Jacques Heers. Professeur honoraire d'histoire à l'Université Paris IV-Sorbonne.
Auteur de nombreux ouvrages, dont, notamment, Christophe Colomb, Hachette, Paris, 1981 ; Marco Polo, Fayard, Paris, 1983 ; Machiavel, Fayard, Paris, 1985 ; Gilles de Rais, Perrin, Paris, 1994 ; Jacques Coeur, Perrin, Paris, 1997 ; Les Barbaresques, Perrin, Paris, 2001 ; Les négriers en terre d'Islam, Perrin, Paris, 2001.

1

Les blancs, captifs et esclaves
La guerre pourvoyeuse de captifs (VIIe-Xe siècle)

Les conquêtes musulmanes, du VIIe au VIIIe siècle, si brutales et d'une telle ampleur que le monde méditerranéen n'avait jamais rien connu de tel, provoquèrent un nombre considérable de captures et, aussitôt, un très important trafic d'hommes et de femmes, conduits en troupes sur les marchés des grandes cités.
L'esclavage devint alors un phénomène de masse affectant tous les rouages sociaux, hors de proportion avec ce qu'il avait été dans l'Empire byzantin.

Dans les tout premiers temps de l'islam, les esclaves étaient, comme dans l'Antiquité romaine ou du temps de Byzance, essentiellement des Blancs, raflés lors des expéditions ou exposés sur les marchés par des trafiquants qui allaient les acheter en de lointains pays, très loin même des terres d'Islam.
Les négriers en terres d'Islam, p. 11

2

En Orient : captifs grecs et perses

La flotte du calife de Bagdad assiège Constantinople en 673. Elle trouve les murailles de la ville renforcées par d'impressionnants fortins et les redoutables vaisseaux grecs siphonophores, capables de lancer le terrible feu gré­geois, prêts au combat. Cette résistance byzantine ruine l'enthousiasme des assaillants qui se replient et ne tentent plus de fortes attaques avant plusieurs décennies. En 716, ils mènent leurs troupes à travers l'Anatolie, passent les Détroits et pénètrent jusqu'en Thrace tandis qu'une flotte de mille vaisseaux cerne de nouveau Constantinople. Mais, attaqués par les Bulgares au nord, décimés sur mer par le feu grégeois, les musulmans abandonnent, cette fois encore, le siège après un an de durs combats. Ces premiers élans brisés, la guerre ne fut plus dès lors que raids de cavalerie, raids sauvages, inopinés, non pour conquérir ou établir des colonies militaires, centres de garnisons pour d'autres offensives, mais simplement pour le butin et la chasse aux esclaves. Chez les chrétiens, les populations se réfugiaient dans des camps fortifiés, à Dorylée, à Smyrne, à Milet. Sur ce front mouvant et incertain, hardiment défendu par les colonies des acrites, soldats et paysans, les chefs guerriers se retranchaient, sentinelles hasardées, dans leurs palais ceints de hautes murailles. Les poèmes épiques, souvent d'origine populaire, modèles peut-être de nos chansons de geste, content les hauts faits d'armes des héros, capitaines des châteaux dressés sur les rives de l'Euphrate, mais disent aussi, en d'autres accents, les angoisses et les peines des petites gens, paysans, villageois, surpris au travail, incapables de fuir assez tôt, emmenés captifs pour servir en des terres lointaines d'Arabie ou d'Irak.
Ibidem, pp. 15-16

3

Les premiers grands marchés d'esclaves (IXe-Xe siècle)
Esclaves saxons, marchands juifs et chrétiens

Pendant longtemps, les géographes, les voyageurs et les marchands musulmans tenaient pour «Slaves» tous les hommes qui vivaient hors de leurs Etats, de l'Espagne aux steppes de la Russie et de l'Asie centrale et, plus loin encore, sur les terres inconnues, contrées réputées rebelles de Gog et Magog.

