Jean-Gabriel Fredet. Rédacteur en chef au Nouvel Observateur, ancien correspondant de l'hebdomadaire socialiste aux Etats-Unis.
Auteur, notamment, d'un entretien avec Lorrain de Saint-Affrique (membre du Front national de 1984 à 1994, Lorrain de Saint-Affrique a exercé le poste de secrétaire départemental et a été conseiller en communication de Jean-Marie Le Pen) "Dans l'ombre de Le Pen", Hachette Littératures, Paris, 1998, et "Fabius, Les brûlures d'une ambition", Hachette Littératures, Paris, 2002.

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Lors d'une vente banale, l'œil exceptionnel d'André Fabius a repéré, sans cadre, posé à même le sol, un tableau à la tonalité sombre mais dont se dégage une émotion intense. Une Madeleine en méditation. « Assise devant une table, son regard fixe le reflet d'un crâne dans un miroir. D'une main elle touche ce crâne derrière lequel luit la flamme d'une chandelle. L'effet de nuit et d'éclairage est tout à fait saisissant », écrit Pierre Fabius dans ses Mémoires.

Enchérissant contre quelques marchands, André a emporté la toile. Nettoyée, elle révèle une beauté hors du commun. Le Louvre l'expertise immédiatement: c'est l'original d'une œuvre de Georges de La Tour, le maître lorrain du XVIIe siècle comparé parfois au Caravage, et qui n'était connue que par une gravure. «Il n'était pas si simple, en ce temps-là, d'identifier parmi tout un lot de tableaux anciens une œuvre d'un maître aussi rare. André mit la Madeleine soigneusement de côté pour lui conserver un peu de son mystère. Ce fut lors de la grande exposition des Chefs-d'œuvre de l'art français, l'année suivante, en 1937, que le public put enfin l'admirer », écrit Pierre Fabius.

Pendant la guerre, alors que le gouvernement de Vichy a nommé des commissaires gérants pour administrer les commerces appartenant à des juifs, André Fabius cherche à mettre la toile en sécurité. Il neige et il n'y a plus d'essence. Le tableau, chargé sur une charrette à bras recouverte d'une bâche, traverse Paris pour être confié à un ami. Il restera caché à Vincennes pendant toute l'occupation allemande.

C'est la vente de la toile, en 1964, à la National Gallery of Art de Washington qui a nourri la légende. «Chez nos parents, il y avait peu d'objets, pas de meubles de valeur, mais la maison était jolie et nous avons vécu avec cette peinture magnifique, religieuse, presque métaphysique, raconte François Fabius, qui a repris le magasin d'antiquités familial. À un moment mon père s'est dit qu'il n'avait plus les moyens de conserver un tableau de cette valeur, en raison des risques de cambriolage et d'incendie. Il pensait aussi que c'était le moment de le vendre pour nous aider. Le Louvre voulait l'acquérir. Il a essayé de trouver un acquéreur français, qui achèterait le tableau et bénéficierait ainsi du droit de préemption. L'affaire est remontée jusqu'au ministre, mais en vain. »

Faute d'acheteur français, le tableau obtient une autorisation d'exportation et trône depuis dans la salle des maîtres français de la National Gallery of Art. La vente permettra à André Fabius d'offrir un appartement à chacun de ses enfants dont celui de la place du Panthéon pour Laurent acheté à l'actrice Nicole Courcel en 1971. Ce qui est un beau cadeau mais il n'y a pas par ailleurs une immense fortune familiale qui ferait de Catherine, François et Laurent des « héritiers ».
Fabius, Wunderkind, pp. 36-37

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Monsieur « Will you buy ? »

Ce goût des beaux arts est un peu un atavisme. Le nom de Fabius, explique Laurent dans Les Blessures de la vérité, remonte à son arrière-arrière-grand-père Joseph, né en Moselle, commis-marchand de son état, qui s'appelait en réalité Lion et choisit de prendre Fabius comme patronyme lorsqu'en 1808 les juifs reçurent le droit de porter un nom de famille.

