Martin Heidegger

(Mai 2005) L'impossible dialogue *
(Août 2001) La publication de textes inédits du philosophe de Fribourg relance la polémique sur ses liens avec le mouvement nazi.

Heidegger, une histoire allemande, Par CHRISTIAN SOMMER, Libération, Le mardi 15 aout 2001.
Christian Sommer, traducteur de Schopenhauer, termine une thèse sur l'œuvre de Heidegger.

Son idée fixe : un commencement, allemand, qui va de pair avec un souci constant de l'avenir du «peuple allemand».

Si Heidegger avait été un vulgaire idéologue nazi, sa pensée n'aurait pas épousé le destin exégétique planétaire qu'on lui connaît, à moins de supposer que tout lecteur de Heidegger est un nazi en puissance.

L'incroyable fécondité philosophique de son œuvre débordera toujours le contexte strictement biographique, historique et politique, autorisant une multiplicité de lectures.
Après tout, il y a des heideggériens de gauche, de droite, modérés ou anarchistes.

Qu'on ne lise pas dans nos propos forcément schématiques un plaidoyer pour séparer la dimension historico-politique de sa pensée, au contraire.
S'il y a une pensée au XXe siècle où s'entrechoquent la vie active et la vie contemplative au point de se confondre, c'est bien chez Heidegger.

Nous pensons que ce n'est pas par la biographie qu'on peut comprendre l'œuvre, mais l'inverse. Entre apologie et calomnie, ne faut-il pas emprunter une voie médiane, qui consiste à laisser parler Heidegger, quitte à y entendre le pire?
Penser Heidegger, c'est aussi penser la monstruosité tragique du XXe siècle.

Dans «l'affaire Heidegger», la frénésie positiviste, la simple compilation historiographique des faits, risque de manquer ce qu'elle prétend cerner: le lieu de la pensée heideggérienne.
Encore une fois, on assiste au retour du scandale de la complicité de l'un des plus grands philosophes du XXe siècle avec le national-socialisme.

Après la tempête provoquée par le livre de Victor Farias, Heidegger et le nazisme (Verdier, 1987), c'est le volume 16 de l'Edition intégrale de l'œuvre du philosophe, publié l'année dernière en Allemagne, qui semble fournir matière, comme en témoignent des articles publiés dans Die Zeit ou dans Libération (1).

Dans ces 800 pages de conférences, de lettres, et de notes administratives qui couvrent la période 1910-1976, ce sont les textes de la période la plus sombre, où le maître-penseur occupait les fonctions de recteur de l'université de Fribourg (avril 1933-avril 1934), qui dérangent. La plupart de ces écrits ont déjà été publiés clandestinement à Berne par Guido Schneeberger et partiellement traduits en français dès 1961 (2).
Ce volume est intéressant en ce qu'il rend accessibles les documents qui nourrissent la polémique depuis quarante ans. Quant à penser le rapport de Heidegger au nazisme, c'est une autre affaire: l'affaire de la pensée, précisément.

Faut-il rappeler que les faits historiques ne pensent pas à notre place? Quand bien même on aurait rassemblé un dossier exhaustif sur le national-socialisme de Heidegger, il faudra encore l'interpréter philosophiquement tout en recomposant la dimension historico-politique de sa pensée, ce ne saurait se faire en un jour.

Signalons peut-être à ceux qui voudraient instruire le procès plus rapidement que le corpus, déjà considérable, est en constante expansion. Un ensemble de textes importants n'a été publié que très récemment, notamment plusieurs traités inédits sur la pensée onto-historiale de l'événement (1936-1948), sans parler des cours du jeune Heidegger.
En attendant l'achèvement de l'Edition intégrale vers 2015-2020, ce ne sont pas moins de 25 000 pages qui demandent lecture.

Du fait que Heidegger, recteur de l'université de Fribourg, était en charge d'attribuer un poste d'«hygiène raciale», ou qu'il a mentionné en passant l'expression «sang et sol» dans une conférence à l'Institut d'anatomie pathologique, il serait hâtif de conclure qu'il fut un ardent défenseur de l'eugénisme et de l'idéologie völkisch.

Détacher des blocs textuels de leur contexte immédiat et du vaste massif heideggérien, c'est d'abord manquer de probité philologique, comme eût dit Nietzsche. Il ne faudrait pas oublier, ensuite, que Heidegger lui-même n'a eu cesse de réinterpréter sa pensée, et que son rapport à la nébuleuse national-socialiste est d'une redoutable et irréductible complexité, d'où sa résurgence périodique sur la place publique.

