Bio express (2007)
Franz-Olivier Giesbert

Journaliste politique et essayiste. Intellectuel "parisien". Réalisateur d'émissions télévisées (par exemple F.O.G., TV5). Directeur de l'hebdomadaire "Le Point".
Communiste dans sa jeunesse, il passe ensuite de la gauche caviar du Nouvel-Observateur à la droite libérale du Figaro puis à la droite néo-conservatrice à l'américaine du Point.
Auteur de nombreux ouvrages, dont, en 2006, La tragédie du Président, Scènes de la vie politique 1986-2006, Flammarion, Paris.
Dans cet ouvrage polémique il est, notamment, très critique à l'égard de Jacques Chirac et violemment hostile à Dominique de Villepin ... et plutôt indulgent pour l'"américain" Nicolas Sarkozy, qu'il assassine ensuite avant la présidentielle de 2012 (M. le Président : Scènes de la vie politique (2005-2011), Flammarion, Paris 2011).

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Chirac

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Le conservateur des hypothèques

Il y a une malédiction Chirac. Une sorte d'inaptitude à gouverner qui l'amène tôt ou tard à dresser le pays contre lui.
Un mélange de prudence, d'audace et de gaucherie qui lui permet de tenir le coup pendant six mois, rarement plus, avant de sombrer dans l'immobilisme, cette maladie française.

Chaque fois qu'il arrive au pouvoir, c'est la même chose. Il commence en fanfare comme Bonaparte au pont d'Arcole avant de finir dans la camomille comme le bon président Coty, au crépuscule de la IVe République.

Un des vieux connaisseurs de la chose chiraquienne observe, non sans perfidie : « Si vous regardez bien la vie de Chirac, c'est un homme d'un naturel gai et chaleureux, qui n'a connu que très peu de moments de bonheur. À la mairie de Paris, sans doute, dans les premières années. Au pouvoir aussi, mais jamais longtemps. Il n'est lui-même qu'en campagne électorale: on part tôt le matin et on rigole avant de s'écrouler de fatigue, tard dans la nuit, sur son lit. Il faut toujours qu'il coure, car il fuit quelque chose. Un vide, une angoisse, je ne sais quoi. Il est trop mal dans sa peau pour rester en place. » (Valéry Giscard d'Estaing)

Dire que le pouvoir ennuie Chirac serait exagéré. Mais il est à l'évidence plus doué pour sa conquête que pour sa gestion quotidienne.
Entre deux campagnes, il se languit, seul en son palais, à signer des parapheurs, ou dans des réunions mortelles où son perfectionnisme de pinailleur byzantin a fini par lasser ses conseillers les mieux disposés.
Gouverner semble souvent pour lui une sorte de punition. À son aise dans l'action et le torrent de la vie, il n'est finalement en paix avec lui-même que s'il a pu s'en retrancher.

À tous égards, Chirac fait penser au duc d'Orléans tel qu'il apparaît dans le portrait qu'en a dressé Saint-Simon: «Un des malheurs de ce prince était d'être incapable de suite dans rien, jusqu'à une espèce d'insensibilité qui le rendait sans fiel dans les plus mortelles offenses et les plus dangereuses [...]. Il était timide à l'excès, il le sentait et il en avait tant de honte qu'il affectait tout le contraire jusqu'à s'en piquer. Mais la vérité était [...] qu'on n'obtenait rien de lui, ni grâce ni justice, qu'en l'arrachant par crainte dont il était infiniment susceptible, ou par une extrême importunité. Il tâchait de s'en délivrer par des paroles, puis par des promesses, dont sa facilité le rendait prodigue, mais qui avait de meilleures serres le faisait tenir. De là tant de manquements de paroles [...]. Rien [...] ne lui nuisait davantage que cette opinion qu'il s'était faite de savoir tromper tout le monde. On ne le croyait plus lors même qu'il parlait de la meilleure foi ("Caractère du duc d'Orléans," Mémoires, 1715, La Pléiade, tome V. »

Symétrie saisissante. Tout Chirac est là, dans cet amalgame d'inconstance, d'indifférence, de pudeurs et de rétractations.
Sans doute n'était-il pas fait pour ce monde de brutes qu'est la politique. Il s'est donc protégé et, pour ce faire, a inventé un personnage derrière lequel il s'est réfugié, sinon enfermé. Cet homme-là a toujours répugné à se montrer sous son vrai jour.

On peut le comprendre. Avatar, en plus rustique et moins fidèle, de Mitterrand, Chirac est une imposture. De même que le premier était un homme de droite qui incarnait la gauche, il est un homme de gauche qui incarne la droite, et c'est à peine une caricature.
Mais, contrairement à son prédécesseur, il ne sait pas donner le change. Dans ses rôles de composition, il en fait toujours trop, ou pas assez. Il joue faux.
La tragédie du Président, pp. 13-15

2
Villepin, le Capitan matamore

C'est toujours le même rituel, entre 8 heures et 8 h 30 du matin: Dominique de Villepin se ronge les sangs, l' œil aux aguets, l'air impatient.
A ce moment-là, généralement, il partage son petit-déjeuner avec un visiteur, un grand journaliste ou un homme d'affaires, tant il est vrai que les médias et le monde de l'argent sont les deux soleils autour desquels il fait tourner sa vie.