Les conquérants musulmans n'ont tenté que très rarement des raids aussi loin de leurs bases et les esclaves slaves ne pouvaient être qu'objets de traite. Ceux de Bohême étaient régulièrement conduits à Prague, centre de castration pour les hommes, puis à Ratisbonne. Ceux des pays plus au nord, avec les Saxons faits prisonniers lors des campagnes de Charlemagne des années 780, furent expédiés vers les gros bourgs fortifiés de la route germanique pour finir sur le marché de Verdun. De là, on les menait à Lyon, autre grand carrefour pour ce négoce des captifs, puis à Arles et Narbonne et, enfin, vers les ports d'Espagne, du Maghreb ou, directement, de l'Orient.
Ce n'était ni affaires de peu ni d'un court moment: au xe siècle encore, Liutprand, évêque de Crémone (920-972), ne cessait de dénoncer et de condamner les profits énormes, proprement scandaleux, que réalisaient les marchands de Verdun. A la même époque, les recensements des Slaves amenés sur le marché musulman de Cordoue donnent un chiffre de plus de dix mille en l'espace de cinquante années, de 912 à 961. Ils ont très vite formé, comme les Turcs en Orient, peuple non encore islamisé, une part importante des troupes et du corps des officiers au service du calife.
Au temps de la décadence de ce califat de Cordoue et de l'éparpillement des pouvoirs, dans les années 1000, plusieurs d'entre eux, notamment dans le Levant ibérique, prirent la tête d'un petit royaume, alors complètement indépendant.

Les marchands des pays d'islam, eux non plus, ne se risquaient pas volontiers hors du monde méditerranéen et répugnaient à se rendre en Gaule où ils ne rencontraient que des populations hostiles. On ne les y voyait pas fréquenter les marchés d'esclaves alors que les Juifs étaient, eux, communément montrés comme les maîtres de ce malheureux commerce.
Certains n'étaient que de petites gens, colporteurs errants, vendeurs de bibelots et de pacotille qui ne prenaient à leur suite qu'un ou deux captifs. D'autres, au contraire, bien en place auprès des palais des rois francs, maîtres d'entreprises implantées dans tout le pays, convoyaient vers les ports de la Méditerranée de nombreuses troupes de prisonniers, embarquées vers l'Orient.
« Ils rapportent d'Occident des eunuques, des esclaves des deux sexes, du brocart, des peaux de castor, des pelisses de martre et des autres fourrures et des armes.»

Nos auteurs, musulmans et chrétiens, insistent particulièrement sur le rôle des Juifs qui, dans l'Espagne musulmane, formaient souvent la majorité de la population dans les grandes villes, notamment à Grenade, appelée communément, au VIIIe siècle, la « ville des Juifs».
Négociants en produits de luxe, métaux, bijoux et soieries, plus rarement prêteurs sur gages, ils se groupaient en petites sociétés de parents et d'amis, les uns établis dans une des cités proches de la frontière castillane, les autres dans les ports d'Ibérie et d'Afrique du Nord, et prenaient à leur compte certainement une bonne part des transactions entre les deux mondes. On assurait aussi que, les musulmans s'y refusant, ces trafiquants israélites veillaient à la bonne tenue des centres de castration.

Cependant, des marchands gaulois et chrétiens, de Verdun surtout, allaient eux aussi régulièrement commercer à Saragosse et dans les autres cités musulmanes d'Espagne pour y présenter et y vendre des captifs.
L'abbé Jean de Gorze, chargé de mission par l'empereur germanique Otton 1er auprès du calife de Cordoue, se fit accompagner par un de ces négociants chrétiens de Verdun qui connaissait bien l'Espagne.
Les Mozarabes, chrétiens demeurés en Espagne sous la domination musulmane, ne demeuraient pas inactifs; ils passaient les Pyrénées, fréquentaient les marchés, à Verdun bien sûr et jusque dans les cités des rives du Rhin.

Pour l'Italie, les mêmes auteurs parlent beaucoup moins des Juifs mais plus souvent des marchands chrétiens, hommes de vilaines mains, pillards et complices, meneurs de raids au-delà des Alpes ou sur l'autre rive de l' Adriatique, tous trafiquants d'esclaves, capables de faire prisonniers et de ramener hommes et femmes sans regarder à leurs origines ou à leur religion.

