philippe Val, qui s'était personnellement attaqué au journaliste Denis Robert malgré les "valeurs communes" qu'il rappelle dans son édito, il semble avoir du mal à choisir son entourage. Son ancien complice, Patrick Font, a été condamné en 1998 à huit ans de prison pour attouchement sexuel sur mineurs de moins de 15 ans.
Vous aimez le traitement de l’actualité sur leJDD.fr ? Découvrez chaque dimanche, le Journal Du Dimanche en version PDF sur leJDD.fr ou dans un point de vente près de chez vous.

-------

Deux réponses de Siné à «Libération» Libération 31 juillet 2008 p. 23

Droit de réponse de Maurice Sinet, dit Siné, à l'article de Laurent Joffrin publié dans la rubrique «Rebonds» du journal Libération, en date du 25 juillet 2008, titré «Charlie Hebdo: sanctionner l'antisémitisme», ainsi que sur le site www.liberation.fr.

Monsieur,
Votre amitié pour Philippe Val vous a égaré au point de m'insulter gravement dans les colonnes de votre journal du 25 juillet, en me traitant à plusieurs reprises d'antisémite et de raciste.
Vous insultez par la même occasion toute la communauté juive en l'assimilant à une race! Vous allez jusqu'à associer mon nom à Drumont, Maurras et Brasillach ... Bigre! Pourquoi pas à Hitler, Pol Pot et Saddam Hussein pendant que vous y êtes?

Je suis désolé de vous décevoir, mais je ne suis l'auteur ni de Mein kampf ni des Protocoles des sages de Sion. Je ne suis, depuis plus de soixante ans, qu'un anti-imbécile primaire (euphémisme destiné à parer à tout refus de publication éventuel).
Siné
(«Polémiste lourdingue» aux «éructations de folliculaire. et «cacochyme de l'extrême gauche anti­sioniste». )
Nota bene. Vous n'êtes pas sans savoir que je poursuis en justice, pour diffamation, Claude Askolovitch, qui pourtant en a dit beaucoup moins que vous.

Droit de réponse de Maurice Sinet, dit Siné, à l'article de Laurent joffrin publié dans la rubrique «Rebonds» du journal Libération, en date du 28 juillet 2008, titré «Siné, suite ... », ainsi que sur le site www.liberation.fr.

Monsieur,
Vous parlez de la violence haineuse des pétitionnaires envers Philippe Val, mais la vôtre, à mon égard, ne l'est assurément pas moins. Si vous n'entendez que le son de cloche de Val, qui me déteste, cela n'est guère étonnant: «il est convenu dans un premier temps, avant de se rétracter; d'un texte carrectif», écrivez-vous dans votre article.
Val vous a-t-il dit qu'il s'agissait d'une lettre apocryphe qui avait été rédigée par ses soins? Je n'avais accepté de la signer, de mauvaise grâce, après quelques corrections, que pour clore cette fâcheuse polémique.
Si je me suis rétracté, c'est parce que j'ai appris in extremis qu'un communiqué de la rédaction, soi-disant unanime et condamnant mes propos, allait être publié simultanément dans Charlie Hebdo.

J'ai estimé cela pour le moins malhonnête. «Son soutien récent à l'humoriste Dieudonné [ ... ] : je ne sais pas où vous êtes allé pêcher cette infor malodorante? Je n'ai jamais soutenu ce personnage et j'éprouve pour lui une vive antipathie! Finalement, il n'y a d'exact que mes propos (bien que je croie que la loi vous interdise de les ôter) que vous rapportez, bien sûr sortis de leur contexte (l'émission sur Carbone 14 avait eu lieu un dimanche à partir de minuit et avait duré trois heures!).

