Joseph Joffre

Historien. Spécialiste de la Première guerre dite mondiale, une guerre civile européenne qui vit l'hécatombe des jeunes reproducteurs français, la décadence politique de l'Europe, et l'irruption des Etats-Unis au plus haut niveau mondial.
Auteur de Joffre, l'âne qui commandait des lions, Editions Italiques, Paris, 2004.

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Sanglants, les sacrifices! C'est le credo obsessionnel. Pour empoigner la victoire, on en passera par l'aube rouge des immolations immenses, on égorgera ce qu'il faut de nos enfants pour satisfaire le Moloch. Ainsi, par avance, de façon réfléchie, nos tourmenteurs ont prévu qu'il faudra combler les gouffres creusés dans nos rangs par la mitraille. On aura la Réserve pour ça.

On verra tout à l'heure ce qu'elle nous coûtera aussi tactiquement, cette coupable arithmétique spéculative sur l'emploi des réserves. En attendant, apprécions cette étonnante réflexion d'un homme politique: «[...] que l'Allemagne se décide, pour mieux réussir d'emblée un mouvement d'enveloppement, à jeter d'un bloc sur le champ de bataille toute son armée active et toutes ses réserves. Nous serons alors exposés à la plus terrible des surprises, à une sorte de submersion, si nous n'opposons pas à la manœuvre tout le bloc de nos réserves. Je suis effrayé de l'imprudence, de l'inconscience avec laquelle l'état-major néglige cette possibilité, comme si, pour la supprimer, il sufisait de l'écarter de notre pensée. » (Victor Margueritte, Au bord du gouffre, Flammarion, Paris, 1919).

Comme on vient de le voir, il n'y a vas imprudence ni inconscience. Il y a préméditation dans la mise à l'écart des réserves.
Joffre, p. 66.

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Joffre régnant.
A n'oublier jamais: «L'artillerie ne prépare plus les attaques.»
Dans la guerre monstrueuse qui s'avance des déluges d'acier sans précédent vont s'abattre sur les objectifs préalablement à toute offensive. A Verdun, les Allemands vont inventer le Trommelfeuer. Le feu par roulement de tambour. Sur la Somme, pendant sept jours avant l'attaque, nous allons cribler chaque mètre courant d'une tonne d'explosifs. Une cataracte de millions d'obus. Et Joffre qui dit que l'artillerie ne prépare plus les attaques! Notez le «plus», d'une écrasante bêtise. Hier encore, l'artillerie préparait, elle ne prépare plus aujourd'hui. Joffre l'a dit. Et c'est écrit. «C'est la négation même de la puissance du feu, l'affirmation altière de la prépondérance de la volonté, poitrines découvertes contre les balles, et le rejet de toutes les acquisitions de la pensée militaire. Tout est en place pour faire de la guerre qui vient une suite d'hécatombes. »
La guerre de 1914 est définitivement perdue.
Ibidem, p. 76