Dans la phase maniaque de 1933-1934, Heidegger déraille et commet des textes odieux, encore plus répugnants, bien sûr, si on les considère à la lumière de 1945. Mais s'il délire en toute rigueur, bon nombre de notions «nazifiées» en 1933-1934 ne sont plus utilisées par la suite, certaines sont transformées ou déconstruites.

Dans l'œuvre, on ne trouve plus trace de l'idéologème abject «sang et sol» après 1933-1934. Avant de crier au racisme, il convient de noter que l'idéologème national-socialiste de race n'aura jamais eu sa faveur philosophique, comme en témoigne dès 1934 le cours du semestre d'été sur la logique (volume 38), où Heidegger montre que la parole n'est nullement l'expression d'une essence biologico-raciale de l'homme, biologisme primaire qui sera éreinté dans ses cours sur Nietzsche de 1936 à 1943.

Dans le traité l'Histoire de l'estre, écrit en 1938-1940 (volume 69), Heidegger critique explicitement toute forme de doctrine raciale et d'élevage racial comme instrument de la domination et symptôme nihiliste du cercle métaphysique de la subjectivité moderne.
On le voit, les choses ne sont pas simples.

Dans le volume 16, ce ne sont d'ailleurs pas les textes incriminés qui sont les plus intéressants pour comprendre l'engagement de Heidegger. Les deux conférences destinées aux étudiants étrangers de l'université de Fribourg (15 et 16 août 1934) et la longue conférence de Constance sur la situation actuelle et la tâche future de la philosophie allemande (30 novembre 1934) conceptualisent ce que Heidegger, lui aussi, appelle la «révolution national-socialiste».

C'est dans ces quarante pages et dans le cours de 1934, déjà cité, que Heidegger explicite ses concepts «onto-politiques» (historicité, peuple, Etat, travail, socialisme national, mission, volonté, communauté...), thématisés pour la première fois ou tirés de l'analytique existentiale d'Être et temps (1927).

Evidemment, la démission du rectorat, en 1934, ne met pas fin à sa profonde sympathie pour le mouvement nazi. Elle favorise une certaine distance critique, après la déception de n'avoir pu rencontrer une surface d'intervention immédiate. Il lui faudra quelques années pour revenir de son aveuglement et pour comprendre son fourvoiement sans pour autant abandonner l'idée fixe d'un autre commencement, allemand, répondant au premier commencement, grec, ce qui va de pair avec un souci constant de l'avenir du «peuple allemand».

Ce dont il ne se sera jamais départi, c'est d'un solide et problématique germano-centrisme philosophique qui s'est greffé, le temps d'une errance scandaleuse, sur le régime le plus meurtrier de l'Histoire.

(1) Lire Libération du 9 juin 2001: «Une adhésion sans limite à l'idéologie du "sang et du sol"», par Arno Munster.
(2) Dans la revue Médiations et aussi dans le Débat (1988) et dans les Ecrits politiques 1933-1966, Gallimard (1995).

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(Mai 2005) Heidegger, l'impossible dialogue

Quatre ouvrages autour (ou) du philosophe dessinent, incidemment, les contours de «l'affaire Heidegger» alimentée par ceux qui montrent son degré de compromission avec le nazisme et ceux qui le nient.

Martin Heidegger, Achèvement de la métaphysique et poésie Traduit de l'allemand par Adéline Froidecourt, Gallimard, 194 pp., 19 €.
Maxence Caron, Heidegger ­ Pensée de l'être et origine de la subjectivité Préface de Jean-François Marquet, Le Cerf, 1 754 pp., 89 €.
François Fédier, Martin Heidegger ­ Le Temps. Le Monde Lettrage distribution, 302 pp., 25 €.
Emmanuel Faye, Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie Albin Michel, 574 pp., 29 €.