Les hommes d'affaires vénitiens, ceux-ci mieux organisés et plus honorablement connus, armant des navires à leurs noms, y prenaient part. Soumise alors à Byzance, Venise bravait les empereurs de Constantinople qui avaient formellement condamné cette traite et menacé les coupables de dures sanctions.
Pour mettre un terme à ces sinistres négoces ou, du moins, en limiter les profits, Léon V l'Arménien, empereur (813­820), interdit à tous ses sujets, plus particulièrement aux Vénitiens, de commercer dans les ports d'Egypte et de Syrie. L'on vit pourtant d'audacieux trafiquants traquer des esclaves dans les Abruzzes et le Latium pour les revendre dans le Maghreb.
Ibidem, pp. 16-18

4

Les Russes et les Bulgares de la Volga

Le Livre sur la clairvoyance en matière commerciale, attribué à l'écrivain al-Djahiz (d. 669), faisait déjà mention d'esclaves des deux sexes importés du pays des Khazares sur les rives de la Volga, près de son embouchure.
Cependant, les trafics marchands avec les villes de Russie ne prirent un bel essor que plus tard, au temps où la dynastie des Sassanides puis celle des Bouyides, toutes deux originaires de Perse, régnèrent à Bagdad.

Le célèbre lettré ath­Tha' alibi imagine une conversation entre deux courtisans du roi bouyide Adud al-Dawla (977-983) et les fait parler de jeunes esclaves turcs, de concubines de Boukhara et de servantes de Samarkand.

Sur les lointains marchés de Kiev et de Bulghar, la capitale des Bulgares, les marchands musulmans étaient presque tous originaires ou de la Transoxiane ou du Kharassan, au nord-est de l'Iran.
Les trafiquants de la ville de Mechhed venaient, chaque saison, au retour de leurs expéditions dans le Nord et les pays des steppes, vendre à Bagdad diverses sortes de fourrures, les moutons et les bœufs, le miel, la cire et les cuirs, les cuirasses et, surtout, les esclaves.

Pour se procurer ces hommes et ces femmes, de plus en plus nombreux et d'origines de plus en plus lointaines, les musulmans de Perse traitaient avec les Bulgares ou avec les Russes, intermédiaires obligés, convoyeurs de captifs.
L'année 921, le calife abbasside de Bagdad, Muqtadir, envoya une ambassade au roi des Bulgares de la Volga. Le secrétaire de l'expédition, Ahmed ibn Fodlan, tenait, au jour le jour, registre des marches de la caravane et des étapes, jusque très loin dans des pays jusqu'alors inconnus; il s'attarde longuement à décrire les mœurs et les usages politiques de ces peuples, si différents de ceux de son monde.
« La coutume est que le roi des Khazares ait vingt­cinq femmes dont chacune est la fille d'un des rois des pays voisins. Il les prend de gré ou de force. Il a aussi des esclaves concubines pour sa couche au nombre de soixante qui sont toutes d'une extrême beauté. Toutes ces femmes, libres ou esclaves, sont dans un château isolé dans lequel chacune a un pavillon à coupole recouvert de bois de teck. Chacune d'elles a un eunuque qui la soustrait aux regards. » Et encore : « Quand un grand personnage meurt, les gens de sa famille disent à ses filles esclaves et à ses garçons esclaves: " Qui d'entre vous mourra avec lui? " » Pour eux, c'est un honneur que de se sacrifier.

Ibn Fodlan voit aussi, à leur campement au bord du fleuve, des Russes, « les plus malpropres des créatures de Dieu », qui ancrent leurs bateaux sur les berges et construisent de grandes maisons de bois. Dans chacune de ces maisons, sont réunies de dix à vingt personnes. « Avec eux sont de belles jeunes filles esclaves destinées aux marchands. Chacun d'entre eux, sous les yeux de son compagnon, a des rapports sexuels avec une esclave. Parfois tout un groupe d'entre eux s'unissent de cette manière, les uns en face des autres. Si un marchand entre à ce moment, pour acheter à l'un d'eux une jeune fille et le trouve en train de cohabiter avec elle, l'homme ne se détache pas d'elle avant d'avoir satisfait son besoin. »

Ce fut, au long des temps, un négoce tout ordinaire, quasi routinier, soumis aux coutumes, aux règles et aux taxes. «Quand les Russes ou les gens d'autres races arrivent dans le pays des Bulgares avec des esclaves, le roi a le droit de choisir pour lui un esclave sur dix. »