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Baïonnette au canon, nos troupes se ruent à l'assaut des positions allemandes, toutes dominantes, sans préparation d'artillerie. C'est l'abordage sabre au clair, dans un brouillard épais. Le Bochemar sera exterminé partout où le Franzouze le débusquera!
Cédons la place aux chroniqueurs. «Dès les premières foulées, les fantassins entrent en enfer: de toutes les crêtes, et au-delà, une pluie d'obus s'abat sur les lignes de pantalons rouges qui progressent par bonds, avant d'être stoppés par les rafales de mitrailleuses très nombreuses, invisibles comme les obusiers et canons ennemis, comme les milliers de fantassins en feldgrau qui fusillent les Français et leurs dérisoires baïonnettes. Régiments, bataillons, compagnies, sections sont disloqués bien avant d'avoir atteint l'ennemi; les vagues d'assaut, ce qu'il en reste, sont clouées sur place par un déluge d'acier... » (Xavier Dugoin, Les moments du destin, 5 batailles de l'histoire de France, Nathan, Paris, 1990)
Mais bientôt survient pire que le pire: «Après avoir écrasé de leur feu les Français, des masses de fantassins ennemis dévalent des hauteurs de Morhange... La surprise est totale chez les Français: ce sont les Allemands qui attaquent sur tout le front! » (Dugoin)
Voici comment se paient - de notre sang le plus généreux, et sur-Ie-champ - les rodomontades irresponsables de Joffre: «Les troupes allemandes lancent la contre-offensive telle qu'elle avait été prévue de longue date [par le Kaiser le 8 mai 1912]... Malgré les pertes terribles, les unités françaises résistent désespérément, les actes d'héroïsme se multiplient, Achain et Conthill ont leurs Maisons des dernières cartouches*». Appliquant à la lettre le Règlement de Joffre sur la conduite des grandes unités pour vaincre, paragraphe des Sacrifices Sanglants, « des bataillons entiers, sans qu'ils eussent même vu l'ennemi, avaient été, officiers et sous-officiers en tête, fauchés avec leurs pantalons rouges [cet imbécile anachronisme] comme coquelicots dans les blés, sur le glacis ensoleillé des champs soigneusement dégagés de leurs javelles par l'ennemi pour ne pas gêner son tir, les hausses ayant été calculées à l'avance. L'armée française perdait dès les premiers combats ce qu'elle avait de meilleur. C'était à pleurer. » (Général René Chambe, Adieu cavalerie, Plon, Paris, 1978)
Enfin dernier témoignage, celui d'un officier arrivé le 20 août justement en Lorraine: «Nos troupes) si visibles avec leurs culottes rouges, nos officiers plus visibles encore avec leur tenue différente de celle de la troupe et l'obligation que leur faisait le Règlement de se tenir nettement hors du rang, s'étaient aventurées sur des polygones parfaitement repérés, où artillerie et infanterie tiraient à coup sûr. » (Capitaine Georges Kimpflin, Le premier souffle, Perrin, Paris, 1920)
Ibidem, p. 136-137

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Pour conclure, les forces françaises confiées au commandement en chef de Joffre en ce mois d'août 1914, après trois semaines de guerre, ce sont six armées battues, condamnées à se replier. Six sur six! Un général d'armée défait, on l'aurait accablé. Deux, en grognant sacrément on les aurait maudits. Mais trois, puis quatre, puis cinq, puis six! Six armées contraintes de battre en retraite! Nul n'ira prétendre le contraire, c'est donc la tête de l'armée qui est en cause. Oui! Disons-le clairement, la source de tous les maux, l'explication de tous les échecs, c'est Joffre. Et tout spécialement le calamiteux plan d'opérations conçu par Joffre. Ce plan insaisissable qu'on a cru rencontrer dès les premiers jours de la guerre sous la forme d'un puissant renfort à la rescousse de la Belgique - mais le plan Joffre ne prévoyait pas de s'opposer à l'invasion de la Belgique.
Ibidem, p. 186

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Nous sommes au cœur de la saison la plus noire de la zone rouge la plus rouge de la Première Guerre mondiale. Depuis la seconde semaine d'août 1914 jusqu'aux derniers jours de ce mois sépulcral, nos pertes effrayantes, affreuses, les seules pertes de l'armée française, s'élèvent monstrueusement à 370 000 hommes au moins, tués, blessés, disparus, prisonniers et morts dans les hôpitaux. L'équivalent de deux armées entières, anéanties. Autant de morts ici en trois semaines qu'à Verdun en quatre mois. On le sait, ça? Trois fois plus qu'au Chemin des Dames. On l'imagine, ça?
Rien n'approchera l'horreur absolue de ces trois semaines de boucheries abominables où s'illustre - Joffre étant aux commandes ,- l'atroce allégorie de la chair à canon. Mais qui, le sachant, écrit aujourd'hui que ce Joffre-là en est directement comptable et responsable? Quelle cathédrale du souvenir rappelle à grands coups de bourdon, chaque année, cet autodafé de nos armées? Où s'assembler pour pouvoir, vers la fin août et dans un site proche de ces mortelles frontières, être fraternellement affligé pour ces centaines de milliers de nos martyrs? Et pour avoir rien qu'un tout petit peu ce « courage d'être malheureux» que nous suggère le philosophe Alain?
Nulle part, bien sûr. Car on a énormément œuvré pour gommer de la mémoire nationale ces carnages inexpiables, tout à fait incommodants et formellement incompatibles avec la radieuse légende du grand chef couvert de gloire qu'on a paré de toutes les vertus, y compris celle, vénéneuse, d'être économe du sang de ses soldats.
Ibidem, p. 188

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