Pas les seuls soleils. Ce serait trop simple. A lui tout seul, Villepin est une planète voyageuse qui change d'astre au gré des heures et de ses humeurs.
Un coup, c'est la poésie. Une autre fois, l'art africain. Après ça, le cinéma. Ou bien encore la littérature, l'histoire napoléonienne, ses trois enfants, le président et sans doute aussi, même s'il prend soin de ne jamais l'évoquer, son propre destin politique.

C'est un homme qui vit de passions et ses passions le transportent. Mais quand on en a tant, c'est qu'on n'en a pas. Il ne le sait pas. Même s'il souffre d'un gros complexe de supériorité, il y a beaucoup de choses qu'il ne sait pas.

Il est trop égocentrique, par exemple, pour se rendre compte que tous ses visiteurs le regardent comme un personnage anachronique. Un rodomont de passage en politique.

Chaque fois que le téléphone sonne sur son bureau, à quatre ou cinq mètres de la table où il prend son petit- déjeuner, Villepin bondit de sa chaise et se précipite pour répondre à la vitesse du chien qui s'en va retrouver son maître.
Mais non, ce n'est pas lui. Quand il tombe enfin sur l'appel qu'il attendait, son grand corps se rétracte: c'est le chef de l'État. Le secrétaire général lui fait d'une voix saccadée, celle de l'émotion, une revue de presse express. Elle ne doit pas durer plus d'une minute et demie. Pourquoi faudrait-il passer plus de temps sur les journaux? «Ces torche-culs ne racontent que des conneries », pour parler comme le Tartarin de l'Élysée.

C'est le surnom que lui ont donné les chiraquiens historiques. Ils ne supportent pas que Villepin soit devenu aussi vite l'autre chouchou, après Juppé, du chef de l'État. À peine est-il entré dans son orbite que Chirac, déjà, le traitait comme un fils, le fils cadet. Il est vrai que le secrétaire général de l'Élysée a beaucoup de points communs avec lui. Une boulimie d'action. Le même halètement dans la gorge. Un vocabulaire de corps de garde. Un caractère fantasque et imprévisible. Une faim jamais assouvie, à avaler la mer et les poissons.

Il est vrai aussi que Villepin est pourvu de qualités que Chirac n'a pas. Une confiance absolue en soi, doublée d'une capacité d'improvisation peu commune. Une écriture baroque qui peut prêter à sourire, avec ses enfilades d' adjectifs ampoulés, mais qui a au moins le mérite de n'être ni plate ni banale.
Un vernis culturel, enfin, qui lui permet de musarder de l'art indien à Julien Clerc en passant par Saint-John Perse ou le dernier film de Danièle Thompson, l'une de ses meilleures amies.

C'est un ogre, comme Chirac. Il avale tout. Pas les dossiers, contrairement à son patron, mais les collaborateurs, les amis, les idées, les passions, les livres, les relations qu'il évacue sitôt qu'elles ont fini de lui être utiles.

Outre la faim qui le tenaille, il est habité par les convictions que la gloire l'attend et que son heure viendra. C'est pourquoi il faut que le monde entier soit à son service. La fausse noblesse d'Empire dont il est l'héritier l'a convaincu que l'époque n'était pas à la hauteur. Il n'est fait que pour les temps mauvais, quand tombera sur la France une de ces nuits décrites par Schiller (La mort de Wallenstein) : « Le ciel est orageux et troublé, le vent agite l'étendard placé sur la tour; les nuages passent rapidement sur le croissant de la lune qui jette à travers la nuit une lumière vacillante et incertaine. »

Ce sera le moment. Pour l'heure, Villepin est embusqué et se fabrique, en douce, un réseau. On y trouve de tout. Ce qui compte à Paris. Ce qui brille aussi. Mais très peu de personnalités politiques. Ce diplomate les méprise et le clame à tout bout de champ. Les journaux sont pleins de gracieusetés qu'il répète à leur endroit, du genre: «Ces messieurs ont tous le cul sale. »
Ou bien: « Le seul organe qui est développé chez eux, c'est le trouillomètre.» Ou encore: «Ces connards sont incapables d'avoir une seule idée en même temps. Dans leur vie privée, ils ont une maîtresse à Paris et une femme en province. En politique, c'est la même chose. Il ne faut pas leur faire confiance. »

À tous ceux qu'il a blessés ou humiliés et qui viennent se plaindre de lui auprès de Chirac, ce dernier répond: « La cavalerie cavale et celui-là est toujours sur la ligne de front. C'est mon meilleur dragon... »
Ibidem, pp. 197-199

3
Les colères de Sarkozy

C'est l'homme qui ne se le tient jamais pour dit. Rien ne le démonte ni ne l'abat. Pas plus les clameurs de ses ennemis que ses déboires familiaux, ou l'espèce de haine sourde que lui vouent l'Élysée en général et Claude Chirac en particulier. Les avanies coulent sur lui comme sur une toile cirée.

