Günter Grass

Ancien jeune Hitlérien reconverti en socialiste bien-pensant.
La "conscience démocratique" de l'Allemagne d'après la deuxième guerre mondiale.
Prix Nobel de littérature en 1999.
Auteur d'un grand nombre d'ouvrages célébrés en France par les "intellectuels parisiens" et par l'Education nationale. Le film "culte" le Tambour (du cinéaste allemand Volker Schlöndorff, en 1979), une illustration de son "roman" (1959), a été recommandé par les enseignants français à leurs élèves, y compris dans le primaire ...

Août 2006. L'aveu, juste avant la publication de son autobiographie, Beim Häuten der Zwiebel (En épluchant les oignons), qui a été immédiatement vendu à 150 000 exemplaires pour un premier tirage ...; la mémoire qui flanche ; défendu par Daniel Cohn-Bendit ;

19/08/2006 09:26 BERLIN (AFP) - Le mea culpa tardif de Günter Grass écorne son image

Avec ses aveux tardifs sur son passé chez les Waffen-SS, Günter Grass, la "bonne conscience" de l'Allemagne, ne pouvait rêver meilleure couverture médiatique. Mais le mystère autour de son long silence risque de lui coûter son prestige.

Prévue pour début septembre, la parution de son autobiographie-confession a été avancée à mercredi vu l'ampleur du scandale. "Beim Häuten der Zwiebel" ("En épluchant les oignons"), tiré à 150.000 exemplaires, est depuis pratiquement épuisé.
Une deuxième édition est en cours, ce qui n'a toutefois rien d'inhabituel pour un livre de Grass, remarque toutefois l'éditeur Steidl.

Au soir de sa vie, celui qui fut si prompt à dénoncer dans l'Allemagne d'après-guerre toute trace de connivence avec le nazisme crève l'abcès en révélant qu'il fut lui aussi à 17 ans membre du corps d'élite des nazis, dans la division Frundsberg.

Cet enrôlement avait été dûment répertorié par la Centrale de renseignement de la Wehrmacht, où est toujours conservé un document de l'armée américaine mentionnant la brève appartenance aux Waffen-SS du futur Prix Nobel de littérature. Un élément curieusement passé inaperçu auprès de ses biographes.

Dans une longue interview diffusée jeudi, l'auteur du "Tambour", agé de 78 ans, a tenté de justifier son silence, tout en affirmant qu'il n'avait "pris part à aucun crime".
"Dans mon aveuglement de jeune Hitlérien, je n'ai pas posé de questions", a-t-il reconnu, en disant sa "honte", restée "enfouie" en lui, et en reconnaissant aussi qu'il en parlait "très tard ou trop tard".

C'est ce que relèvent tous les éditorialistes. "On peut admettre que Grass ait été enrôlé à 17 ans chez les Waffen-SS: c'était le sort de nombreux jeunes dans les derniers mois de la guerre. Mais ce qu'on ne peut pas admettre, c'est le peu d'usage qu'il a fait de la vérité" tout au long de sa carrière, estime Der Spiegel.
Le magazine va plus loin en lui reprochant de trop bien orchestrer ses aveux, par le biais d'interviews exclusives à la sortie de son livre. "Personne ne vend mieux la honte aujourd'hui que Günter Grass", écrit Der Spiegel.
Il s'est tu "parce qu'il avait choisi délibérément de se taire", ajoute le Berliner Zeitung, qui ajoute: "Grass était et est si exigeant à l'égard de la morale publique et politique car il savait et car il sait à quel point la sienne est faible".

D'autres journaux relèvent que Grass s'est confié lui-même avant que d'autres ne révèlent son passé à sa place.

Selon un sondage réalisé par Forsa et publié jeudi, plus de deux tiers des Allemands (68%) pensent que la crédibilité de l'auteur n'est pas atteinte, même si la moitié (51%) estiment qu'il aurait dû se confier plus tôt.

En Pologne, où la droite au pouvoir utilise chaque occasion pour rappeler l'Allemagne à l'ordre sur ses responsabilités historiques, l'affaire Grass fait aussi des vagues.