Les Russes s'aventuraient très loin et, des régions les plus éloignées du « pays des Slaves », ramenaient des captifs, hommes et femmes des deux sexes, et des fourrures précieuses, peaux de castor et de renard noir.
Deux cents ans après Ibn Fodlan, Abu Hamid de Grenade, lors d'un long et pénible voyage en Europe de l'Est, trouve les Russes partout sur son chemin. Ils lui parlent des Wisu, peuple de la région du lac Ladoga où les hommes chassent le castor, et des Arw du pays des grands fleuves qui, eux, chassent 1 'hermine et le petit-gris.
Au-delà des Wisu, près de la mer Arctique, «la mer des ténèbres », vit un peuple de nomades, les Yura, qui, contre des épées, livrent aux Russes des peaux de zibeline et des esclaves. Ces deux négoces, peaux de bêtes et bétail humain, allaient partout de pair.

Là aussi, les Juifs assuraient certainement une part importante des échanges, en particulier à l'est, pour les produits de la lointaine Asie ou des steppes et déserts des hauts plateaux. L'historien et géographe Ibn Khurdadhbeth consacre un long passage de sa description du monde à ces Juifs Radhanites et décrit, noms de nombreux fleuves, de villes et de peuples à l'appui, quatre de leurs grands itinéraires : l'un arrivant de l'ouest, par mer, vers Antioche, un autre le long de la côte méridionale de la Perse, un autre encore par la mer Rouge et la mer d'Oman jusqu'en Inde, et le dernier, le plus important, vers l'Europe centrale et les pays du Nord.
Ibidem, pp. 18-21

5

La ruée des Ottomans (XIIe-XVIe siècle)

En pays d'islam, principalement en Orient, les esclaves ne fondaient pas de familles et n'avaient pas ou peu d'enfants. Le nombre relativement important d'eunuques, l'interdiction faite, bien souvent, aux femmes de se marier, les mortalités terriblement élevées du fait des conditions de travail sur les grands domaines et dans les mines, des guerres entre souverains, peuples et factions, des maladies et des épidémies, firent que les maîtres voyaient leur cheptel humain sans cesse s'affaiblir et devaient le renouveler.
Cependant, dès le IXe siècle, les conquêtes se sont essoufflées et les peuples déjà soumis et convertis n'étaient plus territoires de chasse. Pendant plusieurs siècles, les musulmans ont cessé de lancer leurs troupes loin de leurs Etats et la traite fournit alors, de très loin sans doute, le plus grand nombre de captifs.

Les grandes offensives n'ont repris que quelque trois cents ans après celles des premiers conquérants lorsque les Turcs ottomans venus d'Asie centrale, convertis à l'islam, lancèrent de nouvelles attaques contre les chrétiens en Anatolie : sur Erzeroum dès 1048, sur Sébaste l'an suivant. En 1071, à Mantzikiert, au nord du lac de Van, ils infligent une retentissante défaite aux troupes de Byzance, font prisonnier l'empereur Romain Diogène, s'ouvrent la route de Constantinople, installent leur capitale à Brousse et un sultanat à Konya, en plein cœur du pays.

Ce fut, de nouveau, le temps des chasses aux esclaves, sur mer et sur terre. Les poètes de cour, à la solde des émirs ottomans d'Anatolie, chantaient les exploits des pirates de Smyrne et d' Alania qui enlevaient les femmes et les enfants de « ces chiens de mécréants ». De 1327 à 1348, Umur Pacha, l'un des cinq fils de l'émir d'Aydin 21, lui-même émir de Smyrne et pirate à tous vents, sema la terreur dans tout l'Orient méditerranéen, dans les îles de Chio et de Samos, et jusque sur les côtes du Péloponnèse. Non pour conquérir des terres, non même pour établir des guerriers et des marchands en quelques comptoirs, mais pour ramener, chaque saison, de merveilleux butins et des centaines de captifs.

Ses hommes « capturèrent beaux garçons et belles filles sans nombre au cours de cette chasse et les emmenèrent. Ils mirent le feu à tous les villages ... Au retour, riches et pauvres furent remplis de joie par ses présents. Tout le pays d'Aydin fut comblé de richesses et de biens et la gaieté régna partout. Filles et garçons, agneaux, moutons, oies, canards rôtis et le vin étaient débarqués en abondance. A son frère, il donna en cadeau nombre de vierges aux visages de lune, chacune sans pareille entre mille; il lui donna aussi de beaux garçons francs pour qu'il dénoue les tresses de leurs cheveux. A ces cadeaux, il ajouta de l'or, de l'argent et des coupes innombrables ».