J'avais, il y a vingt­trois ans de cela, présenté mes excuses, sincères celles-là et pas apocryphes. Maître Bernard Jouanneau,avocat de la Licra, écrivait en retour: «Lisez, apprenez-la par coeur, récitez-la à vos enfants. Vous avez là un morceau d'anthologie, une page du coeur. { ... ] A la prochaine audience, je pourrai serrer la main de Siné
Comme la Licra refusa de publier sa lettre dans son périodique, l'avocat démissionna de ses fonctions pour protester!
Siné

-------

Siné furax
Viré de Charlie Hebdo pour une chronique jugée «antisémite» par son patron, Siné, 79 ans, ne regrette rien.
Libération, Eric Favereau, QUOTIDIEN : mercredi 30 juillet 2008 p. 24

«Quoi, Libé veut faire un portrait de Siné ! Je trouve ça gonflé.» Philippe Val, directeur de Charlie Hebdo est furieux (1). «Quel pays pourri ! Je reçois des tombereaux d’injures et de menaces, alors que j’ai simplement voulu réparer une injustice.»

Puis, vraiment en pétard, et pas loin de déraper, lui aussi : «Rendez-vous compte, pas un journaliste non juif qui me soutient.»
Enfin, de nouveau patron : «Vous êtes journaliste, eh bien faites votre boulot. Mais regardez les dessins de Siné où il dessinait des enfants juifs.»

Bigre, l’heure est grave. Siné viré de Charlie, Siné taxé d’antisémitisme, Charlie en crise. Et Charlie, surtout, qui a perdu toute trace d’humour. Marchons donc sur des œufs.
Et pourtant, quelle guignolade ! Comment prendre au sérieux ce conflit de l’été qui ressemble plus à un vieux règlement de comptes qu’à une remise en cause des grands principes de l’humanité ?

Siné, le vieux Siné, le méchant Siné !
Il a 79 ans, il vous accueille dans sa petite maison fleurie à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis). Il est en pleine forme. Le livreur d’oxygène débarque avec une nouvelle bonbonne. «Depuis quelque temps, on m’a trouvé une saloperie aux poumons», dit notre accusé.
Pas de quoi l’inquiéter : «Je suis un teigneux. Ma vengeance, je ne la mange pas froide. Et Val, je vais le faire chier. Me virer pour antisémitisme, moi !» Et rigolard : «Qu’il fasse gaffe, avec l’oxygène que je me fous dans le nez, je ne suis pas prêt de mourir.»

Dans la galaxie des dessinateurs politiques, Siné est un roc.
Toujours le même, toujours provocateur. Ce mercredi, il porte un tee-shirt qui lui va à merveille : «Fuck la mode.» Et pour les malentendants, il insiste : «J’ai une forme éblouissante.» Il revient pourtant d’un séjour «payé par la Sécu» aux thermes de Brides-les-Bains (Savoie) : «J’avais 15 kilos à perdre, parce que c’est dangereux pour mes poumons. J’en ai perdu 8, à boire un verre de 30 cl d’eau chaude, avant chaque repas. Dégueulasse. Mais ça marche.»
C’est là-bas, entouré de femmes obèses en quête de régime, qu’il a écrit sa chronique fatale pour Charlie. Siné a des habitudes. Il lit la presse, met de côté des infos. Il écrit à la main, scanne le tout et l’envoie par mail.

«Le truc du fils de Sarkozy, je l’ai lu et mis de côté.»
Siné n’est pas idiot. Il se doutait bien que son directeur allait faire la gueule. «Mais pas pour ça ! C’est pour l’affaire Denis Robert. Val avait fait un papier ordurier. Il y a quand même d’autre combat que de dire que Denis Robert est un mauvais journaliste d’investigation. D’où mon paragraphe où je disais que j’avais été censuré.»

Et de Brides-les-Bains, il écrit ces quelques lignes : «Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l’UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est arabe ! Ce n’est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit.»

Les jours passent et rien ne se passe. Selon Philippe Val, avant publication, il a juste lu le premier paragraphe : «Encore les merdes de Siné», s’est-il dit. Quelques jours plus tard - alerté par un journaliste du Nouvel Obs, et par l’avocat du journal qui craint un procès -, le directeur du journal tempête.
Demande à Siné de présenter ses excuses. «Mes couilles»,lui répond Siné. On connaît la suite. Pour Val, Siné s’est mis hors du journal. Mais cela ne se passe pas tout à fait comme prévu.
Comme une marmite qui ne se retient plus, pleuvent des réactions de soutien pour le dessinateur, couplées d’attaques contre Val, son pouvoir étouffant et ses amitiés paillettes.

