2002. Nicolas Hatzfeld, 52 ans, ancien gauchiste devenu historien, est retourné chez Peugeot, où il était ouvrier et militant en 1971.

Il y a des sujets qui vous coupent la faim. Sans doute l'évocation de sa propre jeunesse révolutionnaire en est un. Nicolas Hatzfeld parle d'une voix douce, qui semble avoir épuisé le droit à l'emportement. Il parle d'une époque où il était moustachu, vivait pour la révolution, portait «un blouson d'ouvrier en cuir» que lui avait offert son beau-père. La fourchette gît dans l'huile des tomates. Quasiment pas touchées. Il a un mélange d'entrain et de méfiance à répondre aux questions qui nous intéressent : la révolution, les chaînes de Peugeot où il a passé une partie de sa vie. On lui demande : qu'est-ce qui a changé dans les usines ? Que fait-on des cendres froides des mirages de sa jeunesse ?

Hatzfeld a passé quatre ans comme ouvrier établi à Peugeot-Sochaux, entre 1971 et 1975. Il y est retourné, vingt ans plus tard, comme chercheur. Il a insisté pour «reprendre» sa place. Sur la chaîne. C'était en 1996. A la direction de Peugeot ­ il n'avait rien dit de son expérience passée ­, le respectable historien de l'automobile qu'il est devenu avait prétexté : «Je viens faire une étude sur les motivations des employés.» Ça le fait rire aujourd'hui, comme une farce d'adolescent : «ça ne veut rien dire, la motivation des employés. Je voulais revenir, voilà tout.» Il a donc occupé six semaines «un poste normal. Une plaque de tôle à poser, un caoutchouc, la biellette anticouple, une durite. Le tout, côté droit. Un autre employé faisait pareil côté gauche. Les voitures passaient toutes les deux minutes trente secondes». C'était l'hiver. Il se rappelle ce retour comme «un plaisir : se lever, le coup de barre, le casse-croûte. L'ennui du lundi après-midi, terrible». Il vient de publier un livre, écrit à la suite de cette visite. Une somme de 500 pages : les gens d'usine. Cinquante ans d'histoire de la production à Peugeot-Sochaux, l'usine de sa vie.

Mais ce n'est pas du tout ce qu'on attend. Car il n'est question que de l'usine, et pas du tout de lui, encore moins de sa révolution. Hatzfeld est revenu vingt ans après pour «regarder» ce qu'il n'avait pas su voir. Il est revenu en remontant à rebrousse-poil le fil de la mémoire. Quitte à raser les vestiges de son passé. Vingt ans après, il est allé voir la HLM où il avait vécu, cité des Champs-Montants à Audincourt, banlieue de Sochaux. Il y vivait avec sa femme. «Elle avait essayé de s'établir elle aussi, dans une usine pour les femmes. C'était très dur. Finalement, elle a été vendeuse dans un supermarché.» C'est là qu'ils ont eu leur fille, en 1973. «A l'époque, c'était une belle cité. Toute neuve.» La cruelle ironie ne lui a pas échappé, qui a vu le berceau de leur révolution devenir l'archétype de la cité ouvrière déliquescente, où les journalistes se pressent pour sonder le mal français depuis que Le Pen y a fait 30 % en avril. «C'est devenu pourri, miteux. Du racisme, du vote FN. Le temps a passé.»

Hatzfeld a débarqué à Sochaux pour la première fois en janvier 1971. 20 ans, fils d'une mère infirmière et d'un père prof, juif converti au protestantisme, «courageux, moraliste». Huit enfants. Hatzfeld, militant du Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF), avait quitté sa classe préparatoire à Lyon pour s'établir, comme des centaines d'étudiants, dans les usines, les moteurs de la révolution prolétarienne. Il avait choisi Sochaux. Parce que 30 000 ouvriers, la «nouvelle Billancourt». Parce qu'en juin 1968, lors de l'occupation de l'usine, deux ouvriers étaient morts. Parce que la légende voulait que huit CRS aient été plongés en retour dans les cuves d'acide. Parce qu'il y avait là-bas, disait-on, «plus de commissariats de police qu'ailleurs». «On était sûrs que ça péterait à nouveau.» Il perçoit l'incongruité qu'il y a à ranimer ce paysage daté : «Ce qui a le plus changé dans les usines, c'est le regard qu'on porte sur elles.»

