Daniel Gamba (1958-). Gendarme mobile, membre du GIGN en 1982, Daniel Gamba participe à la création, en 1983, du GSPR du commandant, puis préfet, Christian Prouteau, chargé de la sécurité de la présidence de la République.
Garde du corps, "Interlocuteur privilégié", du président Mitterrand pendant 10 ans jusqu'en 1995, il réintègre une unité ordinaire de la gendarmerie à cette date.
Il prend sa retraite en 2001 et publie, avec la collaboration de Pierre Deschodt, un ouvrage dans lequel il fait relater, plutôt savoureusement, sa vie professionnelle auprès du président "socialiste".
Interlocuteur privilégié, j'ai protégé Mitterrand, JC Lattès, Paris, 2003.

1
François Mitterrand n'était pas un homme peureux. Je ne l'ai jamais vu s'enquérir du danger. Dans ses manières, c'était ce qu'on peut appeler un homme simple. Je veux signifier par là qu'il était le contraire de prétentieux ou de dédaigneux. Il disait toujours bonjour et il avait souvent un mot d'attention. Ce n'est malheureusement pas si naturel.

Dans un lieu comme l'Élysée, on ne peut pas imaginer le nombre de personnes condescendantes, méprisantes dès qu'elles ont une quelconque responsabilité, et jusqu'aux secrétaires de certaines personnalités, capables de vous prendre de haut. Quant à lui, notre « patron» levait chaque matin son chapeau pour saluer les hommes en faction, et venait nous serrer la main en nous demandant comment nous allions.

Hormis quelques figures comme Gaston Defferre, Charles Hernu ou François de Grossouvre, qui avaient en commun d'être de la même génération et qui étaient les rares «messieurs » toujours courtois de ce zoo fascinant, la plupart avaient un comportement antipathique.

Jack Lang, que j'ai souvent vu, figurait parmi les plus hautains. Je ne lui ai jamais vu la moindre apparence de considération pour des subalternes. Je pense notamment à son chauffeur, aux gens de sa sécurité avec qui il m'arrivait de discuter un moment, et qui le quittaient vite tellement il était désagréable.
Interlocuteur privilégié, p. 69-70

2
D'une manière générale, la famille du président était plutôt courtoise. Aussi bien ses fils que Mme Mitterrand elle-même, malgré sa méfiance comparable à la nôtre. Ils étaient tous polis, et c'est suffisamment rare dans cet environnement pour être noté.

Roger Hanin était un cas à part, à rapprocher de Jack Lang pour son attitude vis-à-vis des inférieurs. Je lui reconnaîtrais volontiers un talent d'acteur, je l'ai même trouvé émouvant dans Les Grandes Familles, mais tout l'homme n'est pas là. Pour ce que j'ai vu, il était distant et plutôt sec.
Ibidem, p. 74

3
En France, le président de la République a le pouvoir d'empêcher la parution d'un livre... Nous fûmes l'instrument de la censure.

À ce stade du projet de Jean-Edern Hallier, livre sur la fille adultérine de François Mitterrand, Mazarine Pingeot), François Mitterrand a fait appeler l'éditeur pour émettre son avis défavorable.

Précisons qu'il en va de même en France avec la presse. Et même si la presse française pratique plutôt l'autocensure sur les affaires «privées », le président peut, sans vergogne, faire connaître son avis défavorable sur tel ou tel sujet. Dans la majorité des cas les choses ne vont pas plus loin. ...

Dans toute cette histoire, Jean-Edern Hallier fut notre victime. Indéniablement, il avait un faible pour sa propre publicité. Il aimait faire parler de lui et il y consacrait beaucoup d'énergie. Après son soutien apporté à la candidature de François Mitterrand, il avait caressé des espoirs de grandeur, et sa déception fut si amère qu'il l'exprimait de façon désespérée. Et peut-être, paradoxalement étant donné le personnage, répugnait-il à toute cette comédie.

Nous, les soldats, nous sommes contentés de faire notre métier, dans l'optique fixée une fois pour toutes de la sécurité, qui doit se garder du scandale. Jean-Edern Hallier devenait très gênant, puisque malgré nos «conseils» il refusait de se taire. Pendant un instant, il a même cru qu'il pourrait gagner... Cette comédie a commencée très tôt, au début du premier septennat. Jean-Edern Hallier nous a donné du fil à retordre. Il était intraitable. Il tenait dur comme fer à son éclat, mais le désordre n'était pas dans nos principes. ...