Venus de Lorraine, les Fabius fonnent depuis 1847 une longue lignée d'antiquaires, «brocanteurs sédentaires », selon la fonnule légale. Cette profession était souvent embrassée par les juifs qui n'avaient, jusqu'à la Révolution française, le droit ni de servir l'État, ni de posséder des terres, et qui étaient maintenus dans un état d'incapacité juridique par les corporations de commerçants et d'artisans sous prétexte de concurrence déloyale, raconte Robert Badinter dans Libres et égaux.

Côté maternel, il plane un certain mystère. Le grand-père de Laurent Fabius est le fils de M. Strasburger, un Français émigré aux États-Unis. La journaliste Michèle Manceaux montre fièrement la photo de ce bel homme, qui est aussi son grand-père, front bombé, nez busqué avec des yeux superbes et des favoris blancs qui lui mangent les joues, genre Frédéric Lemaître dans Les Enfants du paradis. «Il était diamantaire, fournissait en pierres les grands de ce monde et habitait avenue Foch à Paris, avant de s'installer, à la mort de sa femme, au Royal Monceau, luxueux port d'attache, entre Amsterdam et l'Afrique du Sud. Il est resté cinquante-deux ans en France sans parler un mot de français. Son chauffeur-traducteur s'occupait de tout. Dans son métier, l'anglais suffisait. Il se surnommait lui-même Monsieur « Will you buy ? » (voulez-vous acheter ?).

Avec ces origines peu conventionnelles, il était logique que Lise Mortimer, sœur d'Aimée Mortimer, célèbre productrice de télévision des années 1960, soit un peu excentrique. Elle a deux passions, les chevaux et la lecture. Elle monte le matin et lit l'après-midi. «Comme elle détestait faire des courses et n'aimait pas nous promener à pied, elle nous mettait "en longe" au bois de Boulogne, raconte Catherine Leterrier. Nous étions tous à cheval, en file indienne, reliés à elle par une corde. » Lise Fabius écrit des chroniques dans la presse hippique sous le pseudonyme d'Éléonor Leplat, fait répéter leurs leçons à ses enfants, a en permanence porte ouverte pour leurs amis et voue une vénération à Laurent, le « Wunderkind », comme on dit en allemand, le petit génie mais aussi le petit dernier, né le 20 août 1946, quatre ans après Catherine, deux ans après François.

«C'était le chouchou. Avec ses boucles brunes il était vraiment mignon », se souvient sa sœur, qui ne souffle mot des tentatives répétées de sa mère de stopper la calvitie précoce de son fils préféré. Piqûres et implants n'y feront rien, Laurent perd très vite une partie de ses cheveux.

Des tensions père-fils? «Laurent était très insolent, parfois dur avec son père », se souvient Carole Perrot. Ce qui n'empêche pas beaucoup de fierté et, avec les ans, une tendresse retenue réciproque. André Fabius sera invité par Laurent, rue de Solférino, le 10 mai 1981, le jour de la victoire de François Mitterrand. Et, quand leur fils entrera en politique, ses parents s'inquiéteront pour lui. «Avant un voyage officiel c'était: "Prends une écharpe et mets un manteau." Avant une entrevue avec Margaret Thatcher: "C'est bien, ça va te faire un peu d'anglais." Et avant chaque Conseil des ministres, son père qui l'avait vu à la télé: "Tu as le dos voûté. Tiens-toi droit !"... »
Ibidem, pp. 39-40

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Les écoles de la République

L'École nonnale supérieure, «Normale », «Ulm », du nom de la rue qui la borde sur les pentes de la montagne SainteGeneviève, épicentre du Quartier latin, occupe une place à part dans l'empyrée républicain.

D'illustres exemples (Jean Jaurès, Jules Romains, Georges Pompidou...) entretiennent la légende selon laquelle cette école, fondée le 30 octobre 1794 par la Convention, serait le temple de la méritocratie. Elle ouvrirait aux fils d'instituteurs, d'ouvriers ou d'agriculteurs les plus méritants les portes de l'universalisme républicain et de l'ascension sociale décrite, en 1927, dans La République des professeurs par Albert Thibaudet.