A Lyon, Hatzfeld avait fait des arts martiaux, en prévision du «moment où il faudrait se battre». Pour hâter ce moment, il venait aiguillonner la classe ouvrière, «sujet historique», sous le masque d'un syndicaliste CFDT. Il était employé sur un petit site du groupe, à Beaulieu, à quelques kilomètres de la grande usine de Montbéliard : «Je décrochais des pots d'échappement, je les posais dans des caisses. Pour des 304 et des 504 (il lève le bras, fait le geste), je pourrais encore le faire.» En quatre ans, il n'a recruté aucun militant. Il a distribué des tracts, écrit quelques lignes qui lui sont apparues, bien plus tard, «d'une grande pauvreté». «Nous vivions pour transformer, cela n'a pas marché. Nous sommes abîmés, mais nous n'avons pas fait de dégâts.»

En 1975, Hatzfeld a été «rapatrié», malgré lui, par le parti qui a jugé qu'il serait plus utile à Paris. Et la «cause» s'est dissoute. Il a arrêté de militer en 1978. Années «pénibles» où, dans un lent ressac, les certitudes se dissolvent, se contractent, et le vide prend la place. Il a repris des études. Il a fait de l'escalade. Un autre enfant. Et puis l'accession à la notabilité universitaire, à Evry, un statut de connaisseur reconnu de l'automobile. Quelques bouquins. Il se situe «difficilement sur la scène politique», vote de gauche, mais «dispersé». Les jours d'élections, il va à Montreuil, dans son bureau de vote, dépouiller le vote des autres. Le passé s'invite parfois lors des rencontres avec les anciens du «parti». «Ce n'est jamais folichon.» Il a érigé des digues contre la nostalgie. Pas du tout rétif à concéder de «lourdes erreurs». Pas tellement dupe des souvenirs qu'il lui reste : «il faut se méfier. La mémoire sert surtout à oublier.» Pas du tout prêt, en revanche, à rendre des comptes à quiconque : «Je n'ai rien à justifier à personne.»

Longtemps après avoir quitté Sochaux, en 1975, Hatzfeld a regardé vers l'usine. Il a cherché à y revenir. Mais pour en faire quoi ? Etudiant, il a consacré sa maîtrise à «1968 à Sochaux». «Une histoire qui se voulait militante.» Puis il a abhorré la militance ­ «j'ai des résistances intimes». Plus tard, devenu prof, «vaguement syndicaliste» dans un lycée de mécanique, il a amené ses élèves à Sochaux. Le voyage de classe était davantage une école buissonnière pour le professeur que pour ses élèves. Le souvenir le fait sourire. Il y a eu enfin, en 1996, cette occasion de revenir à l'usine, de trouver enfin la distance. Il dit : «La classe ouvrière, la classe combattante, est morte.» Pour mieux ajouter qu'elle n'a existé que dans l'imaginaire politique d'une époque. Les établis ont déguerpi, et derrière eux, ils ont laissé l'usine. Hatzfeld : «Si les ouvriers sont aussi peu intéressants aujourd'hui, c'est qu'ils payent la note de n'avoir pas fait ce qu'on attendait d'eux dans les années 70. Etre une classe qui se bat. Ils nous ont déçus. Mais il n'y aucune raison qu'ils payent quoi que ce soit.»

Ce monde ouvrier, dit-il, «est bien vivant», d'une «épaisseur» digne d'intérêt. Lors de son retour, il s'est préoccupé de le regarder en étranger. «Je ne voulais rien en attendre, je voulais les rendre libres à nouveau.» A ses voisins sur la chaîne, il n'a rien dit de son passé. Il n'a pas quitté son carnet de notes. Un collègue de son équipe, «un jeune type», lui a proposé de venir un dimanche assister à un tournoi de foot. Il a «hésité» puis décliné. Il logeait au «celibatorium», résidence pour les cadres de passage. Il ne sortait que pour aller au supermarché. C'était «monacal». Un jour, il est allé voir le syndicaliste CFDT qui l'avait accueilli, en 1971. «Nous avons échangé de banalités.» Il lui a dédié son livre : «A vous qui, il y a bien longtemps, m'avez déjà ouvert la porte.» Sa victoire, à Hatzfeld, c'est d'avoir repassé la porte, vingt ans après. C'est que sa défaite, leur défaite, n'épuise pas le regard.
Libération, Sauts de chaîne, Par Cédric MATHIOT, samedi 28 décembre 2002, p. 32

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Nicolas Hatzfeld en 10 dates

Avril 1951 Naissance à Versailles.
1968 Bac à Valence.
Janvier 1971 Quitte sa classe préparatoire, débarque à Sochaux et s'établit dans l'usine Peugeot.
Janvier 1973 Naissance de sa fille.
Janvier 1975 Quitte Sochaux.
1978 Quitte le parti.
1980 Devient prof de Lep.
1992 Maître de conférences à l'université d'Evry.
1996 Retour à Sochaux, travaille six semaines à la chaîne.
2002 Sortie du livre «Les gens d'usine» (Ed. de l'Atelier).

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