Jean-Edern Hallier n'était pas physiquement en danger et nous ne pouvions pas le menacer, mais il fallait qu'il s'en persuade. Il nous a suffi de semer des anomalies dans sa vie. On ne peut pas imaginer, tant qu'on n'en est pas victime, le pouvoir de ce harcèlement: sortir de chez soi et trouver deux pneus crevés à sa voiture; recevoir des coups de fil à n'importe quelle heure sans jamais personne au bout; rencontrer souvent une même personne inconnue dans la journée sans que cela ne puisse être dû qu'au hasard (au supermarché, au bistrot, dans le bus...), etc.

Les proches remarquent aussi des choses bizarres... Cette méthode est couramment pratiquée et certaines personnes, aujourd'hui en France, en sont sans aucun doute victimes. Ensuite, son esprit faisait le lien entre les nouveaux phénomènes troublants de sa vie et nos menaces voilées. La pente est si naturelle que la peur s'empare de quiconque n'est pas formé aux méthodes de l'espionnage et du contre-espionnage. ...

Ce genre de pression n'est pas légale, et le contact est dangereux parce qu'il peut permettre de constituer des preuves contre nous. Pour Jean-Edern Hallier, son extravagance allait aisément de pair, dans l'esprit de tous, avec un délire de persécution prononcé - qui avait pourtant des origines bien réelles. Résultat: personne ne le prenait au sérieux quand partout, haletant, il dénonçait la traque des «hommes de Mitterrand ».

La réaction unanime était de le soupçonner d'avoir trouvé un nouveau « truc» pour se faire remarquer. Comme, de surcroît, nous n'étions plus en action, selon la méthode éprouvée, et qu'il fabriquait son angoisse tout seul, tout le monde ne pouvait que le croire vraiment atteint ou tragiquement en mal de publicité. Le personnage était définitivement douteux et cela se reporta sur ce qu'il écrivait. Mission accomplie. Démolition en règle et triste constatation.

Mais Jean-Edern Hallier cherchait à pénétrer le cercle critique, et nous ne pouvions pas le laisser faire. Son livre de « révélations » a fini par sortir, censuré (L'Honneur perdu de François Miterrand, réédité en 1996, BellesLettres/le Rocher). Il a décidé de laisser les passages noircis et ce fut pris pour un coup de pub supplémentaire. Pour nous, le but était atteint. Nous avions fait notre travail en préservant l'intégrité du président et cet impératif éliminait toute autre considération.
Ibidem, p. 84-88. (Jean-Edern Hallier décède opportunément, lors d'une sortie à vélo sur la côte normande, à Deauville, le 12 janvier 1997).

4
Le « Tout le monde surveille tout le monde» est une vérité, à peu de chose près. La France a beau être un pays libre, il n'y a aucune illusion à se faire de ce côté là.

Que ce soit clair: en France, dès qu'on sort un peu de la masse, que l'on est quelqu'un d'un peu en vue, homme politique, chef d'entreprise, responsable religieux, artiste, on intéresse obligatoirement les services de renseignements. N'importe qui peut être concerné à un moment de sa vie.

Le renseignement est omniprésent dans notre pays. Les institutions en ont besoin, question de survie par l'anticipation ...
Ibidem, p. 92.

5
Excepté à l'intérieur d'une maison, Mazarine n'était donc jamais seule. Jusqu'en 1995, elle n'a pas pu connaître la paix d'une promenade solitaire. Il faut aussi s'imaginer que le jour où elle fut en âge de vouloir organiser ses vacances avec des amis, il a fallu, bien malgré elle, compter avec nous.

Une équipe partait avec elle, sans la lâcher où qu'elle aille. Ainsi son père pouvait savoir exactement où elle était à n'importe quel moment, et il ne se privait pas de suivre sa fille à la trace. Il m'a souvent fait appeler, à l'Élysée ou ailleurs, pour me demander où était Mazarine au moment même.

En quelques minutes, je pouvais le renseigner. Il savait où et avec qui. Rien de la vie de sa fille n'a échappé à François Mitterrand. C'est une situation rêvée pour un père curieux. Il a suivi ses premières aventures, puis la première histoire sérieuse. C'était alors à nous d'apprendre au président que Mazarine passait un temps inaccoutumé chez un tel, et un peu plus tard il me revint l'ingrat privilège de lui annoncer que sa fille chérie n'avait pas passé la nuit chez sa mère la veille. Je me serais bien passé de ce type dc commission.
Ibidem, p. 100-101.

6
Sur les causes personnelles de cette mort, je ne donne que mes analyses de témoin. Indirectement, François Mitterrand est sûrement responsable de cette tragédie, mais on n'est pas maître de la faiblesse de son entourage.

