Samuel P. Huntington (1927-2008)
Le risque d'un conflit de civilisations
Un portrait du "prophète"

Samuel Huntington a été professeur à l'Université de Harvard, où il a dirigé le John M. Olin Institute of Strategic Studies. Il est le fondateur et l'un des directeurs de la revue "Foreign Policy".
Il s'est rendu mondialement célèbre en 1993 en prédisant dans un article de la revue "Foreign Affairs" l'affrontement de la civilisation occidentale avec les autres civilisations.
Bibliographie : The clash of civilizations and the remaking of world order, New York : Simon and Schuster, 1996, Le choc des civilisations, Paris, Odile Jacob, 1997.

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La guerre de Tchétchénie doit être replacée dans ses contextes actuel et historique. C'est un des nombreux conflits frontaliers du grand bloc islamique qui va du Maroc à l'Indonésie. Des violences ont opposé les musulmans en Bosnie, au Kosovo, au Nagorny-Karabakh, en Téchétchénie, au Tadjikistan, en Afghanistan, au Cachemire, en Inde, aux Philippines, en Indonésie, au Timor-Oriental, au Proche-Orient, dans la Corne de l'Afrique, au Soudan et au Nigeria.
Ces conflits ont au moins deux causes. La première est qu'il manque au monde musulman un ou deux grands Etats capables de maintenir l'ordre au sein de la communauté et d'empêcher les affrontements, ou de servir de médiateur entre les musulmans et le reste du monde. Les Etats musulmans rivaux, parmi lesquels notamment l'Iran et l'Arabie saoudite, cherchent à étendre leur influence en apportant leur soutien aux groupes armés. La seconde de ces causes est le nombre croissant des hommes entre seize et trente ans qui, dans ces pays, grossissent les rangs des militants et des combattants. En réalité, ces jeunes hommes sont les premiers soldats de la brigade internationale musulmane qui s'est battue en Afghanistan, en Bosnie, au Kosovo, aux Philippines, en Tchétchénie et ailleurs.
Samuel P. Huntington, Quelques vérités sur la guerre en Tchétchénie, Le Monde, 25 décembre 1999, p.1 et 17.

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Presque partout dans le monde contemporain, les peuples adoptent l'identité d'une culture et d'une civilisation. Les Etats multi-civilisationnels, comme la Serbie, sont de plus en plus menacés et certains, comme l'Union soviétique, la Yougoslavie ou l'Ethiopie, ont éclaté.
De plus, les communautés culturelles transnationales - les diasporas - acquièrent une importance nouvelle. Elles fournissent l'argent, les armes, les combattants et les chefs à leurs communautés ancestrales qui luttent pour la liberté.
L'époque des empires multicivilisationnels est révolue, et le prix à payer pour que la Russie maintienne son pouvoir en Tchétchénie ne sera pas supportable.
Ibidem.

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Le risque d'un conflit de civilisations *

DANS un monde traversé par les conflits ethniques et les chocs entre civilisations, la croyance occidentale dans la vocation universelle de sa culture a trois défauts majeurs : elle est fausse, elle est immorale et elle est dangereuse. Elle est fausse : cette thèse a été parfaitement résumée par Michael Howard. "L'idée partagée par les Occidentaux selon laquelle la diversité culturelle est une curiosité de l'histoire appelée à être rapidement éliminée par le développement d'une culture mondiale anglophone, occidentale et commune, fondement de nos valeurs fondamentales, est tout simplement fausse." Si un lecteur n'est pas encore convaincu par le bien-fondé de la pensée de Sir Michael, c'est qu'il vit dans un monde qui n'a rien à voir avec celui décrit dans cet ouvrage.

L'idée selon laquelle les peuples non occidentaux devraient adopter les valeurs, les institutions et la culture occidentales est immorale dans ses conséquences. La puis-sance quasi universelle des Européens à la fin du XIXe siècle et la domination des Etats-Unis au XXe siècle ont contribué à l'expansion mondiale de la civilisation européenne. La domination européenne n'est plus. L'hégémonie américaine n'est plus totale parce qu'elle n'est plus nécessaire pour protéger les Etats-Unis contre la menace militaire soviétique, comme ce fut le cas pendant la guerre froide. La culture, nous l'avons montré, est liée à la puissance. Si les sociétés non occidentales sont une nouvelle fois appelées à être façonnées par la culture occidentale, cela ne pourra résulter que de l'expansion, du développement et de l'influence croissante de la puissance occidentale. L'impérialisme est la conséquence logique de la prétention à l'universalité. De plus, l'Occident, civilisation arrivée à maturité, n'a plus le dynamisme économique ou démographique lui permettant d'imposer sa volonté à d'autres sociétés. Par ailleurs, toute tentative allant dans ce sens est contraire au principe d'autodétermination et à la démocratie, qui sont des valeurs occidentales. Les civilisations asiatiques et musulmanes affirmant de plus en plus les prétentions à l'universalité de leurs cultures, les Occidentaux vont être amenés à se préoccuper davantage des liens entre universalisme et impérialisme.