Trente-cinq ans après son admission dans ce saint des saints, «Ulm» reste pour Laurent Fabius un« passeport permanent » et la seule école pour laquelle il conserve une réelle tendresse. Il y a acquis sa culture classique, lui qui émaille parfois ses propos de citations latines comme quia nometur leo... « c'est pourquoi on m'appelle le lion ». Et cet homme, auquel on reproche d'utiliser volontairement un vocabulaire limité, se surprend lui-même à évoquer devant Michel Field, agrégé de philo reconverti dans l'animation télévisée, le kairos d'Aristote, qui est aux politiques ce qu'est la « fenêtre d'opportunité » aux stratèges ou aux généraux.

Être passé par Normale, être agrégé de lettres modernes lui évite la banalisation d'avoir « fait l'ENA », l'autre école dont il est diplômé et pour laquelle il affecte un mépris souverain. Normale sup apporte une valeur ajoutée supplémentaire, un visa de distinction et de subtilité qu'on ne reconnaît plus depuis longtemps à l'énarchie. Son passage rue d'Ulm a contribué à forger sa réputation de différence dans la classe politique. Il est seul, avec Michel Sapin, ministre en charge de la réforme de l'État, et Alain Juppé, son pendant dans l'opposition, à pouvoir revendiquer ce privilège. « Quand il m'a succédé comme directeur de cabinet de François Mitterrand, en 1974, se souvient Jean-Claude Colliard, le Président, "littéraire" jusqu'au bout des ongles, frétillait à l'idée d'avoir un normalien dans son cabinet.
C'était, par procuration, une façon pour lui de renouer avec la tradition des années 1930 où on menait souvent de pair carrière politique et littéraire. »
Idem, Les écoles de la République, pp. 51-52

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Chapeau noir, minijupe et manteau en loutre

Autre témoin des premiers pas de ce jeune homme si poli, et si pressé, Françoise Castro. La future Mme Fabius, entrée dans l'entourage du premier secrétaire bien avant Laurent, est l'assistante favorite de François Mitterrand.
Sociologue et psychologue de formation, elle milite à gauche depuis 1968. Entrée en politique à la fin de la guerre d'Algérie, continuant avec l'UNEF «gauchiste» autour de Mai 1968, elle distribue des tracts depuis le lycée. Elle a commencé au parti socialiste, alors au 12 de la cité Malesherbes, à l'automne 1973, à la Commission «propagande» avec Georges Sarre, Jean-Pierre Audour et Évelyne Soum.

Juive militante, originaire de Salonique et d'Istanbul, elle détonne au parti avec son grand chapeau noir, ses minijupes et son manteau de loutre. Intellectuellement, elle impressionne avec des analyses originales brassant allègrement psychologie, sociologie et linguistique qui télescopent la culture postière de Georges Sarre. À l'époque seule femme cadre chez Péchiney, Françoise Castro a des convictions indexées sur sa forte personnalité.
Le soir, elle se transforme en militante. François Mitterrand en a fait une sorte de poisson pilote pour les idées. « Tous les jours, à 18 heures, j'arrivais place du Palais-Bourbon au cinquième étage. Alors que j'occupais, rue Balzac, un bureau plutôt impressionnant, au PS je "logeais" presque dans l'ascenseur - je devrais dire le monte-charge - qui s'ouvrait derrière moi », raconte Françoise Castro. Mais quel observatoire! De son minuscule bureau, elle voit les fâcheux ou les fidèles faire antichambre - debout -, attendant patiemment que Mitterrand les reçoive. « En général ils arrivaient en hurlant. Contrairement à mon attente ils repartaient le plus souvent hilares. Mitterrand sortait un peu après avec un petit sourire. »
Idem, Lui c'est lui ..., pp. 86-87

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Je t'aime, moi non plus

« Je t'aime, moi non plus» : entre Laurent Fabius et le parti socialiste, c'est comme dans la chanson de Gainsbourg, passionnel et contradictoire. Au sein du parti qu'il a rejoint en 1974, l'ancien Premier ministre inspire alternativement l'admiration et la détestation.
Rarement l'amour.

'" Leurs relations ressemblent aux montagnes russes: starisé au congrès de Metz, en 1979, lorsqu'il défend les positions de François Mitterrand contre les ambitions du couple Mauroy-Rocard, Fabius est recalé à sa direction en 1988, malgré le soutien du chef de l'État réélu triomphalement. Il est conspué au congrès de Rennes, en 1990, lorsqu'il revendique la conduite de la famille mitterrandienne. Ses partisans représentent aujourd'hui environ un quart des mandats? Il continue de susciter la méfiance au point de fédérer, lorsqu'il abat ses cartes, le sous-parti des « TSF» ou « Tout sauf Fabius ».