Avant sa mort, Grossouvre commença à faire connaître certaines choses dans Paris comme l'existence de Mazarine, mais absolument rien qui puisse justifier son élimination, au même titre qu'Hallier. Tout ce que je peux attester, c'est qu'à la fin il lui était même difficile de seulement rencontrer personnellement le président. Ce fut le second abandon, à partir du jour où François Mitterrand s'est installé définitivement quai Branly.

Il en va de même pour Pierre Bérégovoy. La responsabilité directe de François Mitterrand dans cette mort est encore quelque chose d'absurde. Mais on lui en a tant prêté qu'un de plus ou un de moins... Même s'il s'agit de mort d'homme! Il semble facile à beaucoup de gens de décider de la mort d'un homme !

Pierre Bérégovoy était d'une grande honnêteté, et son honnêteté le soutenait. Sa mise en cause dans une affaire d'argent sans importance, où son intégrité personnelle ne pouvait pas être atteinte mais qui fut montée en épingle par la presse, ajoutée à l'échec aux législatives dont il s'estimait responsable, l'a brisé. Après l'extrême tension des responsabilités qu'il venait d'avoir, il a perdu pied.

S'il y avait un intérêt à éliminer quelqu'un, ç'aurait pu être Roger-Patrice Pelat. Le délit d'initié dans lequel il fut mis en cause concernait beaucoup de monde (Le 16 février 1994 R.-P. Pelat est inculpé de délit d'initié dans l'affaire du rachat par Pechiney du groupe américain Triangle. Sont également impliqués dans l'affaire plusieurs proches de F. Mitterrand).

Il faut reconnaître également que, si l'on pouvait remonter jusqu'à l'Élysée depuis Pelat, il est mort fort à propos. Ma position ne m'a pas rendu assez proche de ces secrets pour affirmer quoi que ce soit. Mais j'ai tout de même assez connu le président pour le croire incapable d'une telle décision concernant l'un de ses plus vieux et plus proches amis.

À ma connaissance, Roger-Patrice Pelat était l'un des rares, peut-être le seul, à le tutoyer. Il n'avait aucune fonction politique, c'était un homme d'affaires de haut vol, aux intérêts très diversifiés. Le président allait souvent chez lui en Sologne et ils se voyaient plusieurs fois par semaine. Il y eut même une période pendant laquelle, presque systématiquement, ils se promenaient ensemble dans les rues de Paris en début d'après midi. De plus ils déjeunaient ou dînaient souvent tous les deux et se rendaient mutuellement visite. Est-ce qu'un homme aussi prudent, aussi malin que François Mitterrand aurait vu autant un homme avec qui il aurait préparé un coup tordu en bourse? Je ne le crois pas. Et s'il avait dû se dépêtrer il s'en serait sorti autrement.

En France, le président est intouchable, nous ne le savons que trop. Il n'a aucun compte à rendre. Et s'il avait été mis en cause même verbalement il aurait trouvé un bouc émissaire au dernier moment quitte à le rembourser généreusement plus tard pour son abnégation.

Je reconnais qu'il est suspect de voir trois proches de François Mitterrand disparaître à peu de temps de distance dans un contexte aussi obscur. Et cela donne libre cours à toutes sortes d'interprétations. Mais pour moi c'est de la littérature.

En dehors du cercle des intimes, une quatrième personne est morte durant le mandat de François Mitterrand dans des circonstances mal élucidées. On en a peu parlé parce que 1'homme était moins important: c'était le capitaine G., officier de gendarmerie chargé des questions informatiques de la cellule antiterroriste, qui s'est pendu chez lui.

Un certain nombre d'interprétations ont été données, hasardeuses, toujours les mêmes, mettant en cause le sommet du pouvoir. Il s'est tué au moment de la découverte des archives du préfet Prouteau dans un garage. Le premier réflexe fut de dire qu'il avait été exécuté pour l'empêcher de parler. Mais je connaissais cet homme-là. D'abord il n'avait rien à dire, donc il pouvait bien parler à sa guise. Il ne pouvait simplement rien savoir de plus que ce qui avait été trouvé dans ce garage. Plusieurs fois je l'ai approché: c'était un type visiblement instable, de ce genre qui se donne des airs d'en savoir très long.

Ce qu'il savait, nous le savions tous. Des soupçons ont pesé sur le président. Les mythomanes sont dangereux pour eux-mêmes. François Mitterrand était indéniablement un opportuniste, un calculateur, un manipulateur, mais il n'avait aucune raison de devenir un criminel. Tout cela est seulement bon pour les fantasmes, apparemment aussi nécessaires pour certains au lit qu'en politique...
Ibidem, p. 108-111.

