Jorg Friedrich

Historien allemand. Auteur, notamment, de Der brand, Deutschland im Bombenkried 1940-1945, Popyläen Verlag, Berlin, 2002, L'incendie, L'Allemagne sous les bombes 1940-1945, Editions de Fallois, Paris, 2004.

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Comme la bombe n'atteint pas sa cible avec précision, la cible est désormais ce que la bombe peut atteindre: une ville.
Les trois mille tonnes d'explosifs dont est chargée une flotte de bombardiers ne suffisent pas à détruire une ville. En revanche, les dégâts provoqués par les produits incendiaires se propagent tout seuls. Pour cela, il faut maîtriser deux sciences, celle de l'incendie et celle de la radio-navigation.
Les ingénieurs du feu et les électrophysiciens mettent au point en trois ans des systèmes permettant de localiser des structures d'habitation inflammables, de les entourer de lumière de couleur et d'y mettre le feu.
Rempli de carburant et de bombes, l'avion volant vers son objectif est lui-même une cible très vulnérable. Poursuivis par les canons de la DCA et les avions d'interception, les équipages chargés du massacre sont presque exclusivement préoccupés de leur survie.
L'incendie, p. 7

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Entre 1942 et 1944, les Américains fabriquèrent 76 985 appareils, les Britanniques 26 263 en 1943 et 26 461 supplémentaires l'année suivante. Mais on ne pouvait pas produire les cent mille hommes d'équipage nécessaires, les former et les envoyer en mission sans une protection suffisante.
Sur l'ensemble de la guerre, le Bomber Command disposa d'un personnel navigant de plus de 125 000 hommes et perdit 73 741 hommes qui furent soit tués, soit blessés, soit faits prisonniers. C'est en 1943 qu'il enregistra ses plus lourdes pertes avec 14 000 morts. Selon des critères traditionnels, ce n'était pas la limite de l'acceptable, mais cela allait bien au-delà.
Ibidem, p. 41

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Les raids sur les quartiers civils devaient accélérer la fin de la guerre; parce que c'était au moral qu'on s'en prenait, cette stratégie s'appelait "moral bombing".
Les civils ne sont pas des objectifs militaires; mais il en va différemment s'ils produisent pour les besoins militaires, s'ils habitent à côté des lieux de production. Dans la guerre industrialisée, toute l'industrie relève indirectement de l'industrie de guerre; celui qui travaille et vit à sa périphérie participe à la guerre. Il produit armes et combativité.
Le bombardement stratégique considère la source de cette force comme un champ de bataille en amont. Elle est une surface et le lieu où se trouve l'ennemi. C'est entre 1940 et 1943 que germe l'idée de créer par des bombardements aériens des zones de destruction totale anéantissant une fois pour toutes les moyens et le moral nécessaires à la poursuite de la guerre.

Cela s'avéra illusoire. L'Allemagne fut finalement vaincue au sol par une campagne de sept mois menée mètre par mètre. Venant en appui tactique à cette campagne sanglante, une très grande masse de bombes tombera durant cette période sur une très vaste surface, occasionnant de très fortes pertes humaines.
Ibidem, p. 55

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Comme on devait le voir, la différence entre peuple ami et ennemi n'est pas significative en matière de bombardements civils. La guerre moderne s'accommode mal des notions archaïques telles que celle d'ennemi. Elles relèvent de la propagande politique alors que les mesures militaires cherchent, elles, à être adéquates. Spaatz, qui était un homme hésitant, avait du mal à s'en arranger.

Plusieurs milliers de Français seront tués durant ces opérations et beaucoup de villes ravagées, écrivit-il à Eisenhower, son supérieur, à propos des raids précédant l'invasion. Je me sens responsable envers eux et je vois avec effroi une opération militaire qui provoquera à une grande échelle la destruction et la mort dans des pays qui ne sont pas nos ennemis, notamment là où il n'est pas prouvé que les résultats obtenus par ces bombardements sont un facteur décisif.

Deux jours après cette lettre, le 24 avril 1944, les bombardiers américains attaquaient les installations ferroviaires de Rouen, siège épiscopal depuis le IIIème siècle, capitale de la Normandie et résidence de ses ducs depuis 912.
Unique en France, cette ville qui était un bijou de l'architecture médiévale perdit la zone comprise entre la Seine et la cathédrale Notre-Dame. Les bombes détruisirent toute son aile sud et la rosace du transept nord. L'élégante création du gothique tardif qu'était la petite église Saint-Vincent fut touchée de plein fouet.
Ibidem, p. 112

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Avant que foncent, le matin du 18 juillet, les blindés qui attendaient de l'autre côté de l'Orne, le Bomber Command avait fait décoller une armada de 2 000 bombardiers - ce à quoi aucune ville allemande n'avait eu droit -, pour éliminer cinq villages fortifiés à l'endroit où devait avoir lieu la percée et faire pleuvoir par ailleurs 7 000 tonnes de bombes sur deux cents kilomètres carrés.