Par ambition plus que par affection, il rêve de séduire le PS pour aller jusqu'au bout de sa passion du pouvoir.

Mais le parti des ouvriers et des employés devenu celui des « couches moyennes» se méfie. S'il tombe parfois sous le charme du Don Juan cérébral, s'il lui arrive même de céder, ce n'est que brièvement, presque à contrecœur, comme si la personnalité du prétendant et ses intentions réelles leur interdisaient autre chose qu'une passade.
Idem, Je t'aime, moi non plus, p. 165

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Noyautage trotskiste

Mais, dans cette foire d'empoigne où le jeu consiste à arriver en tête par tous les moyens, à «faire la synthèse» et, sous l'autorité d'un chef confirmé, à se répartir les places, les jospinistes ne sont pas malhabiles.
Quand Fabius veut faire d'une pierre deux coups, proposer les voies d'une rénovation du PS et réunifier la famille mitterrandiste, tout en confortant son statut d'héritier, c'est la bronca. Venus par cars entiers du Val-deMarne et de l'Essonne, les «étudiants» - les «militants» mobilisés par Cambadélis et Le Guen - le conspuent.

Une conjuration? Plutôt une manipulation. «À l'époque j'étais ministre de l'Intérieur du gouvernement Rocard, se souvient Pierre Joxe. Quelques jours avant Rennes, je vais voir Lionel Jospin, ministre de l'Éducation. Nous marchions autour de la pelouse de son ministère, rue de Grenelle, et je lui dis: "Quand même, ce retour de Pierre [Mauroy] à la tête du parti, ce n'est pas très novateur. Il y a d'autres solutions."

Il me répond: "Trop tard... tout est en place." Les bus étaient partis avec les étudiants et tout le bordel. Avec l'aide de la MNEF, de Cambadélis et des trotskistes, ils avaient quadrillé le terrain, truffé les salles de compères, tout manigancé pour écarter Fabius. Résultat: un congrès épouvantable. Le retour de Mauroy et la panne d'idées. On a cassé le débat et on a rendu le parti muet. Tout ça par jalousie. »
Ibidem, pp. 179-180

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Le sang des autres

Novembre 1991. Laurent et Françoise Fabius sont en Haute-Égypte avec quelques-uns de leurs plus vieux amis: les Schweitzer, les Moati, les Weinberg, les Bauer, les Benassayag, les Clément. Ce rituel de la Toussaint entre copains est sacré.

Jusqu'ici, la bande avait l'habitude de se retrouver pour le premier week-end de novembre dans une villégiature des environs de Paris ou comme hôtes payants au château de Canisy, dans la Manche. Cette fois, ils ont choisi la Haute-Égypte pour oublier Paris. Arrivée au Caire. Descente à Assouan en train dont il a fallu quasiment louer un wagon pour embarquer la smala des enfants.

En général, Laurent Fabius apprécie cette atmosphère conviviale et informelle, où l'on parle et plaisante de tout. Mais à Louxor, il ne goûte qu'à moitié d'être aussi loin de ses bases, de « l'info », combustible essentiel de la politique. Malgré son échec au congrès de Rennes, le président de l'Assemblée nationale rêve toujours de prendre la direction du parti. Or, quelques jours auparavant, il a été mis en cause dans le scandale de la transfusion sanguine qui expose au sida la population hémophile. Comment se défendre à quatre mille kilomètres de Paris?

Sur ce front, les nouvelles sont mauvaises. Par téléphone, Jean-Claude Colliard, son directeur de cabinet à la présidence de l'Assemblée, l'a alerté: en première page du Monde, les journalistes Jean-Yves Nau et Frank Nouchy posent la question de la responsabilité de l'ancien Premier ministre.
Idem, Le sang des autres, p. 213

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« Les gens vont croire que tu es pédé »

C'est dans ce contexte qu'il faut juger l'annonce faite le 19 juin 1985 par Laurent Fabius, lors des questions d'actualité à l'Assemblée nationale, de rendre obligatoire le test de dépistage du sida pour les donneurs de sang. Pourquoi s'intéresser à cette question alors qu'il n'existe qu'une dizaine de cas de sida répertoriés en France et que le coût de l'opération est évalué à 200 millions de francs?