L'universalisme occidental est dangereux pour le reste du monde parce qu'il pourrait être à l'origine d'une guerre entre les Etats-phares de civilisations différentes, et pour l'Ouest parce que cela pourrait le mener à sa propre défaite. Depuis l'effondrement de l'Union soviétique, les Occidentaux pensent que leur civilisation a acquis une position dominante sans précédent, alors que, dans le même temps, les Asiatiques, les musulmans et d'autres sociétés se renforcent. Ils pourraient donc être amenés à faire leur la puissante logique de Brutus : nos légions sont au complet, notre cause est mûre. L'ennemi se renforce de jour en jour.

Nous sommes au zénith, et le déclin nous menace. Dans les affaires humaines, il y a le flux et le reflux. Prenez la bonne vague et elle vous porte au succès. Mais si vous la laissez passer, c'est le naufrage et l'ensablement. Appareillons à marée haute et prenons le bon courant, sinon notre cause est perdue.

Cette logique a toutefois conduit Brutus à la défaite de Philippes. Il serait prudent que l'Occident apprenne à naviguer en eaux peu profondes, à endurer les épreuves, à modérer ses ambitions et à préserver sa culture plutôt que de chercher à s'opposer au changement. Toutes les civilisations passent par les mêmes étapes : l'émergence, le développement et le déclin. L'Occident diffère des autres civilisations, non par la manière dont il s'est développé, mais par le caractère particulier de ses valeurs et de ses institutions : le christianisme, le pluralisme, l'individualisme, l'autorité de la loi ont permis à l'Occident d'inventer la modernité, de connaître une expansion mondiale et de s'imposer comme modèle aux autres sociétés. Ces caractéristiques, dans leur totalité, sont spécifiques à l'Occident. L'Europe, comme l'a dit Arthur M. Schlesinger Jr, est "la source, l'unique source (...) des notions de liberté individuelle, de démocratie politique, d'autorité de la loi, de droits de l'homme et de la liberté culturelle (...). Ce sont des idées typiquement européennes, elles ne sont ni asiatiques ni africaines ou moyen-orientales, sauf par adoption". Elles font la spécificité de la civilisation occidentale dont la valeur repose non sur son universalité, mais sur son unicité. Il est par conséquent de la responsabilité des dirigeants occidentaux non de tenter de façonner d'autres civilisations à l'image de l'Occident, ce qui est au-delà de leurs possibilités en raison du déclin de leur puissance, mais de préserver, de protéger et de revigorer les qualités uniques de la civilisation occidentale. Parce qu'il s'agit du plus puissant des Etats, cette responsabilité écrasante incombe d'abord aux Etats-Unis d'Amérique.

Pour préserver la civilisation occidentale, en dépit du déclin de la puissance de l'Occident, il est de l'intérêt des Etats-Unis et des pays européens :
- de mener à bien l'intégration politique, économique et militaire et de coordonner leurs politiques afin d'empêcher les Etats d'autres civilisations d'exploiter leurs dif- férends ;
- d'intégrer à l'Union européenne et à l'OTAN les Etats occidentaux de l'Europe centrale, c'est-à-dire les Etats du sommet de Visegrad, les Républiques baltes, la Slovénie et la Croatie ;
- d'encourager l'"occidentalisation" de l'Amérique latine, et, dans la mesure du possible, l'alignement de ses Etats sur l'Occident ;
- de freiner le développement de la puissance militaire, conventionnelle et non conventionnelle, des Etats de l'islam et des pays de culture chinoise ;
- d'empêcher le Japon de s'écarter de l'Ouest et de se rapprocher de la Chine ;
- de considérer la Russie comme l'Etat-phare du monde orthodoxe et comme une puissance régionale essentielle, ayant de légitimes intérêts dans la sécurité de ses frontières sud ;
- de maintenir la supériorité technologique et militaire de l'Occident sur les autres civilisations ;
- et, enfin et surtout, d'admettre que toute intervention de l'Occident dans les affaires des autres civilisations est probablement la plus dangereuse cause d'instabilité et de conflit généralisé dans un monde aux civilisations multiples.

Aux lendemains de la guerre froide, on a beaucoup débattu aux Etats-Unis des orientations à donner à la politique étrangère. Les Etats-Unis ne peuvent désormais prétendre dominer le monde. Ils ne peuvent pas non plus l'ignorer. Ni l'internationalisme, ni l'isolationnisme, ni le multilatéralisme, ni l'unilatéralisme ne peuvent servir les intérêts américains. Ces intérêts seront mieux défendus si les Etats-Unis évitent de prendre des positions extrêmes et adoptent une politique atlantiste de coopération étroite avec leurs partenaires européens, afin de sauvegarder et d'affirmer les valeurs de leur civilisation commune. La guerre entre les civilisations et le nouvel ordre du monde.