"Il me sera difficile de tendre la main à un homme des SS qui a contribué à la mort de mon père et d'autres gens, à la destruction de Gdansk", l'ancien Dantzig où est né Grass, affirme sans ambages Lech Walesa, dirigeant historique du syndicat Solidarité et prix Nobel de la Paix.

Mais pour Adam Michnik, directeur de la rédaction du quotidien Gazeta Wyborcza, "l'attitude de l'écrivain est digne d'admiration et de respect". "Il a profondément réfléchi sur cet acte et l'a effacé par sa vie ultérieure, par tous ses livres", estime-t-il.

Günter Grass a, entre autres, reçu le soutien du cinéaste allemand Volker Schlöndorff, qui porta à l'écran son "Tambour" en 1979. "Je te souhaite de ressentir comme une grande libération de ne plus avoir à te présenter comme un monument incarné, de ne plus avoir à parler d'un socle", lui a-t-il écrit dans une lettre ouverte.
la-Croix.com,

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Qu'est-ce qui fait courir Günter Grass ? Par Michel Salomon In magazine littéraire n° 32 Septembre 1969

Günter Grass est un écrivain réellement engagé. Il participe aux campagnes électorales du Parti socialiste allemand, descend dans la rue distribuer des tracts. Pourquoi ? Comment voit-il l'Allemagne de l'Ouest aujourd'hui ? Michel Salomon qui l'a interrogé dans le cadre d'un livre-enquête qui paraît aux éditions Laffont, nous a confié son entretien avec l'écrivain allemand

Un phénomène sans doute unique en Europe d'engagement politique de la part d'un écrivain à succès, tel est « le cas » Günter Grass. Non pas un engagement à la petite semaine, la « sortie » de sa tour d'ivoire, pour une conférence de presse ou une table ronde à la télévision d'une de ces belles âmes de la gauche qui retournent vite à leurs chères études après nous avoir édifiés un instant, mais l'engagement qui, permanent, la transformation d'un écrivain en machine électorale au service non d'ambitions personnelles mais d'un parti politique, le SPD, et ceci depuis des années, voilà qui n'est pas banal. Moustache broussailleuse à la Brassens, œil méfiant, silhouette voûtée, noueuse, de paysan de Poméranie endimanché, avec sa chemise de toile écrue bleue et sa cravate bariolée, j'ai vu Günter Grass ouvrir, par un après-midi de printemps, la dernière campagne électorale, sa campagne électorale. C'était à la Redoute de Bad Godesberg, temple de toutes les festivités mondaines de cette élégante ville d'eaux, satellite de Bonn. Le public très sophistiqué des « Godesberger Gespräche » qui l'avait invité, parlementaires, industriels, journalistes, hauts fonctionnaires, l'Establishment politique en un mot de la capitale fédérale, était venu applaudir le véritable jeu de massacre que furent les propos improvisés de Grass. Principales têtes de Turc, comme à l'accoutumée : Kiesinger, Franz Josef Strauss ce démocrate « musclé » que Grass soupçonne d'être plus porté sur le muscle que sur la démocratie, Adolf vonThadden enfin et ses nostalgies nazies.

Le lendemain, délaissant les visons et les smokings de Bad Godesberg, Günter Grass roule à la tête d'une caravane de voitures en direction de la Ruhr, où il va descendre dans un puits de mine, avec accompagnement de caméras de télévision, pour y haranguer des « gueules noires », serrer des mains, et tenir le soir dans une brasserie un meeting d'appui au député socialiste local. Tard dans la nuit de vendredi, il rentrera à son domicile berlinois, pour reprendre le marathon dès le lundi. Ainsi pendant toutes les semaines, jusqu'aux élections de septembre. Mais en dehors des années électorales, son activité politique est tout aussi débordante. Toute besogne est bonne, même la plus humble. Celle de faire du porte-à-porte à Berlin-Spandau pour distribuer des tracts aux ménagères et vendre les journaux du parti. Qu'est-ce qui fait courir Günter Grass, dont les romans sont des best-sellers mondiaux ? Apparemment pas l'ambition politique. Car après ces années de porte-à-porte électoral, Grass ne brigue toujours aucune fonction, pas même un fauteuil de conseiller municipal dans une mairie socialiste. Mais il sait qu'il « vaut » des milliers de voix dans certains districts catholliques et ruraux où, me dit-il, « il y a beaucoup plus de lecteurs de mes livres que de militants de la social-démocratie ». Et le style écrivain « engagé » à la française, je l'ai déjà dit, n'est pas le sien. C'est un militant de parti, rompu à toutes les ficelles, capable de river son clou, chiffres à l'appui, à un contradicteur, sur n'importe quel problème économique, ou de rivaliser de subtilité avec un juriste, en matière de droit constitutionnel.