Il y a, d'abord, l'ambiance de l'époque. L'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 s'est accompagnée d'une libéralisation à l'égard des homosexuels. Après la dépénalisation des relations sexuelles avec les mineurs, le ministre de l'Intérieur de l'époque, Gaston Deferre, a supprimé en 1982 le fichier nominatif des homosexuels dans les commissariats. Naguère ghettoïsée, la communauté homosexuelle obtient la prise en compte d'un fléau qui la menace.

Il y a, aussi, une intuition du Premier ministre. « Quand la loi sur le dépistage est passée en 1985, nous en savions d'une certaine façon plus que les médecins, explique aujourd'hui François Fabius, frère aîné de Laurent. C'est une histoire de génération. Nous avions des amis homosexuels et beaucoup étaient déjà malades. Tout comme mes parents et mes oncles avaient eu très tôt, bien avant la Seconde Guerre mondiale, l'intuition qu'il allait se passer des choses graves, qu'on mettrait à l'écart les juifs, qu'il y aurait des camps, Laurent a eu le pressentiment de l'urgence. Il était fier d'avoir réussi à faire passer une loi aussi rapidement. »
Ibidem, pp. 217-218

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Une machine de campagne présidentielle

Ne jamais se laisser abattre, mobiliser ses fidèles, choisir une stratégie et avancer: c'était la devise de François Mitterrand dans l'adversité. C'est aussi la marque de fabrique de Fabius qui va montrer son esprit de méthode et sa volonté.

Après avoir failli le fracasser, le procès du sang sera finalement son épreuve du feu. «Laurent n'est pas un "créatif", explique Françoise Fabius, mais donnez-lui trois ou quatre éléments: il va leur trouver des points communs et en faire quelque chose. C'est un producteur qui a une grande capacité à faire avancer les choses. » Cette méthode, cette organisation seront la base de sa stratégie de défense.

Première décision, réunion du noyau dur de l'équipe de soutien, le jeudi 23 juillet, à 18 h 30, à l'hôtel de Lassay. Il y a là Jo Daniel, Sylvie Varmus, son attachée de presse, Serge Weinberg, Maurice Benassayag, Serge Moati, Jean-Michel Darrois, Pervenche Berès, Henri Weber, François Zimmeray, MarcAntoine Jamet et Lionel Zinzou. Au début du mois, la perspective du procès devant la Cour de justice était effrayante. Depuis le 18 juillet, les choses sont enfin claires. Il est décidé à se battre. A peine une allusion rapide et ironique à la judaïté des participants ("Il n'y a pas beaucoup de Dupont ici ; on comprend mieux pourquoi on est là") et Fabius développe son plan de bataille. ...

... La cellule médias est la plus nombreuse. Fini le temps du bricolage des années 1991-1992. Cette fois Fabius a battu le rappel.
Il y a là Michèle Cotta, Serge et Monique Moati, Georges Fillioud, Gérard Unger, Henri Weber, François Zimmeray, Florence Ribard, son chef de cabinet, et Jean-Claude Hassan, un ami du Conseil d'État.
Outre la sensibilisation des journalistes scientifiques, de la presse régionale et internationale, cette cellule s'efforce de recueillir des prises de position de leaders d'opinion.
Pour leur carnet d'adresses, et leurs liens avec les « décision makers », seront ainsi appelés à la rescousse Alain Minc, le psychanalyste Gérard Miller, la philosophe Élisabeth Badinter, le Dr Philippe Meyer, l'écrivain Françoise Chandernagor, ou encore l'historien Jean-Noël Jeanneney.