Ce n'étaient pas simples brigandages, expéditions de forbans, de hors-la-loi, mais une guerre encouragée par les chefs religieux, aventures bien codifiées, menées selon la Loi et les règles de l'islam, en tous points une guerre sainte : la cinquième part du butin, « part de Dieu », allait aux orphelins, aux pauvres et aux voyageurs.

Les armées ottomanes franchissent les Détroits vers 1350, s'établissent à Andrinople, défont les Serbes à Kossovo (1389) puis les princes et les chevaliers de la croisade de Sigismond de Hongrie à Nicopolis (1396). Pendant plus d'un siècle, elles allèrent de plus en plus loin à la chasse au butin et aux esclaves. En 1432, Bertrandon de La Broquière, conseiller du duc de Bourgogne et chargé de mission en Orient, par ailleurs tout à fait capable de s'entendre avec les Turcs au cours de son voyage en Anatolie, croise sur sa route, dans les Balkans, plus d'une troupe misérable de captifs menés par des guerriers au retour d'une razzia chez les chrétiens et prend alors conscience de la manière dont les Turcs traitent leurs prisonniers, tous voués à l'esclavage:
« Je vis quinze hommes qui étaient attachés ensemble par de grosses chaînes par le cou et bien dix femmes, qui avaient été pris peu auparavant dans une course que les Turcs avaient faite dans le royaume de Bosnie et qu'ils conduisaient pour les vendre à Andrinople. Ces malheureux demandaient l'aumône aux portes de la ville; c'était une grande pitié que de voir les maux dont ils souffraient. »

Ils prenaient les enfants pour les convertir de force et les initier très jeunes au métier des armes, les soumettre à un dur entraînement pour en faire ces janissaires, corps d'élite de leur armée.

Partout où passaient leurs troupes ou leurs galères de combat ce n'étaient que rafles de prisonniers, butin de guerre. Et pas seulement en pays des « chiens de mécréants » : en 1517, entrant dans Le Caire, vainqueurs de l'empire mamelouk d'Egypte et de Syrie, empire musul­man bien sûr, ils enlevèrent nombre de jeunes garçons imberbes et des esclaves noirs.

A la même époque et jusqu'à leur retentissante défaite de Lépante (7 octobre 1571), où plus d'une centaine de leurs galères de combat furent envoyées par le fond ou prises d'assaut, les Turcs ne cessèrent de lancer chaque année vers l'Occident, Espagne et Italie surtout, de fortes escadres chargées de nombreuses pièces d'artillerie. Les sultans criaient leur détermination de prendre Rome et d'anéantir les Etats chrétiens, ceux du roi d'Espagne en premier.
Ils échouèrent et cet acharnement à poursuivre leurs attaques si loin de leurs bases du Bosphore et d'Asie n'eut pour eux d'autres profits que de ramener régulièrement des troupes d 'hommes et de femmes, de jeunes gens surtout, pris lors des sièges de villes pourtant puissamment fortifiées ou razziés au long des côtes. De telle sorte que cette guerre des sultans ottomans de Constantinople, de Sélim 1er et de Soliman le Magnifique, s'est le plus souvent ramenée à de misérables et cruelles rafles d'hommes. Dans un des gros bourgs de la Riviera génoise, en 1531, un homme sur cinq se trouvait alors esclave chez les Turcs.

Dans Alger, où l'on ne comptait pas moins de six ou sept bagnes pour les chrétiens prisonniers, plusieurs centaines de captifs, peut-être un millier, étaient entassés dans des conditions épouvantables, dans le plus grand bagne, situé en plein cœur du tissu urbain, sur le souk principal qui courait d'une porte à l'autre. C'était un vaste édifice de soixante-dix pieds de long et quarante de large, ordonné autour d'une cour et d'une citerne.
Au temps d'Hassan Pacha, dans les années 1540, deux mille hommes logeaient dans un bagne plus petit et, un peu plus tard, encore quatre cents dans celui dit « de la Bâtarde ». A Tunis, demeurée longtemps indépendante sous un roi maure, la conquête de la ville par les Turcs, en 1574, fit que l'on bâtit en toute hâte huit ou neuf bagnes qui suffirent à peine à y entasser les prises de guerre; les hommes s'y pressaient jusqu'à dix ou quinze dans des chambres minuscules, voûtées et sombres.