« Je viens de Munich, me raconte-t-il, où j'ai parlé à l'Université catholique. Je leur ai dit que le mot chrétien, apposé sur l'étiquette des partis CDU et CSU était littéralement un blasphème. J'ai cité saint Thomas d'Aquin et Karl Barth, ce qui m'a conduit à polémiquer sur la théologie avec des pères jésuites. Je ne m'en suis pas trop mal tiré… »

Grass prend le petit air satisfait du chat de gouttière qui a sifflé le bol de lait qui ne lui était pas destiné…

D'une certaine manière, c'est un provocateur. Un provocateur de charme. En fin de compte un sentimental et un romantique, débordant de chaleur humaine dans l'univers aseptisé de la scène politique allemande. Un pur, dont toutes les ressources servent au financement de cet étrange club politique qu'il a fondé avec un groupe de « copains », et qui a pignon sur rue dans l'aristocratique « Adenauer Allee » de Bonn, un club dont le but est de pratiquer au sein du parti socialiste une « contestation réaliste et démocratique ».

« Le réalisme, c'est ce qui me sépare des étudiants d'extrême gauche et de l'opposition extraparlementaire. Je les considère comme des gens bien sympathiques, mais pas sérieux pour un sou. J'ai dit à Rudi Dutschke et à ses amis, qu'ils étaient d'aimables farfelus, atteints de cette maladie typiquement allemande qu'est le messianisme révolutionnaire. Le paradis sur terre, tout de suite, avec Marcuse… »

Au sein du Parti social-démocrate, Günter Grass n'a pas que des amis. La bureaucratie politique admet difficilement qu'un profane, un « amateur », fût-il brillant et célèbre, ou précisément à cause de cela, marche sur ses plates-bandes. D'autant qu'elle n'a pas encore décidé quant à elle, s'il était bon d'abandonner cette Grande Coalition qui est la bête noire de l'auteur du « Tambour », ou d'y rester. Herbert Wehner, n°2 du Parti, stratège glacé de sa campagne électorale, n'est pas sûr que les acrobaties intellectuelles de l'écrivain rapportent plus de suffrages qu'ils n'en font perdre. Il compte davantage sur la gestion de Karl Schiller et le charme charismatique de Willy Brandt. Le « Berliner Stimme », organe berlinois du Parti, n'a-t-il pas écrit : « Beaucoup de bons bourgeois considèrent le 'Tambour errant » comme un âne et estiment qu'ils ne peuvent voter pour un parti qui abrite cette créature… » Ce à quoi l'âne me répond :
« Je ne me résigne pas à voir siéger côte à côte l'antifasciste Brandt et l'ancien nazi Kiesinger. La Grande Coalition a certes permis d'éliminer des centaines de milliers de chômeurs, mais nous socialistes conséquents attendons le moment où nous pourrons nous libérer de cette alliance contre-nature, quels qu'aient été ses mérites passagers. Si elle se trouve reconduite à l'avenir, je continuerai de lutter contre elle avec plus d'énergie encore… »

La seconde obsession de Grass, outre la Grande Coalition, est la division de l'Allemagne. Parce qu'il est né à Dantzig qu'il a évoqué d'une manière si poignante dans son œuvre et qu'il ne reverra sans doute plus, parce qu'il vit, par choix délibéré, à Berlin, à la charnière des deux Allemagnes, parce qu'il est le fils d'un Allemand et d'une Polonaise et qu'une certaine attirance nostalgique se décèle en lui lorsqu'il parle de « l'autre espace européen » entre Rostock, Prague et Varsovie, Günter Grass se refuse à accepter le repli « sur le réduit rhénan ».
« La période d'après-guerre n'est pas terminée pour nous. Ce pays est divisé, sans traité de paix, mutilé par la perte de trois provinces, déchiré dans sa chair, avec une fausse capitale, factice, et une vraie capitale inaccessible. Cela ne peut pas durer éternellement… »

