Juin 2010. Lobby du tabac : Le Soir accuse
Claude Javeau (1940-)

Sociologue belge de réputation internationale, professeur de sociologie à Bruxelles.
Parti de la base et arrivé au sommet, intellectuel et non pas "intellectuel", le professeur émérite Javeau fait l'"Eloge de l'élitisme", Le grand miroir, Bruxelles, 2002.
Auteur d'ouvrages pour l'élite mondiale du savoir ... Leçons de sociologie, Meridiens-Klincksieck, Paris, 1994 ; Le bricolage du social, un traité de sociologie, PUF, Paris, 2001 ; Sociologie de la vie, PUF, Que sais-je, Paris, 2003.

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L'autre soir, à l'issue d'une conférence que j'avais faite sur la " télé-réalité ", ce que je suppose être un imbécile a insinué que j'étais un intellectuel " entre guillemets ". J'imagine que les guillemets avaient pour fonction de souligner tout ce que la prétention d'être un intellectuel, en ce début de siècle, peut avoir de saugrenu et d'incongru.
Ne pas souhaiter " être comme tout le monde" ne peut relever que d'une présomption insupportable et par surcroît inexcusable. " Ne seriez-vous pas jaloux, demandait l'imbécile, des gains que réalisent les vainqueurs d'épreuves telles que Loft Story ou Star Academy, vous dont les productions ne vous rapportent rien? " Il sous-entendait, j'imagine, que le grand public, figure actuelle du " peuple ", ne s'intéressait guère à mes " productions ", ouvrages savants ou de polémique élitiste.
Je lui ai répondu que si j'étais en effet un intellectuel, c'était sans guillemets, et qu'au demeurant, ce qui a dû le surprendre très fort, j'étais très peu intéressé par l'argent.

Etre un intellectuel et par surcroît dans un pays qui du reste n'en est pas vraiment un, la Belgique, où cette qualification est généralement tenue, guillemets ou pas, pour péjorative, n'est pas chose aisée.
J'entends bien être un intellectuel dans la lignée de ceux que les anti-dreyfusards, au début de l'autre siècle ont désignés comme tels, c'est-à-dire ces lettrés qui avaient choisi de s'opposer au sens commun et aux passions communes, et non pas être de ces "organiques" dénoncés par Gramsci, qui ne font qu'accorder une légitimation symbolique à l'air du temps.
Ainsi en va-t-il de la plupart des Prix Nobel d'économie, des professeurs de relations publiques, de communication, de marketing, des éditorialistes des magazines de grande diffusion, des journalistes dits d'investigation, des experts médiatiques, des faussaires de renom, genre Attali ou Minc, des apologistes de la société de consolation (Comte-Sponville) ou encore des" passeurs" de la culture de masse, spécialité de certains collaborateurs du Monde ou de Libé.
J'en passe, évidemment. On en trouve dans les jardins d'Académie où ils mènent grand tapage comme dans les coulisses de Canal Plus ou dans les antichambres des "vrais maîtres du monde ", comme les appelle Bourdieu.
Les médias sont leur terrain de chasse privilégié. Ils ne cessent d'entonner des péans en l'honneur des "modernisations" indispensables autant qu'inévitables, ou alors de prêcher la résignation à leur égard, quand ils ne célèbrent la religion très post-moderne du "bien dans sa peau", façon Jacques Salomé ou Catherine Rambert.
Ce genre d'intellectuels, qui mériteraient bien, eux, des guillemets, ne constituent que la caste - auto-satisfaite et auto-com-plaisante - des thuriféraires de la globalisation économique, même s'il leur arrive de mettre quelques formes à leur servilité. Il en est même qui ont du talent. Le caméléon est leur totem, la brosse à reluire est leur arme. Ils consacrent le plus clair de leur temps à réécrire Candide, l'ironie et la dérision en moins, évidemment.
Des intellectuels de ce type, qui tout au plus ne pourraient prétendre qu'au statut de demi-solde de la pensée, sont légion : de Philippe Geluck à B.H.L., on ne peut manquer de les croiser dans toutes les pages et sur toutes les ondes. On n'est certes pas obligé de les lire, les regarder ou les écouter.
Eloge de l'élitisme, p. 69