Toute conquête s'accompagnait inévitablement, sur des territoires de plus en plus étendus, d'une chasse aux esclaves, bien souvent but principal de l'expédition. « Les Turcs, voisins des chrétiens, envahissent souvent les terres de ces derniers, non tellement par haine de la croix et de la foi, non pour s'emparer de l'or et de l'argent, mais pour faire la chasse aux hommes et les emmener en servitude. Lorsqu'ils envahissent à l'improviste des fermes, ils emportent non seulement les adultes mais encore les bébés non encore sevrés qu'ils trouvent abandonnés par leurs parents en fuite; ils les emportent dans des sacs, et les nourrissent avec grand soin. »

Aux raids des Ottomans en Occident et en Afrique, répondaient, à la même époque, ceux des sultans musulmans du Deccan qui, pour la cour et les armées comme pour le service domestique, lançaient en Inde razzia sur razzia contre les Infidèles. Pendant son séjour à Delhi, Ibn Battuta assiste au retour d'une chasse: « Il était arrivé des captives indiennes non musulmanes. Le vizir m'en avait donné dix. J'en donnai une à celui qui me les avait amenées mais il ne l'accepta pas; mes compagnons en prirent trois jeunes et, quant aux autres, je ne sais ce qu'elles sont devenues. »

Il lui fit aussi présent de plusieurs villages, dont les revenus s'élevaient à cinq mille dinars par an. Ces expéditions n'étaient pas des aventures menées seulement par quelques hommes mais bel et bien de vastes opérations qui mobilisaient de grands moyens que seuls les chefs de guerre, les sultans et les vizirs pouvaient réunir: les non­musulmans se retranchaient dans d'épaisses forêts de bambous « qui les protégeaient comme un rempart et d'où l'on ne pouvait les déloger qu'avec des troupes puissantes et des hommes qui peuvent entrer dans ces forêts et couper ces bambous avec des outils particuliers ».
Ibidem, pp. 21-24

6

Les raids des musulmans: l'Egypte, le Maghreb et les oasis

« Les janissaires et autres soldats turcs, en garnison au pays d'Egypte, s'associent en certain temps de l'année plusieurs ensemble et, prenant des guides et provisions de vivres, s'en vont au désert de Libye, à la chasse de ces nègres. On leur baille au Caire, lorsqu'ils sont mis en vente, une pièce de toile qui leur couvre les parties hon­teuses. »

Au sud de la Nubie et à l'ouest de l'Ethiopie, le trafic des esclaves du Darfur, absolument crucial pour l'économie des sultans musulmans, résultait soit des ventes par les trafiquants installés sur place, Arabes pour la plupart, qui ne pratiquaient que d'assez pauvres razzias sur les villages des environs, soit des raids directement placés sous l' autorité du sultan du Caire.

Ces chasses aux hommes se pliaient à des règles parfaitement définies, impliquant des accords constants entre le pouvoir, les notables et les marchands. Celui qui prenait la tête d'une razzia, d'un ghazwa, devait d'abord solliciter la salatiya, autorisation du sultan. Celui-ci définissait très exactement le territoire de chasse et prenait, en quelque sorte, les chasseurs et les négociants sous sa protection. Il prêtait une escorte armée et interdisait à d'autres d'aller courir aux Noirs dans les mêmes pays.

Le chef de raid avait tous pouvoirs, disposait de la même autorité que le sultan dans ses villes et ses Etats et, effectivement, on le disait bien sultan al-ghazwa, « sultan » maître du raid. Il réunissait ses fidèles, plus ou moins nombreux selon sa renommée, en fait selon le succès de ses entreprises les années précédentes, et négociait avec des groupes de marchands qui fournissaient les vivres nécessaires à de longs jours de route contre l'engagement de recevoir, en échange, un certain nombre de captifs.