Q - D'une certaine façon, la sécurité européenne paraît liée à la division de l'Allemagne. Pour le moment, et quelles que soient les apparences, l'Ouest pas plus que l'Est ne désirent une Allemagne réunifiée…

- Mais ils ne veulent pas non plus, s'ils pensent en termes de sécurité de deux Allemagnes, vivre dans une situation de guerre civile. Peu importe qu'il y a ait deux Etats dans la nation allemande, si des rapports sont aménagés entre eux, avec la possibilité d'aller d'un de ces Etats dans l'autre, et si Berlin reçoit un statut tel que la ville n'est plus une forteresse assiégée…

Q - L'unité de l'Allemagne fait peur…

-Mais on aurait davantage raison d'avoir peur si la situation actuelle persiste. D'un autre côté je comprends que les Européens se méfient de la formidable concentration de pouvoir qui naîtrait de la réunion des deux Allemagnes. C'est apparemment sans issue. Mais la politique de paix de Brandt au centre de l'Europe, la réduction graduelle des tensions et un effort d'imagination pour établir des liens entre les deux entités allemandes peuvent nous faire sortir de l'impasse.

Q - Les Allemands de l'Ouest désirent-ils vraiment la réunification, s elle doit leur coûter cher, très cher, partager leurs richesses et réduire leur niveau de vie ? Je ne le crois pas…

- Ce n'est pas vrai. Les gens peuvent surmonter leur égoïsme, être prêts à payer si un homme comme Brandt leur explique que c'est la seule possibilité d'obtenir la paix en Europe, de garantir leur propre sécurité…

Q - Le NPD pense aussi bien naïvement, me semble-t-il, qu'on peut « acheter » l'Allemagne de l'Est aux Soviétiques en y mettant le prix…

- Le NPD fait de la « grande politique », pense pouvoir exploiter les rivalités entre l'URSS et la Chine, rêve à un nouveau Rappalo… l'establishment politique a eu des illusions semblables. Pendant vingt ans Adenauer, Ehrard, puis Kiesinger, pensaient que le pouvoir économique c'était aussi le pouvoir politique. Les Américains ont fait la même erreur. Ils ont pensé qu'on pouvait tout acheter avec de l'argent…

Q - Pour l'instant, la présence du NPD inquiète bien davantage que le problème de l'unité allemande…

- On exagère toute cette affaire. Il est plus dangereux d'avoir des hommes comme Kiesinger au Bundestag qu'un Von Thadden. Ce qui est inquiétant, c'est moins le NPD en lui-même que la renaissance d'un esprit « Habsburger Front », qui a été le commencement de la fin pour la République de Weimar. C'était le rassemblement des nazis, des partis d'extrême droite, des anciens combattants de Stahlelm, une sorte d'union sacrée de l'extrême droite … Le monde désire une « autre Allemagne », une Allemagne qui ne l'inquiète plus. Cette Allemagne existe, c'est celle de la social-démocratie, c'est l'Allemagne dont Brandt a parlé dans un livre publié durant ses années d'exil, « Draussen » (Au dehors), et qui mérite d'être relu, c'est celle des Allemands qui étaient dans les camps de concentration et dans la résistance quotidienne au nazisme. C'est l'Allemagne que je désire aussi. Ce n'est pas seulement une question d'affiliation politique. Mais un style de vie, de comportement, de rapports humains. Vous pouvez vous en rendre compte vous-même…

Q - J'ai vu des hommes de l'autre Allemagne dans la CDU aussi…

- Il y a de braves gens partout, mais la coalition très lâche, floue, opportuniste que recouvrent les étiquettes de la CDU et de la CSU, masque un esprit de compromis et de restauration de l'ordre ancien que vous ne trouvez pas chez nous. En ce sens le conflit politique en Allemagne aujourd'hui dépasse les notions habituelles et normales entre la gauche et la droite, pour être l'affrontement de ces deux Allemagnes dont je vous ai parlé…

Q - Mais le SPD fait aussi partie de l'establishment politique…

Oui, pourquoi pas ?