Parfois, les aléas de l'édition ne se contentent pas de «bien faire les choses». Les livres, au lieu de paraître au hasard, se disposent d'eux-mêmes en ordre, en carré ou en losange, de sorte qu'ils dessinent les angles d'un «problème». C'est le cas de ceux, récents, qui ont pour point commun Martin Heidegger. Le premier est de Heidegger lui-même : Achèvement de la métaphysique et poésie. Il regroupe deux cours, l'un du semestre d'hiver 1941-42 («la Métaphysique de Nietzsche»), l'autre du semestre d'hiver 1944-45 («Introduction à la philosophie. Penser et poétiser»), dans lesquels le philosophe allemand, en s'attachant aux «cinq locutions fondamentales» (volonté de puissance, nihilisme, éternel retour de l'identique, surhomme et justice) définit la métaphysique de Nietzsche comme «accomplissement de la métaphysique occidentale». Le deuxième, Heidegger ­ Pensée de l'être et origine de la subjectivité, est une volumineuse étude de Maxence Caron, sans doute la synthèse la plus étendue qui ait été donnée jusqu'ici de l'ensemble de la pensée heideggerienne. Le troisième, Martin Heidegger ­ Le temps. Le monde, est le recueil de trois cours, nourris de bout en bout par la lymphe heideggerienne, que François Fédier a donnés en classe de khâgne au lycée Pasteur de Neuilly (1980, 1991, 1997). Le dernier, d'Emmanuel Faye, est, comme l'indique clairement son titre (Heidegger, l'introduction du nazisme dans la philosophie), le plus violent réquisitoire jamais prononcé contre l'auteur de Etre et Temps, non pas un «penseur», mais le «guide spirituel» du nazisme. D'où le problème : que doit-on faire de Heidegger ? Que peut-on dire de lui et de sa pensée qui soit sensé, acceptable, légitime, sans aboutir à des phrases minées, qu'une contradiction interne fait aussitôt exploser : «Heidegger est le plus grand penseur du siècle, et il a été nazi», «Heidegger a été nazi, sa pensée s'est alimentée du nazisme et l'a alimenté, il n'est donc pas un grand philosophe», «Heidegger est un immense penseur, peu importe qu'il ait été nazi», «Heidegger, le plus grand penseur du siècle, n'a pas été nazi, mais a fait une erreur politique en adhérant, un temps, au nazisme», «Heidegger non seulement n'a pas été nazi, mais sa pensée profonde aide à comprendre le nazisme et en est l'antidote»... Derrière ces «propositions», il y a bien sûr des positions, toutes intenables, qui se repoussent ou se détruisent les unes les autres, et qu'illustrent ici les quatre ouvrages cités.

Martin Heidegger a adhéré au Parti nazi (NSADP) le 1er mai 1933 et a gardé sa carte, en payant scrupuleusement ses cotisations, jusqu'en 1945. D'avril 1933 à avril 1934, il a été recteur de l'université de Fribourg. Pour ces raisons, il a été interdit d'enseignement de 1946 à 1951. L'«affaire Heidegger», à savoir la question du degré de compromission du philosophe avec le nazisme, a donc maintenant soixante ans. En France, elle a été enclenchée dès 1945, par les premiers comptes rendus de Frédéric de Towarnicki et Maurice de Gandillac, puis le débat qui opposa Eric Weil et Karl Löwith à Alphonse de Waelhens, traducteur de Heidegger. Elle a connu son acmé en 1985, lors de la publication par Victor Farias de Heidegger et le nazisme, et a été alimentée par les recherches, soit historiographiques soit philosophiques, de Guido Schneeberger, Hugo Ott, Hans Sluga, Richard Wolin, Bernd Martin, Nicolas Tertulian, Domenico Losurdo, Georges Steiner, Jean-Pierre Faye, Henri Meschonnic ou Arno Münster, qui, il y a quatre ans, faisait écho dans Libération d'une «relance» de l'affaire provoquée en Allemagne par la parution du volume XVI des OEuvres complètes de Heidegger, contenant une lettre de 1934 dans laquelle le philosophe, alors recteur, informe le ministre nazi de la Culture, de l'Enseignement et de la Justice du Land de Bade de son intention de chercher rapidement une personne «apte à dispenser l'enseignement pour la discipline d'hygiène raciale», en vue de pouvoir demander officiellement, auprès du ministère, la création d'une chaire de «doctrine raciale» et de «biologie héréditaire». L'intense débat, qui revient cycliquement ­ et qui a appelé en jeu Jürgen Habermas ou Pierre Bourdieu, Gianni Vattimo ou Jacques Derrida ­, n'a pourtant pas fait que les positions changent. Les avocats de Heidegger considèrent toujours que le choix de leur maître a été une «erreur», est seulement politique et n'a rien à voir avec sa philosophie, alors que les procureurs estiment que l'adhésion de Heidegger au nazisme non seulement n'est pleinement intelligible que si elle est mise en relation avec sa pensée philosophique mais que cette pensée est elle-même une «introduction du nazisme dans la philosophie». Entre les deux camps, des invectives, jamais de dialogue.