Chaque année le sultan autorisait plusieurs dizaines de razzias, jusqu'à soixante parfois; les hommes partaient avant les pluies, de juin à août, et suivaient toujours, sans s'en éloigner, une route fixée à l'avance, tant pour l'aller que pour le retour. Les contrats souscrits par les négociants stipulaient que ceux qui accompagnaient le raid très loin dans le Sud et se chargeaient de convoyer les captifs jusque sur les marchés des villes en recevraient deux fois plus que ceux qui attendaient simplement le retour de la razzia dans le Nord.

Ces raids ne tournaient pas forcément aux affrontements guerriers. On traitait avec des rabatteurs ou avec des chefs de tribus eux-mêmes chasseurs d'hommes dans le voisinage. Les Noirs surpris n'étaient certainement pas en mesure de résister les armes à la main et l'on savait qu'une bonne expédition pouvait ramener de cinq à six cents esclaves. Le plus souvent les chasseurs opéraient, en toute quiétude, dans la région même du Darfur, plus particulièrement au sud et au sud-ouest. D'autres se risquaient beaucoup plus loin et l'on parle d 'hommes qui demeurèrent six mois en route avant de renoncer, ayant atteint un fleuve qu'ils n'osèrent franchir.
Ibidem, pp. 65-66

7

Portugais, Américains et Juifs

Parler de la traite des chrétiens et taire les musulmanes, ou les réduire à trop peu, était déjà travestir la vérité. Fallait-il, de plus, pour cette traite atlantique, ne citer que les armateurs de France ou accessoirement d'Angleterre et ne rien dire des autres, notamment des Portugais qui furent, et de très loin, les plus actifs sur place, solidement implantés, agents d'un commerce pionnier et maintenu en pleine activité bien plus longtemps ?
Arrivés les premiers sur les côtes d'Afrique et sur les rives des fleuves, ils furent bien les seuls, avec les Américains, à s'établir à demeure dans les postes de traite à l'intérieur du continent, là où les Noirs étaient livrés sur le marché bien plus nombreux qu'ailleurs.
Ces hommes n'étaient pas seulement capitaines de navires jetant l'ancre pour de courtes escales, le temps d'embarquer les esclaves que d'autres Noirs leur vendaient, mais des résidents, chefs d'entreprises florissantes, négriers au sol, propriétaires de factoreries, d'entrepôts et même de troupes de rabatteurs.

------ Peut-on imaginer que les Américains se soient contentés de recevoir des navires d'Europe chargés de Noirs captifs? Ils furent, au contraire, parmi les plus actifs des armateurs et capitaines négriers. Leurs bâtiments de Maryland, de Georgie et de Caroline allaient régulièrement en Afrique, plus particulièrement sur la côte de Guinée qu'ils appelaient tout ordinairement la «Côte des esclaves».

Ils avaient conclu des accords avec les rois de ce littoral et avec ceux du Togo qui envoyaient leurs guerriers razzier à l'intérieur du continent et livraient leurs prisonniers à Anecho (actuellement à la frontière du Togo et du Dahomey), à Porto Novo et à Ouidah, sites portuaires fortifiés.

Au temps le plus fort de la traite, au début du XVIIIe siècle, l'on comptait plus de cent vingt vaisseaux négriers, pour le plus grand nombre propriété de négociants et armateurs juifs de Charleston en Caroline du Sud et de Newport dans la baie de Chesapeake en Virginie (Moses Levy, Isaac Levy, Abraham AlI, Aaron Lopez, San Levey), ou de Portugais, juifs aussi, établis en Amérique (David Gomez, Felix de Souza), qui, eux, avaient des parents au Brésil.
A Charleston, une vingtaine d'établissements, nullement clandestins, distillaient un mauvais alcool, principal produit proposé en Afrique pour la traite des Noirs esclaves.

Certains négriers américains, et non des moindres, se sont, à la manière des Portugais et parfois de concert avec, eux, solidement établis en Afrique, sur la côte et même à l'intérieur, gérant alors en toute franche propriété d'importants postes de traite, entrepôts et embarcadères pour les lointains voyages. Ce que n'ont fait ni les Anglais ni les Français.
Ibidem, pp. 255, 258

Vers Première Page