Q - Il n'y a que l'APO qui n'en fasse pas partie…

C'est aussi devenu un « establishment » à sa manière…

Q - Il m'inquiète, d'une autre manière que le NPD bien sûr, mais il m'inquiète…

- Moi aussi ? C'est la raison pour laquelle je les combats. Pour eux, c'est toujours blanc ou noir, oui ou non, et rien entre les deux. Ils appartiennent aussi en un sens à l'autre Allemagne. Cette façon qu'ont les forces radicales en Allemagne, à l'extrême droite ou à l'extrême gauche, avec cette espérance et cette foi mystique dans les résultats absolus, de se lancer tête baissée dans l'action immédiate…

Q - L'esprit messianique…

- Oui, comme les Juifs, mais les Juifs sont plus réalistes que les Allemands… Ils ont davantage le sens du concret et du possible. En dépit de tous les problèmes, Israel offre une image politique plus stable que la République fédérale. Ils ont aussi leur droite et leur gauche, etc., du bon et du mauvais idéalisme, des difficultés de tous ordres, mais pas de problème étudiant, d'opposition extraparlementaire et toute cette frénésie qu'il y a ici. Ils sont plus sains, psychologiquement plus sains…

Q - Comment ça ?

- Je l'ai vu en Israel. Et puis tenez, récemment j'ai participé à la télévision à une discussion sur le « Marchand de Venise » de Shakespeare. On parlait de Shylock. Etait-il dangereux ou pas de montrer Shylock, avec tous ses traits négatifs, devant sept millions de télespectateurs allemands. Cela n'allait-il pas réveiller l'antisémitisme, dans un pays qui a été intoxiqué jadis par le Stürmer. On m'a demandé mon avis. J'ai dit qu'il fallait jouer la pièce, qu'on ne pouvait pas toujours présenter les Juifs comme des héros positifs, comme Anne Frank ou des pionniers d'un kibboutz. Le seul à être de mon avis était un ancien acteur juif de l'époque de Weimar, Fritz Kortner, très célèbre à l'époque, et qui était venu de l'étranger participer à notre débat. Il a dit avec simplicité : ne vous cassez donc pas la tête et contentez-vous de bien jouer la pièce… Mais les autres partenaires du débat étaient tous plongés dans de graves problèmes de conscience…

Q - Ce philosémitisme masquait probablement leur sentiment de culpabilité…

- Partiellement seulement. Ils étaient tous de toute façon irréprochables quant au passé nazi, trop jeunes pour la plupart… Non, c'était plutôt ce manque du sens des nuances qui faisait que l'acteur juif et moi-même devions leur dire : nous sommes désolés de vous décevoir, mais les Juifs ne sont pas des anges, juste de simples créatures humaines…

Q - A votre avis, des traits de mentalité et de comportement nazis persistent-ils dans l'Allemagne d'aujourd'hui ?

Oui, mais ce ne sont pas à proprement parler des stéréotypes nazis…

Q - Prussiens…

- Non, cette arrogance, cette façon de concevoir les choses en termes de pouvoir, de volonté de puissance et de domination existait ailleurs qu'en Prusse. Les hitlériens y ont ajouté le piment raciste. Mais dans l'Allemagne d'après-guerre, vous en retrouvez les échos dans les discours de Straus. Et même dans ceux d'un libéral comme Ludwig Erhard quand il dit « wir sind wieder wehr… ». Il parlait de pouvoir économique Mais en l'occurrence Erhard était un homme bien naïf. Vous vous souvenez de ses sorties contre les intellectuels. Nous parlions trop paraît-il de ce qui est mauvais en Allemagne, nous étions toujours négatifs, destructeurs. Alors que nous avons tant de choses à montrer au monde. Nous sommes les meilleurs dans ceci et dans cela, nous avons les plus belles autoroutes, les usines les mieux gérées, etc. Mais tout l'univers sait que nous sommes un peuple intelligent, travailleur, dur à la peine, qui a été capable de reconstruire en un temps record un pays en miettes. Nous en vanter tout le temps reconstituera contre nous les mêmes ennemis qu'auparavant. Ils auront peur, vous le savez, de cet étalage permanent de force, de cette autosatisfaction béate. Et tout le travail patient, modeste, d'un Brandt par exemple, pour montrer ce qu'est vraiment l'Allemagne, sa contribution réelle au monde d'aujourd'hui, par plus de justice sociale, de coopération, etc. sera réduit à néant…

Q - Mais, d'un autre côté, on ne peut constamment demander ux Allemands de faire leur mea culpa et de n'avoir pas de légitimes satisfactions d'amour-propre, voire de fierté nationale pour leurs réalisations pacifiques.