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L'élite est une espèce en voie de disparition. On ne voit pas pourquoi, à l'instar des bisons, des bonobos ou des saumons, on ne se préoccuperait pas de la protéger. Le biotope global serait sensiblement appauvri si cette espèce venait à s'évanouir.
Il ne me semble pas raisonnable de compter sur les Verts des différents pays pour inscrire sa protection à leur programme. Tout comme il existe une droite populiste qui se pâme aux coups de gueule d'un Le Pen ou qui voit dans la berlusconisation généralisée l'aboutissement souhaitable de l'histoire occidentale, on trouve une gauche communautariste pour qui tout rappel des spécificités de la culture européenne fait figure de blasphème en regard du brouet dont elle prétend imposer la recette à tout le monde.
L'élite ne peut compter que sur ses propres forces et doit par surcroît se méfier de tous ceux qui, sous prétexte de " sponsorisation " ou de mécénat, se mêleraient, dans le monde des affaires, d'acheter son soutien en vue de se voir conférer un " supplément d'âme" exempt d'impôts.
Et pourtant, c'est en accédant au statut d'espèce (ou de minorité) protégée que l'élite pourra continuer à remplir sa fonction sociale, celle de produire des intellectuels capables d'exercer un jugement critique sur l'évolution de nos sociétés, riches ou non, sécularisées ou non.
Une niche écologique doit être préservée pour ceux et celles qui prennent sur eux de dire" non ", qui annoncent que le roi est tout nu, qui font montre d'une humeur maussade au sein d'une foule dont le seul souci est de s'abreuver d'entertainment.
L'élite est le refuge des pisse-vinaigre. Elle vient troubler les réjouissances orchestrées par les médias, gâcher la fête en arrachant les lampions, rappeler aux noceurs, que souhaitent être la plupart des contemporains, que l'espèce humaine est mortelle et que la prolongation du bal des nantis n'est possible qu'au prix du raccourcissement de l'existence des démunis.
Il s'agit sans doute de justice distributive, bien davantage que de moralisme humanitaire. Mais il s'agit aussi de prévenir le danger de la révolte de ces démunis, dont l'expansion d'intégrismes (avec au premier rang celui qui se réclame de l'islam) et les revendications communautaro-identitaires constituent les inquiétantes prémices.
Ibidem, p. 82-84

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Un prof de l'ULB payé pour soutenir le lobby du tabac 7sur7.info 08/06/10 11h26

Voilà un scandale éthique que vient de faire éclater le quotidien Le Soir. Selon une enquête du journal, certains professeurs d'universités auraient été recrutés, contre rémunération, pour contrer les conclusions d'un rapport mettant en cause les dangers du tabac dans les années nonante.

Un plaisir innocent et légal

Concrètement, leur action de soutien au lobby du tabac aurait consisté à démonter lors de conférences ou séminaires le rapport du Surgeon General qui démontrait notamment que le tabac engendrait une dépendance digne de drogues dures. Lesdits professeurs faisaient partie d'Arise, un centre de recherche en "science du plaisir".

Leur action revenait à faire apparaître la cigarette comme un petit plaisir innocent, tout comme l'est un carré de chocolat. Parmi eux, deux Belges, le sociologue et professeur de l'ULB Claude Javeau ainsi qu'un professeur de l'université de Gand, le philiosophe Frank van Dun.

A leur insu? Pas si sûr

Rémunérés par les cigarettiers comme Philip Morris par exemple, ils ont ainsi encouragé les politiques belges à ne pas s'attarder au lien fait entre cigarettes et cancer du poumon, comme l'envisageait pourtant de premières études de masse.

Claude Javeau - qui avait alors cherché à contrer la chasse aux fumeurs - nie catégoriquement avoir su à l'époque que l'industrie du tabac se cachait derrière l'association Arise. Un déni que Le Soir prétend pouvoir démentir, sur base de nombreux documents. (acx)

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Vers Première Page

Louis Amstrong, Body and soul (1930)