À ces trois «cellules» s'agrègent selon les circonstances des personnalités politiques ou des intellectuels comme Pierre Joxe, Robert Badinter, Régis Debray, Jean de Kervasdoué, Denis Olivennes, Jérôme Clément et Serge Weinberg. Réunies en «plénum» pour la première fois à la [m du mois d'août 1998, les trois cellules sont en contact permanent avec reporting des opérations. Fabius organise parfois des tours de table, où chacun s'exprime librement.
Ibidem, pp. 229-230, 231

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Le 8 décembre 1999, six mois après le verdict, Laurent Fabius a réuni dans la galerie des Fêtes de l'Assemblée la centaine d'amis de droite ou de gauche, dignitaires de la politique, des médias (Jean-Pierre Elkabbach), des affaires (Édouard Stern) ou simples lampistes qui l'ont soutenu dans l'épreuve.

Dîner par petites tables, « avec de grands vins », mais sans discours. Juste un petit mot, sans micro, à l'intention de ses amis qu'il salue d'une table à l'autre: «Merci. »
«Il m'a écrit une lettre de rêve, sans pathos, avec les mots qui touchent et qui vous font savoir qu'il a compris. Ce geste - classique - était empreint de vérité. C'était bien. Au dîner, j'ai été un peu déçu de ne pas être à sa table où il n'y avait aucun de ses avocats, dit Michel Zaoui. Mais c'est comme ça après la fin d'un procès. On a été très près les uns des autres pendant quelques semaines. Et puis une page se tourne. Cette affaire lui a volé dix ans de sa vie. Il ne veut plus en entendre parler. Il a raison de faire comme ça. »
Ibidem, p. 241

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Une femme d'influence

Difficile d'imaginer personnalités plus différentes (ou plus complémentaires) que Laurent et Françoise Fabius, née Castro.

Volubile, extravertie, enflammée, elle est tonitruante. Au festival d'Avignon, où ils vont chaque année, « Laurent résume ses impressions en quelques mots simples qui traduisent une relation fraîche avec la culture, note leur ami Bernard Faivre d'Arcier. Françoise déclame son bonheur en dix minutes avec beaucoup de superlatifs ».
Juif ashkénaze à la fois par son père et sa mère (qui faisait le catéchisme avec Mme Perrot, la mère de Jacques, le grand ami d'enfance de Laurent), baptisé et premier communiant en aube blanche à Notre-Dame (" sans prosélytisme, mais parce que c'était la religion qu'il convenait de suivre, au cas où à nouveau... "), Laurent Fabius pendant longtemps ne s'est pas senti juif.
« C'est la politique et l'antisémitisme latent du procès du sang contaminé qui lui en ont fait prendre conscience », observe sa cousine Michèle Manceaux.

Née en 1947, au Mexique, où ses parents juifs - son père est originaire d'Andrinople, en Turquie, sa mère de Salonique s'étaient réfugiés pendant la guerre, Françoise est une séfarade qui revendique sa judaïté.

Agnosticisme contre imprégnation religieuse, bourgeoisie sédentarisée, avide d'intégration, contre «nomadisme» international et cosmopolitisme, un certain scepticisme contre un militantisme actif, ces différences sont parfois à l'origine de tensions entre les familles et dans le couple.
«Laurent est tout sauf snob. Un snob n'aurait pas épousé Françoise. Elle est trop entière », juge Serge Moati. «Les parents de Laurent étaient plutôt conservateurs. Ils m'ont reproché l'ISF (impôt sur la fortune), comme si j'avais contribué à sa mise en œuvre », remarque de son côté Françoise qui argue volontiers de son engagement précoce à gauche pour se distinguer d'une belle-famille avec laquelle elle manque d'affinités.

La question de l'influence de la femme d'un homme politique sur sa carrière est un classique. Avant de porter avec lui la croix de l'affaire du sang contaminé, Françoise a joué un rôle important dans la formation politique de Laurent. Critiquée parfois pour sa trop forte présence à ses côtés, elle jure aujourd'hui avoir abandonné toute velléité de conseil. Mais est-ce bien vrai?

la fois dans ses convictions, son style et ses amitiés. » «Françoise l'a entraîné sur des chemins qui n'étaient pas nécessairement les siens. C'est son coach en matière de sincérité de l'engagement, affirme Lionel Zinzou. Son influence se lit à
Son engagement? Militante dès la guerre d'Algérie, au départ proche du PC, Françoise est «issue d'un moule idéologique plus orthodoxe que son époux », notent Bertrand Legendre et Edwy Plenel dans le portrait qu'ils font du Premier ministre dans Le Monde en octobre 1985. Dans les années 1970, cette mitterrandienne de choc, qui occupe le bureau le plus proche du premier secrétaire, déteste tout ce qui ressemble à la « gauche américaine », à commencer évidemment par la «deuxième gauche» de Michel Rocard.
Idem, Du tremplin au bunker, pp. 260-261