- On n'a pas besoin de se sentir coupable pour parler de faits qui sont mauvais pour faire face à l'histoire, pour tenter d'élucider avec honnêteté les événements d'hier. L'Allemagne n'est pas née en 1949, avec la loi constitutionnelle et la République fédérale. C'est une terrible chose pour les jeunes de porter sur ses épaules les « péchés de nos pères ». Il ne sert à rien de se précipiter dans une sorte de fuite en avant. Notre génération a un devoir de lucidité qui doit lui interdire les alibis et l'autosatisfaction.

Q - Pourquoi avons-nous finalement peur de l'Allemagne d'aujourd'hui. Je me demande si ce n'est pas de sa faiblesse, de sa vulnérabilité, comme nous avions peur de sa force il y a trente ans.

- Le monde a peur de l'inquiétude allemande. Les Allemands ne vont pas jusqu'au bout des choses. Une sorte de mauvaise fièvre romantique les dévore toujours. Ce sont finalement des puritains. Ils sont honteux, troublés de leur richesse naturelles. Ce sont des idéalistes. C'est une sorte d'idéalisme perverti qui les a conduits au nazisme. C'est parfois touchant, souvent ridicule. Hier, j'étais à un banquet. Un jeune homme s'est levé et s'est écrié avec indignation : « Comment pouvons-nous nous goberger alors qu'au Biafra des enfants meurent de faim… » Monsieur Goethe avait de bonnes raisons de se méfier du romantisme allemand. C'est de cela que le monde a peur, et que j'ai peur aussi de cette inquiétude allemande, de son perfectionnisme parfois maniaque.
Vingt ans après la naissance de la République fédérale, des jeunes et des moins jeunes disent : la démocratie parlementaire ce n'est pas assez bon, nous devons changer tout le système. Et alors qu'à l'extrême droite, sans parler ouvertement de dictature, on rêve d'Ordre, à l'extrême gauche on s'excite sur des modèles romantiques de sociétés idéales, d'Etat parfait - les choses doivent être toujours parfaites, toujours absolues -, les uns et les autres rêvent de recommencer l'Allemagne à zéro. On efface tout et on recommence. Cette idée fantastique et politiquement démente de toujours tout recommencer depuis le début, me paraît assez typiquement allemande. On ne peut recommencer à zéro, en politique, et particulièrement en Allemagne. Comme si le nazisme n'avait pas existé, comme si nous n'étions pas à l'OTAN et la RDA dans le Pacte de Varsovie, chacune des deux Allemagnes ligotées par contrat…

Q - Il y a chez ces jeunes contestataires, qui ont essaimé un peu partout, à partir de l'Allemagne, quelque chose des quakers partant à la découverte du Nouveau Monde.

- J'ai dit à M. Dutschke : il y a des tas de choses à critiquer en Allemagne, vous faites très bien de manifester, mais ne donnez pas de leçons au monde entier. Il n'y a aucune raison de faire la morale aux autres peuples, alors que votre maison n'est pas nettoyée. Vous pensez comme l'Empereur Guillaume que les Allemands sont le sel de la terre. Qu'est-ce qui vous donne le droit, à vous jeunes Allemands, de construire un monde nouveau, de proposer le paradis sur terre avec Marcuse. Ce « messianisme sécularisé », c'est la triste contribution germanique au chaos idéologique d'aujourd'hui.

Q - Vous ne les prenez pas au sérieux.

- Ces garçons sont fous (il dit « meschugee », mot yiddish de l'argot berlinois). Je ne crois pas dans ces idioties. Je suis d'une famille mi-polonaise, mi-allemande et peut-être trop paysan, d'une pâte trop grossière pour une si belle religion. Ma position est la suivante. Otez tout espoir de votre vie, et là, quand vous êtes au fond du gouffre, dans une situation réellement sans espoir, commencez à travailler. A essayer de changer un peu les choses. Mais avant, que toute espérance soit gommée. Vous serez surpris ensuite d'avoir quelque succès…

Q - C'est Schopenhauer, pas Marcuse…

- Je suis désolé que la jeunesse ne lise plus Schopenhauer et se gave de Marcuse…
in magazine littéraire n° 32 - Septembre 1969

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26.08.06 | 10:47 Des archives sèment le doute

Des archives montreraient des erreurs dans la confession de l'écrivain. Il aurait été enrôlé chez les Waffen-SS deux mois plus tard qu'il le dit.