C'est ainsi que disparut la ville de Caen. L'église Saint-Gilles, dont la construction avait commencé en 1082 et qui présentait un mélange unique d'éléments romans et gothiques ajoutés durant trois siècles, tomba dans le néant. Saint-Pierre perdit sa flèche qui avait servi de modèle aux clochers normands et passait pour la plus parfaite de la région. Il n'en resta qu'un pauvre moignon; quant aux voûtes des bas-côtés, vieilles de six cents ans, elles explosèrent comme dans une carrière. Il ne resta rien de la salle des fêtes construite dans le plus pur style baroque français.
Les deux tiers des maisons furent détruites, trois mille cadavres jonchaient la ville. Des Allemands faits prisonniers étaient dans un tel état de choc qu'ils ne purent être interrogés qu'au bout de vingt-quatre heures.
Ibidem, p. 114-115

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Cependant un endroit restait épargné alors que nombre de ses habitants auraient désiré qu'il fasse l'objet d'un raid.
Au début de l'été 1944, quatre détenus juifs réussirent à s'enfuir du camp d'extermination d'Auschwitz. En Slovaquie, ils informèrent leur communauté de la destination des chambres à gaz. La nouvelle parvint en Suisse et, le 24 juin, aux gouvernements de Washington et de Londres. Elle était assortie d'une requête demandant que l'on prenne pour cibles les voies ferrées menant à Auschwitz. Les noms de vingt gares le long de cette voie y figuraient.

Le 27 juin, Churchill lut lui-même le rapport et écrivit à Eden, son ministre des Affaires étrangères : " Que peut-on faire? Que peut-on dire ? " Eden recommanda de faire ce que deux dirigeants sionistes, Ghaïm Weizmann et Moshe Shertok, lui avaient conseillé. Exactement ce que demandait le rapport venu de Slovaquie par la Suisse: bombarder une nouvelle installation ferroviaire en Europe. Churchill donna instruction à Eden : "Prenez tout ce qui fonctionne à la RAF. Et adressez-vous à moi si nécessaire.
La RAF hésitait à risquer la vie d'aviateurs britanniques, "sans un objectif". Mais puisque cela devrait être un bombardement à vue, cela relevait des Américains, responsables des opérations de jour.

Au Pentagone, John McCloy (sous-secrétaire d'Etat à la guerre de 1941 à 1945) reçut quatre demandes d'attaque des voies ferrées d'Auschwitz. Son adjoint nota les termes de sa réponse : "Kill this." Ce raid sur les voies de communication n'eut pas lieu et il n'y eut pas non plus de plan en ce sens.
Ibidem, p. 117

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Le VI et le V2 tuèrent 8 938 personnes et en blessèrent 22 524 en Grande-Bretagne. Pourtant, la fusée, silencieuse et invisible, car elle volait à un kilomètre et demi à la seconde, eut un profond effet psychologique. Il n'y eut aucune alerte, aucun avertissement, aucune prière lorsque, le 25 novembre (1944), un V2 toucha un grand magasin Woolworth dans la banlieue londonienne de Deptford et entraîna dans la mort cent soixante personnes qui faisaient leurs courses à la mi-journée. Les occupants d'un bus, qu'on retrouva assis, couverts de poussière et sans vie, furent également tués par l'effet de souffle. Churchill et de nombreux Britanniques, dont les pilotes de bombardiers, nourrissaient une rage particulière contre les fusées. C'était une arme perfide et lâche parce que ce moyen de destruction agissait sans le moindre combat. Il n'y avait à bord aucun pilote pour risquer sa vie.

Lorsque le 18 juillet Churchill apprit par Jones les propriétés du V2, il annonça au cabinet de guerre qu'il se vengerait de l'arme de représailles. "Après en avoir parlé à Roosevelt et à Staline, il était prêt, en réponse, à intimider l'ennemi au moyen d'attaques au gaz de grande envergure si une telle politique assurait la victoire." Des officiers supérieurs de l'armée de l'air, même Portal, préconisèrent la modération. "Ces satanées fusées idiotes", comme les nommait Harris, provoquaient moins de dégâts qu'une seule mission du Bomber Command contre n'importe quelle ville allemande. Churchill ne se laissa pas démonter, quelques escadres s'entraînaient déjà prudemment à opérer avec du gaz. Le maréchal de l'air Tedder, qui commandait les opérations aériennes pendant le Débarquement, fit valoir ses objections. Il ne voyait pas l'avantage qu'il y aurait à employer les gaz peu de temps avant l'entrée des armées alliées en territoire allemand.