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«Il aura une troisième vie », affirme parfois son ami Jérôme Clément. L'intéressé répond par une moue dubitative, explique qu'il n'exclut rien, qu'« il ne faut pas injurier l'avenir ». Comme si diriger un groupe de presse, conduire une entreprise de dimension internationale ne l'ennuieraient pas complètement. À deux reprises, en 1988 et en 1992, des grandes firmes internationales américaines n'ont-elles pas tenté de le séduire?

Certains de ses amis comme Charles-Henri Filippi le verraient bien à la tête d'un de ces groupes multinationaux couvrant la planète et qui, un jour peut-être, seront représentés au G8. D'autres soutiennent qu'avec son autorité, son sens de l'organisation plus que de l'animation, il pourrait parfaitement succéder à Wim Duisemberg, président de la Banque centrale européenne, à laquelle cet ancien Premier ministre donnerait la dimension «governance» qui manque à l'Union européenne.

«Avocat? Oui, mais d'affaires, estime son ami Robert Badinter. Pas au pénal: il faut être un peu sorcier pour faire pleurer le gendarme. Ce talent, Laurent ne l'a pas. Il est trop rationnel.
En revanche, il ferait un excellent patron d'un grand groupe de communication comme AOL- Time Warner ou Vivendi Universal. Il a la froideur et la largeur de vue. »
Idem, Le recours ?, pp. 312-313

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Son ambiguïté vis-à-vis de sa judaïté, qu'il accepte comme culture et non comme religion, l'a-t-elle privé d'une pièce majeure de son identité?
Baptisé, élevé dans la religion catholique jusqu'à l'adolescence par des parents qui, après l'Holocauste, cherchaient la protection d'une religion établie, Fabius est un laic. Presque « laïcard » par fonnation républicaine, «religieusement athée» et aussi peu métaphysique que possible selon ses amis, il a toujours résisté à l'influence du judaïsme séfarade de sa femme et à sa volonté de le transmettre, même par devoir de mémoire.
Ses fils Thomas et Victor ont suivi les cours de la Torah (éducation religieuse), mais il a refusé qu'ils fassent leur bar-mitsva.

Dans le procès du sang contaminé, ses interrogations ont été humaines, non religieuses et il a toujours refusé de croire qu'il était victime d'un préjugé antisémite (15 % des Français en font un facteur discriminant en politique contre 50 %, dans les années 1940, selon un sondage du CRIF).
Son ami le chanteur Enrico Macias, qui l'a fortement impressionné par sa définition de la transcendance - «Dieu est la connaissance, la lumière de ce que l'on ne comprend pas» -, donne à cette énigme une réponse: Laurent ne «renie nullement ses origines» et reste «concerné par ses racines ». Mais la religion, tout comme sa judaïté, ne l'intéresse pas réellement alors que la plupart de ses amis y sont attachés.

Le plus brillant mais aussi le plus mal aimé des hommes politiques français sera-t-il mis hors jeu pour préférer la distance à l'exubérance, la froideur à la claque dans le dos, la volonté d'être lui-même au désir de paraître? Biographe de Bill Clinton, Joël Klein écrit à propos du Président américain connu pour ses poignées de main faciles: « On peut se demander si, en se rapprochant autant de nous, en s'efforçant tellement de plaire, il n'a pas perdu une grande partie de son autorité tout en en faisant perdre à la présidence. »

Il existe un mauvais usage de l'empathie... comme il existe probablement une autre façon d'être réservé. Fabius sera-t-il brûlé pour dire la vérité sur les blocages de notre société et les archaïsmes de son camp sans y mettre les formes politiquement correctes? Il se défend: «Être dans le vent, c'est s'exposer à un destin de feuille morte ». Et cite Chateaubriand: «Pour être l 'homme de son pays, il faut être l'homme de son temps. » Il est de son temps. Est-ce suffisant pour être l'homme de son pays?
Ibidem, pp. 325-326

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