Edouard Husson

Historien universitaire, spécialiste de l'Allemagne, notamment nazie.
Auteur, notamment, de "Nous pouvons vivre sans les juifs", novembre 1941, Quand et comment ils décidèrent de la solution finale, Perrin, Paris, 2005.

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L'intention génocidaire : La "prophétie" du 30 janvier 1939

Pour nous qui savons quelle a été la tragédie des juifs d'Europe entre septembre 1939 et mai 1945, cela ne peut faire à première vue aucun doute. A neuf mois du déclenchement d'un conflit dont la responsabilité incomberait entièrement à l'Allemagne nazie, le Führer annonçait froidement son intention de faire porter la responsabilité de la guerre à un groupe d'individus auxquels il attribuait, depuis le début de sa carrière politique en 1919, les malheurs de l'Allemagne et de l'Europe: les juifs vivant sur le continent européen.
De fait, six ans plus tard, au moment où les chambres à gaz d'Auschwitz avaient cessé d'accomplir leur œuvre de destruction, six millions de juifs européens avaient trouvé la mort.
Nous pouvons vivre sans les juifs, p. 24

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Je demande ici au lecteur de prendre garde à la manière dont Hitler se représentait la «conspiration mondiale» qui, selon lui, menaçait l'Allemagne.

Il y avait, à ses yeux, une manipulation financière à l'échelle planétaire: le cœur de la «juiverie» était capitaliste et spéculateur et il manipulait les peuples de différentes manières, mais c'était le « judéocapitalisme » qui avait introduit en Europe le virus du bolchevisme pour mettre en œuvre la dissolution interne des sociétés et pouvoir ensuite s'emparer des décombres des sociétés ainsi détruites.
Lorsqu'il pensait à la lutte contre les juifs, non plus au niveau allemand mais au niveau mondial, le dictateur avait toujours à l'esprit un ennemi à deux têtes: les financiers de Wall Street et les communistes de Moscou. Comme il était convaincu qu'il y avait une «conspiration juive» mondiale, Hitler s'emprisonnait dans la vision fataliste selon laquelle une guerre européenne deviendrait presque sûrement une guerre mondiale puisque la «juiverie» était une réalité internationale.
Ce sentiment engendrait, par réaction, la volonté de s'attaquer à 1'« ennemi international », notamment dans ses points d'appui européens.

Hitler se voyait en fait comme le rassembleur, derrière l'Allemagne, d'une internationale des antisémites, liguée à la fois contre la « finance juive » et le « judéo-bolchevisme» : «Les peuples ne veulent plus mourir sur les champs de bataille pour que cette race internationale et sans enracinement s'enrichisse grâce à la guerre et apaise son esprit de vengeance vétéro-testamentaire. Le mot d'ordre juif : "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous" sera vaincu par une vérité plus forte: "Producteurs de toutes les nations, identifiez votre ennemi commun !"»
Tel était l'appel central d'un discours qui entendait faire comprendre à l'Europe et au monde que rien n'arrêterait le dictateur dans sa détermination à établir l'hégémonie allemande sur l'Europe. Et si les Etats occidentaux n'étaient pas prêts à partager avec lui le poids de la «question juive», alors Hitler se chargerait lui-même d'éliminer les juifs d'Europe.
Ibidem, p. 28-29

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La montée de la crise internationale révélait l'indifférence profonde des démocraties au sort possible des juifs européens en cas de guerre.
En mai 1939, lorsque Roosevelt rencontra les juifs américains et des représentants d'organisations de réfugiés, il se dit partisan d'ac cepter une transaction fmancière avec le Reich, mais sans accorder d'argent du gouvernement américain, ni accueillir aux Etats-Unis de nouveaux réfugiés.
Ibidem, p. 39

4
Le génocide des juifs soviétiques fut la première étape de ce que nous appelons la Shoah.
Himmler avait pris conscience, à la mi-août 1941, du caractère extrêmement éprouvant pour ses hommes des exécutions de masse. D'autres moyens de tuerie furent testés, en particulier des camions de gazage, mais, en Union soviétique, malgré qudques projets dont nous reparlerons, rien ne fut achevé qui ressemblait à un centre d'extermination comme ceux qui seraient installés dans la Pologne occupée à partir de la fin 1941.
Cela tenait d'une part à l'absence de voies de communication modernes en particulier ferroviaires, d'autre part à l'évolution de la guerre, défavorable à l'Allemagne.
Ibidem, p. 97

5
La radicalisation de la persécution des juifs hors d'Union soviétique (septembre-octobre 1941)

Hadamar, Grafeneck, Brandenburg, Hartheim, Son- nenstein, Bernburg, aucun de ces noms n'est ancré dans la mémoire collective de l'humanité au même titre que celui d'Auschwitz ou de Treblinka. Pourtant, ce sont les noms des premiers centres d'extermination inventés par les nazis. Y furent anéantis des malades et des handicapés, des aliénés et des dépressifs, des marginaux et des détenus de camps de concentration.