7
Au bout du compte, François Mitterrand a passé un temps considérable avec les femmes ou à s'en occuper. Il en a vu jusqu'au bout, jusqu'en 1995, jusqu'aux dernières semaines de son second septennat (du moins avec mon témoignage car je ne l'ai pas suivi au-delà), alors qu'il était très amoindri par le cancer et qu'il faisait peine à voir.

Un matin des derniers jours de pouvoir, je suis entré dans sa chambre de l'Élysée vers dix heures du matin. Il était encore en pyjama (le président dormait dans un pyjama bien boutonné et parfois dans une robe de chambre à l'ancienne avec le bonnet de nuit et son pompon), allongé sur son lit. On a discuté un instant jusqu'à ce que quelqu'un frappe à la porte et entre sans invitation. C'était une jeune personne charmante que j'avais déjà vue plusieurs fois, présente parmi nous à titre professionnel. C'était une interprète bien connue de l'Élysée depuis qu'elle avait attiré l'attention du président.

Nous étions samedi et personne ne travaille ce jour-là à l'Élysée en dehors des permanences. Elle était plutôt à l'aise et elle a participé tranquillement à la conversation. Toujours est-il que personne ne peut entrer de la sorte dans la chambre du président, il faut une introduction. Sauf dans ce cas précis. Elle devait être là avant que je n'arrive et s'était absentée un moment, avant de reparaître. L'incorrigible vieillard aimait décidément les femmes. Leur présence, leur aura. Même aux portes de la mort.
Ibidem, p. 122-123.

8
François Mitterrand avait de multiples points de chute en France. En dehors de ses propriétés des Landes et du Luberon, il aimait le petit château de Souzy-la-Briche, dans la région parisienne. C'est une résidence présidentielle où il allait beaucoup pour les week-ends avec Anne et Mazarine Pingeot. Il est très peu allé au fort de Brégançon et au château de Rambouillet, les deux résidences les plus connues. Je n'ai fait que deux séjours dans la première et un seul dans la seconde. Je pense qu'elles avaient été trop utilisés à son goût par Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing.

Souzy, avec son grand parc clos de mur, servait surtout pour les week-ends d'hiver et uniquement à la famille clandestine. C'était extrêmement privé et intime. Parfois, seulement un ou deux membres de la famille Pingeot étaient avec eux. Je n'y ai jamais vu d'homme politique.

Dans l'enceinte du parc, Mazarine, en digne princesse de la République, recevait ses cours d'équitation. C'est à Souzy que j'assistais le plus souvent aux disputes entre le père et la fille. Mazarine est la seule personne que j'aie jamais vue et surtout entendue sortir de la déférence craintive envers le président. Et c'est peu dire.

- Tu ne devrais pas faire ça, pouvait-on entendre le président lui conseiller plutôt doucement.
- Je fais ce que je veux, lui répondait-elle moins doucement.

Et s'il insistait on ne tardait pas à entendre hurler :
- J'en ai marre. Tu m'emmerdes.

Où d'autres répliques peu variées du même tonneau. Elle avait de la voix, c'était inhabituel face à lui. Nous le voyions revenir dépité et marmonnant, peut-être un peu gêné qu'on le voie si faible :
- Elle est intraitable. Qu'est-ce que je peux y faire ?
Ibidem, p. 155-156.

9
Baltique était un modèle de tête de lard. Elle avait parfaitement compris son impunité, qu'il était strictement défendu de la corriger même quand elle avait raflé une dizaine de steaks dans la cuisine, nos steaks ! Comme en plus nous avions reçu pour instruction de ne pas être « directifs » avec elle (c'était le mot exact du président), nous étions dépassés.

Il faut se figurer que le président l'emmenait même au golf, ce qui est interdit pour tout autre, et qu'il fallait l'empêcher de gêner tout le monde, sans collier ni laisse et sans l'agripper non plus par la peau du cou. Ça faisait partie de ses éternelles et immanquables exigences contradictoires, car il n'aurait pas supporté non plus que la chienne le dérange dans son jeu! Donc l'un de nous était préposé à Baltique, devait la maîtriser alors qu'elle se tordait comme un ver pour aller dans les jambes de tout le monde et attraper des balles, et qui naturellement lui envoyait deux ou trois bonnes taloches quand le patron tournait le dos. Ça ne servait pas à grand-chose mais ça passait les nerfs.