Selon le Spiegel online de vendredi 25 août (2006), un document d'archives rendrait approximatives la fiabilité et l'exactitude des souvenirs de l'écrivain allemand Günter Grass sur son enrôlement chez les Waffen SS à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Des archives médicales de la centrale de renseignement de la Wehrmacht à Berlin prouvent que Günter Grass a été enrôlé dans l'unité d'élite du régime nazi deux mois plus tard que ce qu'il affirme dans son autobiographie-confession "Beim Häuten der Zwiebel" ("En épluchant les oignons") parue le 16 août.
Ce carnet de santé "contredit les propos de Grass selon lesquels il était devenu soldat des Waffen SS en septembre 1944 (...). Selon le document, il a été enrôlé le 10 novembre 1944".

Blessure

Le document remet en question le nom de la division à laquelle il dit avoir appartenu. L'intellectuel de gauche confie avoir été réquisitionné par le corps d'élite des nazis pour intégrer la division "Frundsberg". Or, une autre unité est mentionnée dans ce carnet de santé.
Le document précise et éclaircit par ailleurs des éléments de la biographie de l'écrivain dont il disait ne pas se souvenir.

Ainsi la date de sa blessure, le 20 avril 1945, dont le prix Nobel de littérature âgé de 78 ans disait ne se rappeler que vaguement s'y trouve confirmée.
Avec sa confession, Günter Grass s'est attiré les foudres de nombreux éditorialistes et intellectuels, d'autant que lui-même s'érigeait en censeur d'une partie de la classe politique de la RFA d'après-guerre, dont il dénonçait le silence sur ses compromissions passées avec le nazisme.
NOUVELOBS.COM | 26.08.06 | 10:47

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Après l'aveu de Günter Grass « Sa tache, c'est la lâcheté » par Daniel Cohn-Bendit

Pour le député européen, le silence du grand écrivain, avocat de la vérité, est plus incompréhensible qu'un engagement éphémère dans la Waffen SS à la fin de la guerre

Le 12 août dernier (2006), Günter Grass, 78 ans, prix Nobel de littérature, révélait dans un entretien au « Frankfurter Allgemeine Zeitung » qu'à 17 ans il s'était enrôlé à la fin de la Seconde Guerre mondiale dans une unité de la Waffen SS.
Cet aveu tardif a révulsé une large partie de l'opinion allemande, qui a d'autant plus de mal à pardonner à l'écrivain son silence de soixante ans que ce dernier, proche de la gauche, s'était érigé au fil du temps en grande conscience morale, ne cessant d'enjoindre à ses concitoyens de ne jamais oublier l'adhésion du peuple allemand à l'idéologie nazie.

Certains ont même vu dans cette révélation un coup de pub, puisqu'il précédait la parution de son autobiographie, « En épluchant les oignons », dont le premier tirage de 150 000 exemplaires était vendu dès le lendemain de sa sortie...
Mais d'autres, tels les écrivains Salman Rushdie et John Irving, ou le cinéaste Volker Schlöndorff, ont salué son courage et son honnêteté.

Le Nouvel Observateur. - Comment avez-vous réagi à l'aveu de Günter Grass ?

Daniel Cohn-Bendit. - J'ai pensé au roman de Philip Roth « la Tache ».
Finalement, chacun a une tache sur son existence, même les plus grands moralistes de notre époque (notedt, référence personnelle à ).
Günter Grass, donc, a une tache dans sa vie. C'est triste pour lui, et ses explications sont piteuses. Mais cela le rend aussi plus humain. Dans un sens, c'est rassurant.