Les premières chambres à gaz servirent entre octobre 1939 et la fin de l'été 1941 à tuer près de 70 000 personnes, essentiellement des Allemands, dont, suivant les critères du régime, la « vie était inutile ». L'opération était dirigée d'un bureau situé au n° 4 de la Tiergartenstrasse, à Berlin, d'où son nom de code T 4.
A l'automne 1941, ses cent fonctionnaires devaient être affectés à la conception et à l'édification des centres d'extermination des juifs en Pologne.
Ibidem, p. 114

6
« Nous pouvons vivre sans les juifs» (Adolf Rider, le 5 novembre 1941)

Le 30 octobre se tint une réunion organisée par Rosenberg. Celui-ci avait proposé d'envisager la politique de colonisation du nouvel « espace vital » au cours du prochain siècle. Dans une lettre du 27 octobre à Heydrich, Himmler se payait la tête de Rosenberg: la perspective du siècle suivant ne l'intéressait pas; il n'était pas question que ni lui ni Heydrich se rendissent à cette réunion. Les deux hommes s'occupaient du court terme. Ils l'avaient montré en Pologne en amorçant d'immenses transferts de populations. A présent, ils étaient lancés dans ce que, depuis un an, on appelait la « solution finale de la question juive ». Rosenberg pouvait bien avoir une perspective de cent ans, c'est qu'il ne voyait pas les difficultés qui s'accumulaient.

Entre le 25 octobre, date de leur dîner avec Rider, et le 20 janvier 1942, date de la conférence de Wannsee, Himmler et Heydrich allaient passer d'un projet de génocide lent, « à la jeune-turque », fondé sur les tueries locales et la déportation dans un but d'extinction, à la réalité d'un génocide immédiat, systématique et industrialisé.
Ibidem, p. 144

7
Le 8 novembre 1941 Hitler prononça son discours traditionnel au Lowenbraukeller de Munich. Il rappela aux vétérans du parti le « rôle des juifs » dans le déclenchement de la guerre et le fait qu'ils se tenaient aussi bien derrière le gouvernement britannique que derrière l'URSS. Et il ajouta: «J'ai été tellement souvent prophète dans ma vie, on s'est toujours moqué de moi, mais j'ai cependant eu raison. Je veux l'être à nouveau: jamais novembre 1918 ne se répétera en Allemagne! Cela ne peut absolument pas se répéter. Tout est imaginable) sauf cela: que l'Allemagne capitule jamais. »
Ibidem, p. 149

8
Epilogue

L'extermination des juifs représente le cœur de l'idéologie et de la criminalité nazies parce que le IIIe Reich continua le massacre alors que la rationalité stratégique (se concentrer sur les véritables adversaires), économique (ne pas détourner des centaines de trains qui pouvaient servir à approvisionner le front est) et politique (éviter de donner des arguments au vainqueur en cas de défaite) aurait conseillé de renoncer.

Mais ni Hitler ni les hommes de la SS ne pouvaient renoncer à ce qui représentait le cœur de leurs convictions: l'Allemagne était infaillible et seules des forces maléfiques l'empêchaient d'accomplir son destin.
Ibidem, p. 172

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Biographie d'Edouard Husson, chercheur

Etudes et activités professionnelles

Ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure (concours L1988) ; Agrégé d'histoire (1992) ; Docteur en histoire de l'université Paris IV (1998) ; Ancien chargé de cours au Centre d'Etudes Germaniques (université Strasbourg III) ; Ancien boursier du DAAD ; Ancien boursier de la Fondation Thiers ; Chercheur à l'Institut für Zeitgeschichte/ Leonrodst. 46b D-80636 Munich

Publications:

La traduction française de Jörg Wollenberg, Richelieu. Kirchenpolitik und Staatsräson. Die Legitimation der Aussenpolitik des Kardinalpremiers, Brême 1977, sous le titre: Les trois Richelieu. Servir Dieu, le Roi et la Raison, Paris, F-X de Guibert, 1995, avec une postface : "Richelieu, Bismarck et la paix européenne" ; Une culpabilité ordinaire ? Hitler, les Allemands et la Shoah. Les enjeux de la controverse Goldhagen, Paris, F-X de Guibert, 1997 ; L'Europe contre l'amitié franco-allemande. Des malentendus à la discorde, Paris, F-X de Guibert, 1998 Allemagne ; Une névrose française. Note n°3 de la Fondation Marc Bloch/ Fondation du 2 mars ; Avec Michel Pinton, Une histoire de France, Paris F.-X. de Guibert, 2000 ; "Nietzsche, Marx et leurs épigones dans l'œuvre de Nolte"; Préface à Ernst Nolte, Nietzsche, Paris, Bartillat, 2000 ; Comprendre Hitler et la Shoah. Les historiens de la République Fédérale d'Allemagne et l'identité allemande depuis 1949, Paris, PUF, octobre 2000 ; Une autre Allemagne, Gallimard, Paris, 2005 ; Nous pouvons vivre sans les juifs, novembre 1941, Quand et comment ils décidèrent de la solution finale, Perrin, Paris, 2005.
Egalement des articles dans L'Histoire, la Revue d'Allemagne, Documents.

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