Une guerre mondiale impliquant les Etats-phares des principales civilisations est tout à fait improbable, mais elle n'est pas impossible. Une telle guerre, comme nous l'avons dit, pourrait résulter de l'intensification d'un conflit civilisationnel entre des groupes appartenant à des civilisations différentes, vraisemblablement des musulmans d'un côté et des non-musulmans de l'autre. L'escalade est encore plus plausible si des Etats- phares musulmans expansionnistes rivalisent pour porter assistance à leurs coreligionnaires en lutte. Le cours des choses pourrait être différent si des Etats de deuxième ou troisième rang, appartenant à la même famille, avaient un intérêt commun à ne pas participer à la guerre. La modification des rapports de force au sein des civilisations et entre les Etats-phares représente un danger plus grand encore, susceptible d'engendrer un conflit mondial entre civilisations.
* Samuel P. Huntington, Traduit de l'anglais par Jean-Luc Fidel, Geneviève Joublain, Patrice Jorland et Jean-Jacques Pedussaud. © Odile Jacob. le choc des civilisations, éd. odile jacob, 405 p., 105 f (16 euro ).
LE MONDE | 20.10.01 | 13h05

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DANS SON NUMÉRO de décembre (2001), The Atlantic Monthly dresse le portrait de l'auteur du Choc des civilisations, Samuel P. Huntington. «Sa vision froide des réalités du monde, longtemps controversée, a été terriblement validée» par les événements, estime la revue dans son introduction.
Professeur à Harvard, l'homme est devenu la référence du moment. L'éditeur Simon and Schuster a réimprimé d'urgence 20 000 exemplaires de son ouvrage après le 11 septembre (2001). George Bush a invité le «prophète» - c'est le titre que lui donne l'Atlantic - à donner une conférence à la Maison Blanche mi-novembre. Dans son livre, Huntington expliquait que les affrontements de l'après-guerre froide étaient appelés à opposer des systèmes culturels concurrents et non plus des nations, le plus menaçant de ces nouveaux conflits étant le choc islam-Occident ; une vision jugée caricaturale par nombre de commentateurs.

Samuel Huntington, montre Robert D. Kaplan, l'auteur de l'article de l'Atlantic, est pourtant un pur produit de l'establishment universitaire de la côte Est. Il a été le «contemporain» si l'on peut dire de Henry Kissinger et de William Rehnquist, l'actuel président de la Cour suprême. Des années plus tard, il eut pour élève Francis Fukuyama, qui allait devenir le théoricien en vogue de l'ère Clinton, avec son ouvrage, La Fin de l'histoire (1992). A soixante-quatorze ans, «démocrate démodé », Samuel Huntington enseigne toujours les relations internationales à Harvard. Le chercheur est aussi discret que ses écrits sont parés de formules définitives, explique Robert Kaplan. "Comme un personnage dans un roman de John Cheever. Quelqu'un tont vous pourriez oublier que vous l'avez jamais rencontré. »

" CROIRE, OBEIR, COMBATTRE."

Dès son premier ouvrage, en 1957, il n'en a pas moins fait scandaIe. C'était un essai sur l'armée dans la société. The Soldier and the State, inspiré par le bras-de-fer entre le président Harry Truman et le général MacArthur, qui avait été évincé pour insubordination en 1951. Un critique trouva le texte très mussoIinien : «Croire, obéir, combattre.» Harvard ne renouvela pas le contrat du jeune auteur. Avec Brzezinski, un ami, Huntington alla enseigner à Columbia. Quatre ans plus tard, Harvard rappela les deux professeurs, qui étaient entre-temps devenus des étoiles montantes dans le cercle fermé des sciences politiques. Huntington ne nie pas écrire à gros traits. Un chercheur, estime-t-il, est «obligé de généraliser». La validité d'une théorie ne se mesure pas, d'après lui, au fait l'elle rend compte de toute la réalité, mais qu'elle le fait «mieux que toute autre ».

Le «choc des civilisations» est né de discussions avec les étudiants pendant un séminaire sur les conséquences politiques de la mondialisation. En 1993, Huntington en a fait un article pour la vue Foreign Affairs. Traduit en vingt-six langues, le texte a été ressenti comme une gifle par tous ceux qui voyaient s'ouvrir, avec la fin de la guerre froide, une période radieuse dans laquelle le commerce propagerait la démocratie. Trois ans plus tard Huntington développe sa pensée sous la forme d'un livre , The Clash of Civilisations and the Remaking of World Order (publié en 1997 en France par Odile Jacob). "Les conflits du futur viendront probablement de l'interaction entre l'arrogance occidentale, l'intolérance islamique et l'affirmation chinoise", écrivait-il.

Interrogé début novembre (2001) par le Boston Globe, Samuel Huntington s'est déclaré "troublé" de voir ses théories convoquées à tout propos par les médias, au risque de durcir les oppositions entre les cultures. "Les évènements leur donnent une certaine validité. Je préférerais qu'il en aille autrement", a-t-il simplement dit.
Corinne Lesnes, Le Monde 12 décembre 2001, p. 34

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