Hitler faisait diriger la majorité des fusées V2 non sur Londres, - mais sur Anvers: 1 610 furent tirées dans cette direction. Les objets volants qui, le 13 octobre par exemple, tuèrent une douzaine de bouchers aux abattoirs d'Anvers et le 17 novembre trente-deux religieuses dans leur couvent n'étaient cependant pas destinés à exercer des représailles. Ils visaient une ville portuaire, c'est-à-dire les voies de communication. Vingt-cinq V2 touchèrent Liège, dix-neuf Maastricht et dix-neuf Paris. Ils firent 6 448 morts et 22 524 blessés en Belgique.
Ibidem, p. 119

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Une demi-heure après le départ du groupe n° 5, la tempête de feu attendue s'était déclenchée dans l'éventail de Dresde. Les largages avaient été réalisés avec un léger décalage, mais le plan avait marché comme prévu. Selon la méthode du groupe, l'éventail n'était pas très large, à l'endroit où il l'était le plus, la distance entre ses bords était de deux kilomètres et demi. Il couvrait les trois quarts de la vieille ville.

Compte tenu du poids élevé de l'essence, on ne pouvait charger que 877 tonnes de bombes, exactement la quantité qui était tombée sur Darmstadt. Harris opta donc pour la méthode du double raid testée à Duisburg, Cologne et Sarrebruck. Il ne double pas, il multiplie plusieurs fois les destructions parce qu'il frappe alors que, soulagée, la population se croit hors de danger. Quatre-vingt-dix minutes après la fin de l'alerte, les habitants de Dresde eurent juste le temps de se traîner dans le Grand Jardin et sur les berges de l'Elbe, lorsque l'alerte retentit à nouveau, dans les faubourgs du moins, car les installations du centre-ville ne fonctionnaient plus. C'est sur de tels défauts que compte le double blow (coup double) pour augmenter les pertes humaines.

Lorsque la seconde vague de bombardiers arriva à 1 heure 16, comme prévu, elle n'avait plus de visibilité. La tempête de feu chassait dans l'atmosphère des nuages de fumée d'un kilomètre de haut. Le point-cible était malgré tout le Vieux Marché situé au milieu de l'éventail. Cela correspond au but du coup double qui est de mettre KO. La première attaque chasse les gens dans les abris, la seconde s'en prend à ceux qui les ont quittés avec soulagement. Passé deux heures, les caves ne sont plus d'aucun secours. Ensuite, sous un quartier de la ville en feu, le sous-sol ne peut plus assurer la protection de la vie. Celui que la deuxième attaque a chassé pour la seconde fois dans sa cave a peu de chances d'en ressortir. Pas plus que ceux qui se cachent à l'air libre, tels ceux qui se sont réfugiés dans le Grand Jardin de Dresde. Conformément à sa logique, la méthode a pour objet l'extermination de masse.
Ibidem, p. 327-328

9
Dans Berlin, moins écrasée de bombes que Magdeburg et Dresde, règne une étrange immobilité, la ville s'engourdit et se pétrifie. «L'un de ces jours indescriptibles», ceux qui suivaient une nuit de raids, «j'ai pris la Uhlandstrasse. Les gens étaient accroupis dans la neige et sous la pluie, entre les meubles et les biens qu'ils avaient sauvés. Beaucoup dormaient debout en s'appuyant contre quelque chose. Ils étaient paralysés par une sourde désolation et regardaient avec apathie ce qu'il restait de leurs maisons et les flammes qui jaillissaient de leurs caves».
Le Kurfürstendamm grouille de gens, « figures sombres, incernables, qui tendent prudemment les mains pour trouver leur chemin. On est terrifié lorsque quelqu'un rit ». On traverse Berlin comme s'il s'agissait d'un fond marin. Partout, des épaves et des corps s'agitant sans vie. On a forgé après la guerre le concept de "paralysie des émotions" pour parler de ce monde intermédiaire. Le flux des émotions s'arrête parce que l'âme ne peut plus le gérer. Elle se couvre d'une croûte et s'engourdit. Le service continue, on fait encore un pas, on plie bagage, heureux quand on dispose d'un drap et d'une carriole.
Ibidem, p. 335

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L'espace d'anéantissement est limité temporellement et spatialement. On peut y échapper dans des abris, lorsqu'ils sont étanches et nombreux, ou dans des zones retirées, que les transports, les capacités de logement et l'approvisionnement ont rendues habitables.
Un peu moins de la moitié de la population a besoin d'être logée à l'abri des bombes. Seul l'État dispose de tels espaces, il est le garant de la sauvegarde de la vie. Il fournit aussi des substituts aux biens de consommation et aux habitations dont le nombre diminue rapidement. La guerre par bombardements crée un lien étroit avec l'État.
C'est en tant qu'État que le régime nazi organise la survie, en tant que régime qu'il organise la terreur contre les capitulants. Il se protège donc lui-même, la souveraineté sur son territoire lui ayant déjà été à moitié arrachée. Entre la terreur due aux bombes et celle provoquée par le régime, la population n'a pas d'autre choix que de sauver sa peau dans les deux cas.
Compte tenu de l'énergie employée à la détruire, la préservation de la vie est un immense succès: les pertes ne représentent que 1, 75 % de la population. Même le régime reste invaincu de l'intérieur.
Ibidem, p. 337

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