Le livre de François Fédier, le plus indéfectible défenseur de Heidegger et le représentant, pour la France, de ses ayants droit, parle du temps, du monde, de l'être au monde, et met ses élèves au contact de la pensée de Heidegger, «le plus étonnant pédagogue, au vrai sens du terme, de notre temps». Jamais, même pour informer ses jeunes khâgneux, il n'évoque ne serait-ce que les «soupçons» qui pèsent sur la pensée de son maître Ñ alors qu'il tient à noter que Schopenhauer, lui, «passe pour un philosophe auprès de gens qui ne font pas de philosophie», que son «influence est catastrophique» et que... Hitler n'était pas «nietzschéen mais schopenhauerien» !. «Les chiens aboient, la caravane passe» ? Sans doute. Trouverait-on le plus accablant témoignage, cela ne changerait rien. Aux yeux de Fédier, Heidegger, l'homme comme le penseur, est et restera «irréprochable».

Le livre de Maxence Caron ne témoigne d'aucune position dédaigneuse ou arrogante. Mais il aboutit à la même fin de non-recevoir. C'est une somme, une étude de plus de 1 700 pages qui tente le pari de mettre à jour la cohérence interne de la pensée de Heidegger, réputée ne pas en avoir, et la trouve paradoxalement (ne dit-on pas d'habitude que cette pensée a visé la «Destruktion» du sujet ?) dans la question de la subjectivité, ou plus exactement en décèle la «charnière centrale» dans «la notion fondamentale d'"ipséité" (ou celle de "soi") que Heidegger oppose d'emblée à l'ennemi qu'il se choisit et qui apparaît sous les traits d'une traditionnelle et monolithique égoïté (c'est-à-dire le "moi")». Cependant, on s'esquinterait les yeux à vouloir chercher dans cette cathédrale théorique la moindre mention de l'adhésion de Heidegger au nazisme, ne serait-ce que de l'espoir qu'il avait de voir le «bouleversement nazi» régénérer la vie intellectuelle. On dira : ce n'était pas le problème du livre. Mais là est justement le problème : considérer «hors sujet» pour la pensée, les accointances de Heidegger avec le nazisme.

«Corps à corps» avec Nietzsche

Bien que ne comptant pas parmi les cours les plus importants, mais en tant que «moment» d'un travail qui va aboutir à l'essentiel Nietzsche de 1961, le texte même de Heidegger, Achèvement de la métaphysique et poésie, devrait, à l'inverse, invalider certaines des affirmations contenues dans le livre d'Emmanuel Faye : personne, a fortiori un philosophe, ne peut en effet conclure de sa lecture que Heidegger n'a ouvert qu'un «chemin sans retour, où tout l'apport de la philosophie est déconsidéré et détruit». Nietzsche occupe une position particulière dans le développement de la pensée heideggerienne après Etre et Temps, et en conditionne le «mouvement». De 1930 à 1941-42, Heidegger lui consacre quasiment tous ses séminaires : il le tient pour un penseur «essentiel», parce qu'il décèle en lui cette «chose en commun» qui est en question dans la philosophie occidentale, à savoir le problème de l'être, interprété comme volonté de puissance et éternel retour du même.

Le souci de Heidegger était de repenser l'histoire de la métaphysique occidentale et de repérer l'«erreur» qui la caractérisait ­ une histoire qui à ses yeux n'était compréhensible que si l'on partait du problème de l'essence de la vérité et de la «manifestation» (dévoilement-voilement) de l'être. Pour ce faire, il se tourne donc vers le monde grec, vers Platon, vers Aristote, remontant jusqu'au détesté Descartes ­ chez lequel la vérité devient certitude du sujet humain et l'être se transforme en «objet», en quelque chose qui «se tient devant» (Gegen-stand) le calcul et le projet technique de l'homme ­ puis Hegel, et Nietzsche, avec qui la métaphysique parvient à sa forme extrême et, sous cette forme, laisse voir son essence : l'oubli de l'être. Or, dans ce «corps à corps» de Heidegger avec Nietzsche a pris racine et a fructifié une très large part de la pensée contemporaine : comment soutenir que sa philosophie ­ quelle que soit la justesse ou non des thèses qui s'y exposent ­ n'a guère ouvert de chemins ? On imagine l'objection d'Emmanuel Faye. Où peuvent mener des chemins ouverts par ce que Heidegger écrivait dans «la Métaphysique de Nietzsche» : «C'est seulement là où la subjectivité inconditionnée de la volonté de puissance devient vérité de l'étant en entier qu'est possible, et donc métaphysiquement nécessaire, le principe sur lequel s'instaure un élevage racial (non la simple formation de races qui croissent à partir d'elles-mêmes) : la pensée de la race qui se sait elle-même» ?