N. O. - Est-ce vraiment rassurant de voir ternie la réputation d'un homme comme Grass ?

D. Cohn-Bendit. - Je le crois. Cela nous rassure sur notre pauvre vie. Cela veut dire que, même en littérature, il n'y a pas de surhomme. Il n'y a pas de surpenseur. Sartre aussi avait une tache, ou encore García Márquez, qui a idolâtré Castro.
Au fond, ces fautes les rapprochent de nous. Ils sont faillibles, et donc humains. Ils nous donnent la possibilité de regarder en face, nous aussi, nos propres taches.

N. O. - L'humanité a pourtant besoin de héros...

D. Cohn-Bendit. - Grass est un grand écrivain, mais pas un héros ! Les vrais héros, c'étaient les résistants au nazisme. On en découvre encore aujourd'hui. Les femmes « aryennes » qui ont sauvé leur mari juif, ces villageois qui ont caché des juifs pendant toute la guerre. Ou encore ces soldats qui ont déserté. Voilà le vrai héroïsme... Grass était trop jeune. Il est plutôt devenu un héraut !

N. O. - C'est-à-dire ?

D. Cohn-Bendit. - Grass a tenu en Allemagne le rôle de Sartre en France. Mais un Sartre qui aurait choisi les options de Camus, un démocrate, un réformiste. Il a été le porte-parole de ces Allemands qui voulaient regarder leur passé en face.

N. O. - D'où le choc de ses aveux...

D. Cohn-Bendit. - Oui, c'est un choc parce que les Allemands, encore aujourd'hui, sont habitués à penser en catégories fixes : bons et méchants, nazis et antinazis. L'exemple de Grass les oblige à penser l'être humain dans sa complexité, à intégrer ce que disait Hannah Arendt, pour qui la valeur morale d'un être humain dépend aussi des circonstances.
Le geste de Grass s'explique par les circonstances autant, sinon plus, que par sa personnalité, qui n'était pas formée à l'époque.

N. O. -Grass est sévèrement critiqué...

D. Cohn-Bendit. - Pourtant, les faits eux-mêmes ne le condamnent pas. Manifestement, il n'a pas tiré un coup de fusil. Mais pourquoi avoir attendu si longtemps pour en parler ? Je crains qu'il ait été lâche.
Sa tache, c'est la lâcheté, et non la honte d'avoir été dans la Waffen SS.
Certes, il a été fasciné par le nazisme à l'âge de 15 ans. Mais il avait déjà parlé de cette fascination, de cette séduction de Hitler.

N. O. - Certains disent qu'il s'agit d'un coup éditorial...

D. Cohn-Bendit. - Je ne sais pas. Si c'est vrai, cela veut dire qu'il y a une autre tache : la compromission avec la logique commerciale, avec ce capitalisme qu'il n'a cessé de dénoncer. Mais je me garderai de me prononcer.

N. O. - A-t-il eu beaucoup d'influence sur votre génération ?

D. Cohn-Bendit. - Oui. C'est une grande conscience morale de l'Allemagne. Il a joué un rôle en faveur du mouvement étudiant dans les années 1960 et 1970.
C'était un des grands intellectuels, avec Heinrich Böll, à soutenir notre révolte anti-autoritaire et notre exigence de vérité sur l'histoire de nos parents.

N. O. - Cette révélation ne vous incite-t-elle pas à penser que vous avez été trop péremptoires dans la condamnation de vos aînés, trop ignorants des circonstances dont vous venez de parler ?

D. Cohn-Bendit. - Non. La génération née après la guerre a eu raison de vouloir qu'on dise tout. Nous l'avons fait de manière virulente, certes. Mais vous savez, quand on veut percer un tel mur de silence, il faut des arguments forts.
Il faut voir ce qu'était la conscience moyenne de l'Allemagne dans les années 1950. A cette époque, on affectait de croire que les nazis avaient été des barbares venus d'on ne sait où, qu'ils s'étaient emparés de l'Allemagne contre la volonté des Allemands, qui n'avaient pas vraiment fait partie de cette histoire.
C'est contre ces mensonges que nous nous sommes insurgés. Nous avions raison.

N. O. - Günter Grass doit-il rendre son prix Nobel ?

D. Cohn-Bendit. - C'est ridicule ! Dans ce cas, García Márquez aussi ! Il s'agit d'un prix Nobel de littérature, pas de sainteté !
Laurent Joffrin, Le Nouvel Observateur, 24-30 août 2006, pp.36-37

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