Feu follet ou feu de paille? Jacques Chirac est convaincu que l'étoile de Nicolas Sarkozy pâlira vite. En attendant, à l'aube de son second mandat, elle est au firmament. Dans les médias, il n'y en a que pour le, nouveau ministre de l'Intérieur: à en croire les sondages, c'est la nouvelle coqueluche des Français.

Dès le premier jour, Nicolas Sarkozy se pose en candidat à la succession de Jacques Chirac. Il entend bien, de surcroît, faire la course en tête et le dit avec une désarmante sincérité. Quatre ans plus tard, après avoir tout vécu et tout subi, il donnera à l'auteur la clé du personnage qui l'aura habité tout au long du quinquennat: «Je suis Forrest Gump. Il y a une petite voix en moi qui me répète sans cesse: "Cours, cours, Forrest." »

Il ne sait pas s'arrêter. Il a toujours besoin de courir ou de pédaler. L'été, par exemple, il est du genre à faire ses quarante kilomètres par jour en bicyclette. «J'aime les efforts longs, dit-il. J'adore dégouliner de sueur. Quitte à m'arrêter de temps en temps au bord d'un lac. Le lac, c'est la sérénité. »

Il y a du Chirac en lui. La même obstination increvable. La même endurance à toute épreuve, qui frise le masochisme. Sans parler de cette aptitude à circuler à l'aise dans tous les milieux ou de cette connaissance de la France profonde qu'ils ont l'un et l'autre labourée sans discontinuer.

Quelque chose les dresse pourtant l'un contre l'autre. Une sorte de répulsion réciproque. Ils se voient mutuellement sous les traits diaboliques d'un avatar du duc de Noailles, tel que le décrit Saint-Simon dans ses Mémoires: «Une vie ténébreuse, enfermée, ennemie de la lumière, tout occupée de projets, et de recherches de moyens d'arriver à ses fins, tous bons, pour exécrables, pour horribles qu'ils puissent être, pourvu qu'ils le fassent arriver à ce qu'il propose, une profondeur sans fond (Caractère du duc de Noailles, Mémoires, 1715, La Pléiade, tome V). »

Si en termes galants, ces choses-là sont énoncées par Saint-Simon, Chirac et Sarkozy usent de mots plus crus encore pour parler l'un de l'autre. Souvent, ses visiteurs ressortent, estomaqués, du bureau du président après avoir entendu des propos du genre: «Nicolas est fou, complètement fou. » Le ministre de l'Intérieur n'est pas en reste, qui décrit le chef de l'État, selon les jours, comme un «trouillard », un "fourbe » ou un « vieillard carbonisé ».
Ibidem, pp. 322-323

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Bio express (2007) :

1949. Franz-Olivier Giesbert est né le 18 janvier 1949 à Wilmington dans le Delaware aux Etats-Unis.
Son père américain, d'origine juive et écossaise, artiste peintre, a fait le débarquement de Normandie le 6 juin 1944, un traumatisme qui le rend violent.
Sa mère française, de la grande bourgeoisie normande, professeur de philosophie, catholique pratiquante, a rencontré son futur époux pendant la campagne de Normandie.

1952. Franz-Olivier Giesbert passe les toutes premières années de sa vie aux Etats-Unis. Il arrive en France à l'âge de trois ans.
Etudes secondaires au lycée d'Etat d'Elbeuf (Seine Maritime).
1967. Premier article en 1967 dans Liberté Dimanche sur l'élection présidentielle américaine de l'année suivante.

Après le bac, étudie trois ans au Centre de Formation des Journalistes dont il est diplômé.
Collabore pendant quatre ans à la page littéraire de Paris Normandie. Il y publie des entretiens avec Louis Aragon, Henry de Montherlant, Jules Romains, etc.

1971-1988. Entre à l'hebdomadaire Le Nouvel Observateur en 1971. D'abord journaliste au service politique puis successivement grand reporter, correspondant à Washington, chef du service politique et directeur de la Rédaction à partir de 1985.

1998-2000. De 1998 à juin 2000, il devient directeur des Rédactions et membre du Directoire du Figaro.

2000. Il quitte alors ses fonctions et entre en septembre 2000 à l'hebdomadaire Le Point en qualité de directeur.

Franz-OLIVIER Giesbert a présenté et dirigé une émission hebdomadaire littéraire sur la chaîne cablée Paris-Première, intitulée Le Gai Savoir dont il a été récompensé par le Prix Richelieu de l'association de la Défense de la Langue Française en mars 1999.
Il présente, ensuite, une émission culturelle sur France 3, Cuisine et dépendances.
Depuis octobre 2006, il présente l'émission politique Chez FOG sur France 5 le dimanche.

Il est membre du Siècle, membre de l'Association Universelle des Cultures, membre du jury du Prix P. J. Redouté, du Prix Aujourd'hui, du Prix de la Fondation Mumm, du Prix Louis Pauwels, Président du Prix de la Fondation Alexandre Varenne et membre du Conseil d'Administration de l'Etablissement public du Musée du Louvre depuis octobre 2000

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