Venons-en au livre de Faye. C'est un travail extrêmement sérieux, documenté, qui mêle «réflexion philosophique et investigation historique», et appuie sa démonstration sur des conférences, des cours, des séminaires «inédits ou non traduits» des années 1933-35, ou quelques textes des années 40. Il ne saurait être résumé, tant il comporte, comme il sied à un acte d'accusation, de citations, de témoignages et d'attestations. Mais ses conclusions sont claires et nettes. Heidegger a «fait siennes les principales composantes du nazisme et de l'hitlérisme : la définition du peuple comme communauté de sang et de race, l'apologie de l'Etat völkisch et la légitimation de l'extension de l'espace vital du peuple allemand», il a prononcé «l'apologie du principe de l'hitlérisme, voire contribué à le forger, à savoir que la communauté du peuple se constitue dans le lien vivant qui l'unit à son Führer», il a légitimé la «sélection raciale», n'a pas compris ou nié la spécificité de la Shoah et a ouvert la voie au révisionnisme et au négationnisme.

Cela peut sembler outrancier. Il est difficile cependant de ne pas frémir à la lecture de certains textes, où Heidegger dit entre autres que «l'agriculture est aujourd'hui une industrie d'alimentation motorisée, dans son essence la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres et les camps d'anéantissement, la même chose que le blocus et la réduction de pays à la famine, la même chose que la fabrication de bombes à hydrogène», qu'il existe «des hommes et des groupes d'hommes sans histoire» ­ «les nègres, comme par exemple les Cafres» ­ et que «ce que nous appelons "race" entretient une relation avec ce qui lie entre eux entre les membres du peuple ­ conformément à leur origine ­ par le corps et par le sang».

«Le continuateur du nazisme»

La réaction des heideggeriens patentés n'est pas difficile à deviner : ils crieront à la calomnie, regarderont de haut les accusateurs, leur reprocheront de ne pas être aussi savants qu'eux sur Heidegger, joueront sur la difficulté même du texte heideggerien pour dire que tel concept ne signifie pas ce qu'il signifie ­ et ils continueront, hautains, à heideggerianiser en rond. Les accusateurs, à l'inverse, refuseront de tenir compte des corrections interprétatives que peuvent apporter les spécialistes. Ils persévéreront dans l'idée que ce que Heidegger écrit en 1949 ­ «des centaines de milliers meurent en masse. Meurent-ils ? Ils périssent. Ils sont tués. Meurent-ils ? Ils deviennent les pièces de réserve d'un stock de fabrication de cadavres...» ­ signifie, comme le croit Faye, que «selon Heidegger, personne n'est mort dans les camps d'anéantissement», que les victimes des camps n'étaient pas des hommes, et qu'on «ne peut aller plus loin dans la négation de l'être humain que ne le fait Heidegger», alors qu'on peut au contraire y lire que les bourreaux n'ont pas seulement tué des hommes mais leur ont même ôté leur humanité. Les «anti-heideggeriens» ne se demanderont pas pourquoi il a été impossible aux plus grands penseurs de ce temps de ne pas penser sans Heidegger. Pourvu, au moins, qu'ils bornent leur propos ­ que signifie vouloir «arrêter» que les écrits de Heidegger «continuent d'être diffusés de manière planétaire» ? ­ et ne laissent pas entendre que, si Heidegger est «le continuateur du nazisme», les continuateurs de Heidegger pourraient l'être aussi ! Trouvera-t-on bientôt quelque poison dans les oeuvres d'un Lévinas, d'un Derrida, d'un Ricoeur ou d'un Vattimo, d'un Jean-Luc Nancy, d'une Marlène Zarader, d'un Jean-François Lyotard, d'un Gérard Granel ou d'un Michel Henry ?

Il est curieux de voir comment tout ce que la pensée contemporaine a mis en valeur (le langage, l'échange dialogique, le respect de l'autre, l'enrichissement par la différence) est aussitôt bafoué dès qu'il s'agit de discuter de Heidegger. Chacun campe dans ces certitudes, d'un côté et de l'autre d'une sorte de «mur de Fribourg», inébranlable. Et nul ne manifeste ne serait-ce qu'une simple souffrance, la souffrance dont témoignait par exemple Emmanuel Lévinas, qui, dans une même phrase, de celles qui restent dans la gorge, louait le génie de Etre et Temps et pleurait de voir chez son auteur «comme un consentement à l'horrible».
* Par Robert MAGGIORI, jeudi 05 mai 2005 (Liberation - 06:00)

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