Nous avions cette seule chance qu'elle ne couinât pas sous nos petites corrections. Je peux dire sans exagérer que, toute sympathique qu'elle fût, cette chienne nous a exaspérés. Avec parfois l'impression, due à l'extrême agacement, qu'elle nous narguait.

À plusieurs reprises Baltique s'est échappée de l'Élysée. À chaque tentative, c'était le branle-bas de combat. Une fois, elle a réussi à s'enfuir parce que les gardes républicains avaient laissé ouvert le portail de l'Élysée plus longtemps que prévu. Jusqu'à ce qu'elle soit retrouvée, la vie s'est arrêtée au palais. Le président s'en est malheureusement aperçu et il a très mal réagi. On l'a vu se fâcher. Il n'avait pas du tout l'air de se rendre compte qu'il n'y avait aucun moyen de contrôler le chien le plus mal élevé de France sans pouvoir l'attacher ni lui envoyer un coup de pied. Les critiques ce jour-là ont été sévères. En parlant des gardes républicains :
- Ils ne font pas leur travail. Comment ont-ils pu faire une telle erreur? Etc.

10
Dans cette veine de l'ambivalence qu'il creusait, François Mitterrand était visiblement agacé par les courtisans, tout en entretenant une ambiance de cour sans équivoque. Toute cour est forcément le reflet de son monarque et les qualités qui s'y déploient le produit de ses vœux, de ses faveurs, de ses contre-pieds, de son désir en général.

Une cour n'est pas un mal quand elle est brillante, gaie, insolente, courageuse et fière. Elle devient un fléau quand elle est servile, craintive, courbée, grimaçante, hypocrite et avide comme l'était celle du président. C'est à mon sens là qu'apparaissent le plus évidemment ses limites d'homme d'État.

François Mitterrand a dû se contenter sur son entourage d'une tyrannie qui n'enflammait pas. Je le voyais très agacé par le défaut de franchise, chose qu'il maîtrisait, mais il s'amusait de la bassesse et de la flatterie. Elles devaient confirmer sa vision bien sombre de la nature humaine. Nature humaine qu'il n'a, semble-t-il, pas cherché à éclairer sous un autre jour. Je n'assistais pas aux conseils des ministres, mais je n'ai jamais vu un ministre ne pas abonder dans son sens.

Dans la discussion courante, comme je l'ai assez montré, il avait raison en tout, quoi qu'il dise. J'ai souvent été pris de vertige en songeant à l'homme qu'il faut être pour vivre de la sorte. Hors du dernier cercle de l'intimité, nous étions les seuls à lui faire sentir un peu le vent de la liberté personnelle. Ça ne lui déplaisait pas, bien qu'il n'ait jamais combattu autrement que par une pique humiliante les professionnels du cirage à tout crin, ceux qu'il n'est plus besoin d'humilier. C'est peut-être aussi cette atmosphère qui a tué quelqu'un comme François de Grossouvre.
Ibidem, p. 173-174.

11
Pour en terminer avec Bernard Tapie, je crois que François Mitterrand aimait les francs-tireurs. Encore un paradoxe, quand on voit la façon dont il contrôlait et faisait trembler sa cour. Les hommes déterminés, pour ne pas dire sans scrupule, lui plaisaient. En quelque sorte, toute considération de culture et de subtilité mise à part, Bernard Tapie était un homme de son espèce.

François Mitterrand, même s'il avait su s'intégrer à une famille politique dont il avait pris la tête pour se propulser, était un homme qui n'avait jamais roulé, comme Tapie, que pour lui-même. Aujourd'hui que Bernard Tapie est devenu animateur d'une émission de télévision sur TF1, on peut assister tous les quinze jours à l'hommage très divertissant qu'il rend au président défunt, consciemment ou pas, en reproduisant ses attitudes et ses gestes, comme un enfant superstitieux.
Ibidem, p. 178.

12
François Mitterrand avait un cancer de la prostate. Nous savons aujourd'hui qu'il était malade en arrivant à l'Élysée en 1981, mais à l'époque nous-mêmes l'ignorions. Je ne m'étendrai pas sur la falsification des bulletins de santé. Intellectuellement, c'est-à-dire pour l'essentiel de ce que sa charge exige, je ne l'ai jamais vu, et jusqu'aux derniers jours, un tant soit peu diminué. J'ai bien conscience que mon jugement sur ce sujet ne peut pas être considéré comme aussi infaillible que s'il concernait, par exemple, les explosifs, mais je crois que sa capacité d'analyse ne fut jamais altérée.
Ibidem

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