«Depuis la mort de Gébé, Val voulait ma peau»,s’amuse Siné. Siné qui n’a pas que des bonnes idées. Il participa au comité de soutien à la liste Euro-Palestine de Dieudonné, à la fureur de ses amis. Siné qui adore emmerder. Siné qui raconte que presque tous les lundis il a droit à des coups de fil de Val ou de Bernard Maris, pour des expressions jugées trop brutales dans sa chronique.

«Une fois, j’avais écrit que si les Israéliens continuaient leur politique à Gaza, il y aurait de plus en plus de kamikazes. Val m’appelle, me dit que je "justifie les kamikazes", je rajoute un petit truc.»
Val : «Siné, on le surveille. Si je l’avais lu, le papier ne serait pas passé.»
Le même Val, en 2000, dans une préface au livre du dessinateur, écrivait, dithyrambique : «Un conseil aux anti-Siné qui voudraient le rester : n’ouvrez pas ce livre. C’est marrant, enthousiaste, communicatif, et dans cinq minutes, vous allez dire : "Je rêve ou quoi ? Mais je l’aime ce mec."»

Un jour génial, un autre antisémite.
«Je lui demandais juste des excuses, il avait blessé des gens», s’énerve Val, qui devait savoir que réclamer des excuses à Siné, c’était comme lui demander de «perdre ses couilles».
Car Siné, c’est tout, sauf le monde des excuses. C’est l’univers de la colère, de l’outrance, de la gueulante, du talent aussi. Siné, c’est le Gavroche des rues, le petit gars de Ménilmontant.

Sa vie ?
Il boit, gueule, emmerde «les cons», et dessine à merveille. Plutôt que de faire son service militaire, il va le passer en cellule. Il lance en 1959 «Les chats». Puis le voilà à l’Express, comme dessinateur politique. On est en pleine guerre d’Algérie. Il dit : «Violent. Mais jamais censuré, malgré de nombreuses plaintes. Je ne les compte plus.»
Il tape sur tout, sur le colonialisme, sur de Gaulle, les religions, les militaires, Dieu, la bêtise. Il lance son journal Siné-Massacre. «Sept numéros, neuf procès.» Dont le dernier pour «outrage aux bonnes mœurs».
En 1985, suite à un dérapage radio-alcoolo, Siné sera condamné pour antisémitisme malgré le retrait de sa plainte par la Licra.

«Les lettres d’insultes, ça me met en joie. J’en ai rien à foutre.»
Mais quand même, ne s’est-il pas trompé, en soutenant Fidel Castro, Boutlefika ? «Je n’y peux rien s’ils sont devenus des crapules. J’ai même été pro-Mao. Si j’avais été plus jeune, j’aurais été stalinien.»
En 1974, il intègre la première équipe de Charlie. «Au début, Charlie n’était pas trop mon truc. Pas assez politique. Moi, je suis prolo, j’aime pas qu’on se foute de la gueule des prolos, j’ai de la tendresse pour eux. Je reconnaissais un peu mon père ferronnier ou ma mère épicière, et j’aime pas qu’on se foute de leur gueule.»
Mais il y est bien, adore Reiser, Cavanna, Wolinski, Caster, Gébé… «Putain, Willlem, la qualité de son dessin. Et Reiser ? Un génie, pas démodé d’un pet.»

En 1992, il participe à la relance de Charlie Hebdo qui s’était arrêté. Philippe Val est à sa tête. «Val, il a des qualités de patron, ça s’est sûr. Et il voulait faire du nouveau Charlie un truc comme le Nouvel Obs.»
Puis : «Ça met du beurre dans les épinards, 750 euros par chronique, c’est bon à prendre.» Siné qui ne change pas. Il se moque des nationalistes corses : sa maison dans l’île de Beauté en est complètement détruite.

Mercredi 23 juillet, Charlie paraît. Sans Siné. Il a envoyé une chronique sous le titre : «Je ne partirai que par la force des baïonnettes.» «Ça sert à rien, mais je suis triste», lâche le dessinateur Charb, ami de Siné et soutien de Val. Quelle époque formidable !
(1) Propos recueillis par téléphone le 23 juillet.

--------

Vers Première Page